III

1678 Words
IIIJocelyne, Gonzague et Goulven se trouvaient réunis dans le modeste petit salon de la maison Orguin. Le jour tombait. Près de la fenêtre, Jocelyne était assise, les mains croisées sur sa jupe noire, la tête appuyée contre la vitre. Un grand cerne de fatigue entourait ses beaux yeux bleus, et ses petites lèvres gardaient un pli douloureux. Gonzague, debout en face d’elle, le dos appuyé à l’embrasure de la fenêtre, regardait vaguement au-dehors et, de temps à autre, ramenait sur sa sœur adoptive ses grands yeux gris qui prenaient alors une expression de grave et affectueuse douceur. Lui aussi portait sur sa physionomie fine et distinguée la marque d’un profond chagrin, qui se lisait de même sur celle de Goulven, dont la lente promenade à travers le salon dénotait une nervosité inaccoutumée. Un brassard de deuil était attaché à la manche de son uniforme d’aspirant et à celle du veston de Gonzague, la robe de Jocelyne était garnie de crêpe, La veille, ils avaient conduit leur mère à sa dernière demeure. Mme Orguin s’était lentement éteinte. Sa santé, assez délicate, n’avait fait que décliner depuis la mort de son mari, survenue deux ans auparavant ; très affaiblie, elle n’avait pu supporter le nouveau coup produit par le krach d’une banque, qui engloutissait à peu près toute leur petite fortune. Elle était morte pleine de résignation et d’abandon à la volonté de Dieu, en disant à ses trois enfants réunis autour d’elle : – Aimez-vous bien toujours, mes chéris ! Jocelyne et ses frères n’avaient pas le loisir de s’abandonner à leur douleur. Goulven, qui se trouvait heureusement à Brest au moment où le triste dénouement s’était produit, repartait ce soir même et s’embarquait dans quelques jours pour une croisière. Gonzague allait rejoindre le poste d’ingénieur qu’il venait d’obtenir en Espagne. Il fallait donc, en ces quelques heures qui leur restaient à être réunis, se concerter pour les arrangements à prendre. De la modeste fortune du commandant et de sa femme, il ne subsistait qu’une somme insignifiante. C’était, pour Jocelyne, la pauvreté complète, ainsi qu’elle le constata avec tranquillité quand Goulven lui eut répété les explications données ce matin même par le notaire. – Eh bien, je travaillerai. Ce n’est pas si terrible ! conclut-elle. Gonzague eut un geste de vive protestation : – Travailler ! Et tes deux frères, pourquoi sont-ils là ? Jamais nous ne permettrons cela, n’est-ce pas, Goulven ? – Certes, non ! Je ferai des économies sur ma solde ; Gonzague, qui va avoir d’assez bons appointements, complétera la somme nécessaire pour te permettre de vivre modestement ici... Elle tendit à chacun des jeunes gens une de ses petites mains. Dans ses yeux brillaient des larmes d’émotion. – Vous êtes des frères incomparables ! Merci, mon cher Gonzague, mon bon Goulven. Mais jamais je n’accepterai cela. Je suis jeune bien portante, je peux et je dois travailler. Il y a là pour moi une question de dignité, vous le comprenez, n’est-ce pas ? Je ne pourrais supporter l’idée que je prends sur vos maigres ressources, alors que rien ne m’empêche de gagner ma vie. – Gagner ta vie ? Et comment, d’abord ? – Voici ce que j’ai pensé : Mme Smatten, cette vieille Anglaise qui habite la villa Blanche et qui m’a prise en affection, me disait il y a quelques jours qu’une de ses amies lui demandait une institutrice française, non pour elle, mais pour une noble famille de son pays. Il s’agirait de continuer l’instruction d’une fillette de faible santé et de faire parfois un peu de musique avec une jeune fille, cousine de celle-ci. On offre d’assez beaux appointements. Pourquoi ne me présenterais-je pas ? Mme Smatten donnerait de bonnes références