Lui et Nous
Le restaurant est plein, comme tous les midis. Je fais la cuisine et Nathalie sert les clients en salle. Nous nous sommes rencontrés à l’école hôtelière sur Bordeaux, et ne nous quittons plus depuis dix ans. Elle, exilée d’un petit village landais et moi du pays du pruneau.
La trentaine tonique, Nathalie est souriante et avenante avec nos clients. Tous issus de la petite bourgeoisie locale, petits provinciaux, mais grand train de vie : avocats, dentistes, journalistes, politiciens, commerçants...
Je suis sûr qu’on aurait eu moins de clients si Nat n’avait pas été aussi jolie, en tout cas pas la même clientèle. Et j’avoue être assez fier de partager ma vie avec elle. Et croyez-moi, le fantasme de la serveuse, ça existe. Je le vois bien depuis ma cuisine ouverte, certains ne se gênent pas pour mater…
Ma femme — je l’appelle ainsi, mais nous ne sommes pas mariés —, me comble, m’aime comme si j’étais le seul homme sur Terre. Et j’ose y croire.
Fraîchement diplômés de l’école, nous avons ouvert notre restaurant à Agen. Je pense que nous avons réussi notre pari. Ma famille de commerçants avait une petite réputation ici. Alors nous avons profité de cette notoriété en nous installant dans cette petite ville. Une ville que j’ai voulu quitter toute mon adolescence. Ce que j’avais réussi à faire le temps de mes études et de mes stages.
Huit ans que notre rêve d’entrepreneurs se réalise. Beaucoup de boulot, mais ça nous plait. On voit du monde, on rigole, on vit. Chaque jour suffit à sa peine, mais c’est avec enthousiasme que nous régalons les clients.
Comble du bonheur, une petite fille nous a rejoints deux ans après l’ouverture du restaurant. Louise. Notre princesse. Toujours souriante comme sa maman. Mignonne à croquer, elle est vite devenue la mascotte du restaurant. Par commodité et souci d’économie, Louise ne nous quittait jamais. Dans son berceau, puis à quatre pattes, et enfin de table en table avec les clients, ramassant quelques pourboires en aidant sa maman. Une enfant de la balle !
Joli tableau, non ? On ne se rendait pas trop compte de ce bonheur. Tout le temps la tête dans le guidon. Peu de temps pour nous, mais qu’importe, ce qui nous plaisait c’était de voir du monde et de profiter. Avec le temps et à force de les côtoyer, certains clients sont devenus des amis. Nous étions entourés d’une tribu d’épicuriens, comme nous. Avec eux, nous passions le plus clair de notre temps libre, et même nos vacances.
Et dans cette b***e de nouveaux copains, y’avait un mec bizarre, mais il était sympa et marrant.
Personne ne savait réellement quel était son métier. Un peu mythomane le garçon, mais son bagout ensorcelait tout le monde. Et au final, plus personne ne cherchait à comprendre le fin mot de ses histoires.
Ce qu’il faut surtout retenir c’est qu’il connaissait tout le monde. Fils de bonne famille, raffiné et élégant, il avait pourtant une réputation de branleur (pour un trentenaire), et de coureur (de strings). Il nous avait eus à la bonne dès notre arrivée ici. Et ainsi, notre restaurant était devenu son QG.
Il nous présentait des gens importants. Nous rameutait sans cesse de nouveaux clients, et organisait mêmes des soirées privées. Je le revois encore arrivant au restaurant, saluant tout le monde. Il faut donc avouer que sans lui, sans Marc Latour, l’assassin de ma fille, notre affaire n’aurait peut-être pas été aussi rentable.
Nat et moi avions eu pourtant deux alertes concernant ce type, sur sa réelle personnalité. Pas de quoi prédire l’avenir, mais deux indices qui auraient dû nous mettre la puce à l’oreille.
Première alerte : quand un esprit (pas si) mal placé avait cru bon de nous informer de cette histoire de détournement de fonds. Marc, tout juste diplômé d’une école de commerce fils-à-papa- « fais-moi un chèque t’auras ton diplôme », était alors conseiller bancaire dans un trou paumé du Lot-et-Garonne, où, les seuls clients de l’agence sont des agriculteurs. Riches, mais pas si bon en maths.
Pendant des mois, il a donc prélevé des dizaines de milliers d’euros sur les comptes de ses clients. En créant simplement des frais de gestion imaginaires. Son smic+10% ne devait pas suffire à combler ses dépenses de playboy à la manque. Puis, un maquignon à la retraite, entre deux parties de chasse, fit ses comptes pour la première fois de sa vie. Divorce oblige. Le bougre leva le lièvre : huit mille euros manquent à l’appel, répartis sur dix-huit mois. Seulement, l’éleveur de veaux connait du monde, et en moins de deux, Marc est en garde à vue.
Sale quart d’heure à la gendarmerie, le temps que papa arrive accompagné de son avocat. Un avocat de province, certes, mais qui passe régulièrement à la télévision. Associé à un grand nom national, il a participé à la défense dans des procès surmédiatisés, et par conséquent profite maintenant d’une forte célébrité locale. Je vous présente Maître Mory, qui deviendra par la suite un de mes meilleurs clients au restaurant, grâce à Marc.
