PROLOGUE
Me suis éveillé, enfin, échoué dans cette maudite bagnole. Pas la peine de checker : mal de crâne, ébloui, assoiffé.
La même gueule de bois depuis des mois. Peut-être même une année. Je coule toujours plus profond, ancré à un énorme rocher. Pas moyen de savoir quand sera la fin. Que je la rejoigne enfin.
Ciel d’hiver, vent incessant et pluie glaciale, pas de doute le mois de février tient ses promesses. Et ici, à Biarritz, dans le magnifique quartier de l’hôtel du Palais, à minuit c’est le no man’s land. Les restaurants saisonniers sont bouclés comme des tombeaux, leurs terrasses pleines l’été ressemblent ce soir à un cimetière de chaises. Pas même une vieille dame pour promener son cabot. À croire que les petits chiens, ici plus qu’ailleurs, ont une plus grosse vessie, de quoi tenir jusqu’au matin.
Les rafales d’eau frappent les vitres de la voiture, le vent siffle sur la carrosserie, les essuie-glaces ne fonctionnent plus. Batterie à plat. L’impression d’être dans un aquarium, mais avec l’eau à l’extérieur.
J’y étais presque pourtant. JE L’AI VU ! JUSTE-LA ! Devant moi ! Son assassin. Ça faisait un moment que j’attendais, caché dans cette maudite bagnole avec mes fonds de bouteilles.
Cet homme qui m’a volé ma fille, ma princesse, Louise. Là, devant moi. Enfin presque. Au bout de la rue. Suffisamment proche pour le haïr, mais trop loin pour l’attraper.
Il m’a vu et démarré en trombe. Mais je n’ai pu le suivre : p****n de bagnole ! Impossible de la mettre en route, pas de contact. Il a disparu. Et mes derniers espoirs aussi. Maintenant, il prendra moins de risques. Je l’ai retrouvé, et il sait pourquoi.
Marc Latour imagine bien pourquoi j’étais là, à l’épier. Il sait bien mon désir de vengeance. Et doit même deviner que je suis armé. Prêt à tirer, sans sommations. Et vu sa tête quand il m’a aperçu, je ne dois pas être dans ses projets. De toute façon, c’est fini. Il va encore se terrer je ne sais où. Je n’ai plus la force de le traquer. J’abandonne.
Rien ne soulagera plus ma douleur. Je viens de le comprendre à l’instant, en me réveillant engourdi. Dans cette maudite bagnole refusant de démarrer. Dans cette maudite bagnole qui pue la vodka. Dans ma maudite bagnole, mon cercueil.
En retrouvant Louise là-haut, je pourrai lui dire que j’ai essayé. En vain certes, mais j’aurais lutté de toutes mes forces, jusqu’aux dernières. En vain. Je n’aurais pas réussi à la venger.
Je lui dirai aussi que la Justice n’a pas non plus fait son devoir. Qu’elle a laissé filer son assassin. Mais je ne lui dirai pas que c’est à cause du juge. Qu’il n’y avait plus d’encre dans son fax. Et qu’alors la Justice n’a pas pu faire autrement. Je lui dirai que c’est comme ça, ma princesse, mais Papa t’aime quand même. Tu vois, je suis là, maintenant.
Les somnifères sont toujours dans ma poche. Boîte pleine. Parfait. La nuit est lourdement tombée. Plus personne dans les rues. Buée sur les vitres du cercueil. Dernière rasade de vodka pour accompagner les pilules. Dernière rasade de vodka pour accompagner la mort. Aller simple. Et surtout plus jamais d’escale.
Il parait qu’avant de mourir on traverse un tunnel sombre et qu’une lumière très forte se trouve en son bout. Resplendissante. Il parait aussi que pendant ce temps on voit défiler les moments importants de sa vie. Les gens que l’on aime. Comme un résumé, ou un bilan.
Alors, je vais vous dire ce que, moi, Paul Gontrand, j’ai vu dans ce tunnel.