et... Gonzague protesta de nouveau : – Institutrice, toi ! Non, c’est impossible ! Nous ne le permettrons jamais, Jocelyne ! – Si, vous le permettrez, parce que vous reconnaîtrez vous-mêmes que je suis très raisonnable en agissant ainsi. – On ne sait même pas qui sont ces gens-là ! grommela Goulven qui, immobilisé un moment, reprenait sa promenade à travers la pièce. – D’après Mme Smatten, des gens fort honorables. Ils appartiennent à la haute aristocratie anglaise. Le chef de famille est le comte de Rudsay, le père de la fillette dont l’institutrice aurait à s’occuper spécialement. Il est infirme, paraît-il, et veuf. C’est sa sœur qui remplit le rôle de maîtresse de maison. Ils habitent toute l’année Rudsay-Manor, la demeure où ils mènent une vie très retirée. Voilà tout ce que sait d’eux Mme Smatten. Mais son amie, qui est une personne sérieuse, lui affirme que cette famille ne donne prise à aucune critique. – Ce qui n’empêche pas qu’ils peuvent être fort désagréables et te faire la vie dure, dit Gonzague dont le front se barrait d’un grand pli de contrariété. Tu es trop jeune, d’ailleurs, pour ce dur métier d’institutrice. – Trop jeune, à dix-huit ans ! Et pour une seule élève, j’imagine que le métier ne sera pas bien dur, Gonzague. – Cela dépend du caractère de l’enfant et beaucoup de celui des parents. – Évidemment. Mais je ne serai pas liée là-bas et, si cette situation ne me plaît pas, je serai toujours à même d’en chercher une autre. Voyons, Gonzague, dis-moi franchement si, au fond, tu ne m’approuves pas ? Elle s’était levée et, posant les mains sur les épaules de son frère adoptif, elle le regardait bien en face. – Il faut toujours que tu mettes les gens au pied du mur ! dit Gonzague d’un ton qu’il essayait de rendre grondeur. Eh bien, oui, je te trouve très courageuse... Mais tu es ma petite sœur chérie, et je ne puis supporter l’idée que tu seras sous la domination d’étrangers qui te paieront, qui auront le droit d’exiger tes services. – Une chrétienne doit être prête à tout et se soumettre à la volonté divine, cher Gonzague. Cette position me paraît avantageuse, je vais en tout cas l’essayer. Une seule chose m’est désagréable : cette famille est protestante. Je prierai Mme Smatten de demander s’il existe aux environs une église catholique où je puisse remplir mes devoirs religieux. Mon acceptation dépendra de la réponse qui lui sera donnée, car, isolée comme je le serai, j’aurai plus qu’ailleurs besoin des secours de ma religion. – Naturellement, cela est indispensable ! Mais je t’assure, Jocelyne, que c’est bien à contrecœur que nous te laisserons faire ! – Ah ! certes oui, petite sœur ! ajouta Goulven en s’approchant et en passant son bras autour du cou de Jocelyne. Vois-tu, tandis que je naviguerai, mon chagrin aurait été moins amer si j’avais pu te savoir ici, dans la chère maison où il me semble que demeureront toujours les âmes de nos parents. – Je n’aurais pas pu y rester quand même, mon pauvre Goulven ! dit-elle en mettant un b****r sur le front de son frère. Le notaire a dit qu’il faudrait probablement la vendre pour couvrir les derniers frais. – Hélas ! oui, soupira Goulven. Ils restèrent un long moment silencieux, dans l’obscurité envahissante. Une lourde tristesse tombait sur eux. Gonzague s’était approché de la seconde fenêtre et appuyait son front contre la vitre. Il murmura : – Vendre la maison... la chère maison où j’ai été recueilli, où vous tous avez été si bons pour moi ! Ah ! que ne suis-je riche pour empêcher cela, pour te dire, ma Jocelyne : « Jamais tu ne cesseras d’être chez toi ici ! » La main de la jeune fille, un peu tremblante, saisit la sienne : – Merci, mon bon frère ! Gui, ce sera un déchirement