Libéré sous caution, Marc se terre dans la maison de campagne familiale en attendant le procès. L’addiction aux jeux sera sa première défense. Puis, l’on jouera sur sa personnalité, joviale, aimée de tous, il ne se rendait pas compte du mal causé. Bla-bla-bla. Maître Mory sait où il va. Plaidera coupable et obtiendra la clémence du juge en échange de l’indemnisation immédiate des victimes. Deux ans de prison avec sursis. Libre comme l’air. Et papa s’est allégé un peu de l’assurance vie.
Deuxième alerte : Marc a depuis rejoint la capitale, Agen. Son père l’a bombardé à la direction commerciale d’une de ses PME. Une entreprise de menuiserie, pose de fenêtres, truc dans le genre. Je me souviens juste qu’une petite armée de jeunes commerciaux arpentait les campagnes et proposait aux petits vieux une vie de rêve : moins de chauffage, plus de confort, moins de bruit. Un cercueil avant l’heure.
Ce job, ce n’était pas le glamour qu’attendait Marc, mais la responsabilité et l’argent frais permettaient à nouveau de resplendir aux yeux des autres. Belle bagnole, fringues à la mode, sorties hebdomadaires dans les restos et boîtes du coin. Quelques grammes de coke offerts aux parasites. Le caïd est en place. Enchaîne les aventures sans se fixer. Il lui faut les plus jolies, qui pour la plupart sont encore serveuses, vendeuses ou étudiantes. Elles deviendront plus tard de bonnes bourgeoises ou quitteront la ville. Ses coups d’un soir seront ses trophées de chasse, plus pour se vanter que par plaisir personnel. Mais ça je ne l’ai compris que plus tard.
Alors, la petite Angélique, coiffeuse de son état, belle comme un cœur, mais conne comme une malle, n’avait peut-être pas assez bu quand les doigts de Marc grattèrent dans sa petite culotte. Assise dans le coupé sport, sur le parking de la boîte à la mode (les boîtes en province ont des parkings), il lui avait proposé quelques rails de cocaïne, tranquilles, tous les deux dans la voiture. Une amie, passée à la casserole quelques mois auparavant, lui avait bien dit que Marc faisait tout ce qu’il pouvait pour arriver à ses fins. Qu’elle avait cédé à ses avances, meilleur moyen d’en finir. Et puis, il était plutôt beau gosse. Une petite b***e et chacun repart de son côté.
Sauf ce soir-là. Angélique trouve la voiture trop éclairée sur le parking, et trop proche de l’entrée de l’établissement. Elle ne veut pas se retrouver le cul à l’air devant les videurs. Elle n’a pas assez bu. Angie repousse gentiment Marc, elle vient tout de même de lui sniffer trois heures de SMIC. Il insiste, prévisible. Et quand, après un ultime sourire carnivore mêlé d’agacement, il ne gratte plus, mais force brutalement le passage étroit et intime avec ses doigts, Angie se met à hurler, de peur ou de douleur, suivant la version des faits. Il la retient par le bras et tente de la faire taire. Peine perdue. Même si les videurs sont habitués aux scènes de querelles amoureuses dans les voitures, l’un d’eux en pince pour la petite et surtout, il déteste Marc. S’ensuivent cris, larmes, baffes, et course-poursuite. Marc finira par lui échapper. Le cerbère fera donc un peu de zèle et témoignera avoir vu, en plus de la fille en pleurs, des coups portés sur elle.
Bis repetita : Maître Mory et chèque de papa. Plainte retirée cette fois-ci. Il le fallait, une peine avec sursis planait au-dessus de sa tête. Marc repart à ses habitudes avec un bon sermon. Rien ne semble lui faire peur, surtout pas le patriarche, dont les maitresses sont connues de tous. Peu de personnes seront au courant de cette affaire de mœurs, mais suffisamment pour que Nat et moi soyons au courant. Et lorsque Marc deviendra un « ami », jamais nous n’en parlerons ni n’en ferons allusion.
Nos nouveaux amis, nous les recevons surtout en fin de service. Longues discussions, les bouteilles s’enchaînent, on tire les rideaux et on fume quelques joints. La b***e de potes refait le monde pendant que Louise dort à l’étage, dans l’appartement au-dessus du restaurant.
Et Marc fait partie de cette b***e, en est même un des leaders. Avec le recul, je ne peux pas dire que je n’appréciais pas Marc. Sa joie communicative, ses idées saugrenues, son humour ravageur. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un tel diable l’habitait, même en étant au courant de ses déboires judiciaires. Il a même passé quelques nuits sur notre canapé, trop fatigué pour rentrer chez lui. Je n’ose imaginer si c’est à ce moment-là qu’il renifla pour la première fois sa proie, ma fille.
La question n’est pas de savoir si cela aurait pu être évité. Nul ne pouvait imaginer ce sinistre scénario. Nat et moi payons le prix fort pour avoir fait entrer Marc Latour dans notre vie. La culpabilité est là, au plus profond de nos entrailles. Et pourtant, nous ne lui avons pas offert notre fille. Il nous l’a prise. Un soir, pendant notre service. Louise dormait à l’étage, comme d’habitude. Son plan était parfait.