pour nous de voir notre pauvre petite maison passer entre les mains d’étrangers, de n’avoir plus même ce lieu de réunion où tout nous parle de nos bien-aimés parents. Quand pourrons-nous, de nouveau, nous trouver ensemble ? Et où ? Des larmes glissaient sur ses joues. Elle était courageuse, la pauvre Jocelyne, mais elle avait aussi un cœur affectueux et sensible qui souffrait profondément. Goulven la regardait avec désolation, Gonzague ne pouvait cacher sa tristesse. Ah ! combien volontiers il se fût astreint à n’importe quels travaux, pourvu que cette petite sœur très aimée, et si charmante, n’eût pas à supporter cette épreuve de plus. Hélas ! que pouvait-il faire ? Et cette impuissance irritait secrètement Gonzague, dont la nature, à mesure qu’il devenait jeune homme, s’affirmait un peu autoritaire, un peu impérieuse et disposée à renverser de force les obstacles s’opposant à sa volonté. – Sapristi ! voilà une nature qui ne serait pas commode si elle n’avait de la religion ! disait volontiers le docteur Le Mirec, qui estimait Gonzague dont il appréciait les fortes qualités morales et le cœur généreux, très aimant sous l’apparence un peu froide et renfermée dont se départait rarement le jeune homme, en dehors de sa famille adoptive. À quoi Jocelyne ripostait : – Pouvez-vous dire cela, docteur ! Autoritaire, lui ? Mais il fait tout ce que je veux ! Le bon docteur, clignotant de l’œil, marmottait alors entre ses dents : – Tu n’es pas pour rien une petite fée, toi ! Jocelyne, sa résolution étant prise d’aborder la carrière d’institutrice, ne voulait pas tarder à la mettre à exécution, afin de ne pas risquer de voir faiblir son courage. Par l’entremise de Mme Smatten, elle se mit en rapport avec lady Ellen Marcill, la sœur de lord Rudsay. Après un échange de lettres, Jocelyne fut définitivement agréée. Elle avait reçu l’assurance qu’elle pourrait remplir ses devoirs religieux à la chapelle catholique de Stampton-Court, une propriété située à six kilomètres de Rudsay et appartenant à des catholiques. Le cœur lourd de chagrin, elle commença donc ses préparatifs de départ. Le docteur Le Mirec recevait chez lui tout ce qu’elle désirait conserver du modeste mobilier de ses parents, car, déjà, la maison était vendue à un négociant de Vannes. L’excellent homme, parrain de Jocelyne, sa femme et ses filles, qui ne lui cédaient pas en bonté, avaient pressé la jeune fille de s’installer chez eux, à demeure. Elle avait refusé en les remerciant avec une reconnaissance attendrie. – Voyez-vous, parrain, j’ai bonne santé, je peux et dois travailler. – Oui, oui ; mais te voir, si jeune, t’en aller comme cela chez des étrangers ! Au moins, si tu ne t’y trouves pas bien, ne t’entête pas à rester ! Et puis, soigne-toi. Jocelyne rassurait le brave homme, promettait d’écrire souvent. Les amitiés fidèles qui l’entouraient à Kersanlic lui étaient douces, en ces jours de tristesse où le départ de ses frères la laissait tout isolée. Mais aussi, elles devaient lui rendre plus douloureux le moment du départ. Elle quitta Kersanlic en un jour gris et pluvieux. Le matin, après avoir entendu la messe, elle avait prié longuement sur la tombe de ses chers disparus. Puis, le cœur brisé, mais résigné, elle était revenue chez les Le Mirec, où l’attendait une lettre de Gonzague, si affectueuse, si réconfortante, dans laquelle il la suppliait encore, comme il l’avait fait au moment de son départ, de ne rien cacher à Goulven et à lui des ennuis qu’elle pourrait avoir dans sa nouvelle situation. Et, à trois heures, elle prit le train pour Calais, accompagnée sur le quai de la gare par les amis qu’elle laissait à Kersanlic.
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