Son Plan

2005 Words
Son Plan L’étage du restaurant comporte des toilettes (les seules pour tout l’établissement) ainsi qu’un sas avec notre appartement. Ce sas était toujours verrouillé. La clé était cachée au-dessus d’un tableau à proximité immédiate, facilitant les allées-venues. Et bien entendu, personne ne peut monter ou descendre l’escalier sans qu’une partie de la salle — et donc des clients — l’aperçoive. Encore moins avec une fillette de six ans sous les bras. L’accès à l’appartement, par les parties communes de l’immeuble, est condamné. Nous ne l’utilisons jamais, alors l’entrée de l’appartement nous sert de cellier, bien encombré. Marc était parfaitement au courant de tout cela puisqu’il y avait passé quelques fins de soirées. Il savait donc où trouver la clé, seul et unique sésame pour ouvrir notre appartement. 21h30 ce soir paisible de décembre, Louise est couchée depuis déjà une heure, voire une heure et demie. Et doit dormir paisiblement. Comme d’habitude, nous nous inquiétons seulement les premières minutes en surveillant le baby-phone chacun notre tour. Puis le service et le travail aidant, nous n’y tendons l’oreille que ponctuellement. C’est souvent moi, finissant mon travail en premier qui monte vérifier si tout va bien dans la chambre de la petite. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait ce soir-là, aux alentours de 22H00. L’un des plus grands vertiges de ma vie. Tout défile à une vitesse folle. Les jambes flanchent, les questions fusent. Pourquoi Louise n’est ni dans son lit ni dans le salon, nulle part ? Le baby-phone est débranché et la porte est fermée de l’extérieur. Marc, qui dîne au restaurant ce soir-là, monte aux toilettes vers 21h30. Ouvre le sas avec la clé. Débranche le baby-phone. J’imagine qu’il « endort » ma fille avec cette substance que l’on trouvera dans son corps lors de l’autopsie. Ouvre la fenêtre et dépose Louise sur l’échafaudage qui couvre toutes les façades de l’immeuble. Préférant, je pense, celle à l’arrière, côté cuisine, donnant dans une petite rue. Il ne lui reste plus qu’à sortir de l’appartement, remettre la clé en place, payer son addition (je me rappelle même lui avoir offert la bouteille de vin), puis sortir du restaurant et récupérer ma fille par l’arrière. Ni vu ni connu. Il l’amènera je ne sais où, pendant que moi paniqué comme jamais je hurle et cours dans tous les sens, Nat se demandant ce qui peut bien me rendre fou à ce point. Un client mécontent ? Une embrouille avec quelqu’un ? Jusqu’à ce que j’arrive enfin à articuler et lui dire que notre fille a disparu. Je vous laisse imaginer le moment où une mère entend ces paroles. Je peux vous raconter toute cette histoire, mais je ferai l’impasse sur cette heure-là. Entre 22h00 et 23H00, jusqu’à l’arrivée de la Police. Tout ce que je peux vous dire, c’est que les clients présents ont été priés d’aller voir ailleurs (premier reproche de la Police qui aurait préféré les interroger). Et, à l’arrivée des cowboys, Nat a repris un instant ses esprits et a fait preuve de détermination et a rassemblé, et les éléments dont ils avaient besoin et la chronologie de la soirée. Alors que moi, après avoir couru dans tout le quartier en hurlant le nom de ma fille, et en injuriant Dieu, je comprenais maintenant la vérité en regardant les flics s’affairer, seul un client a pu enlever Louise. Mais lequel ? Ce soir-là nous avions fait plus de trente couverts — dont les trois quarts entre 21h00 et 22h00. Au moins les deux tiers de la salle étaient des inconnus, ou du moins je ne saurais vous dire qui ils étaient. Mettez-vous à ma place, et a posteriori essayez de deviner lequel est un psychopathe. Impossible de désigner un coupable. Les flics relèvent les empreintes dans l’appartement, fouillent le livre de réservations, feuillètent les chèques et les tickets de cartes bleues, interrogent les personnes encore présentes et celles trainant dans le quartier. Bref, il est trois heures du matin, Nat est toujours en discussion avec un responsable, et mon soupçon touche enfin Marc. Mais pourquoi aurait-il fait ça ? À nous ? Il n’a pourtant pas le profil d’un pervers, d’un kidnappeur d’enfant. A l’air heureux dans sa vie. Une fillette de six ans bordel ! Tout ça n’a pas de sens. J’oublie vite cette piste. L’heure n’est plus à l’inquiétude, mais aux interrogations, et aux cowboys de maintenant attaquer la partie bien dégueulasse : celle qui consiste à soupçonner les parents. Descente aux enfers. Les pires questions que l’on peut poser à un homme. Sous-entendre des saloperies parait si facile dans leurs bouches. Suis-je un pédophile, un père incestueux ? Ces questions ridicules me rappellent le questionnaire américain que l’on doit remplir dans l’avion avant d’atterrir sur le sol U.S. Du genre : êtes-vous un t********e ? Ou encore : Comptez-vous assassiner le président ? MDR. Vert de rage. Je m’efforce de répondre sans m’énerver, et demande régulièrement comment ils comptent s’y prendre pour retrouver Louise. Le temps perdu, à nous poser des questions, m’agace. Je tourne en rond dans le restaurant, dans lequel les uniformes ont remplacé les clients, et les lumières des gyrophares cadencent tel l’éclairage d’une piste de danse. Un agent me demande finalement, si je connais un certain Marc Latour. Bingo ! Un de ses collègues se souvient qu’il n’y a pas si longtemps il a été mêlé à une histoire de mœurs et son nom apparait sur le cahier de réservation. Je lui réponds que oui, et que c’est même un ami. Connaissait-il l’emplacement de la clé ? Encore oui. À cet instant, l’info s’est répandue entre eux, et la moitié des flics présents foncent dans leurs voitures. J’apprendrai plus tard que la gamine tripotée par Marc dans sa voiture n’avait que quinze ans. Nous restons, Nat et moi, à disposition des agents encore sur place. Semble rester qu’un superviseur et l’équipe scientifique. Leur radio émet sans discontinuer des bips et des voix que seuls eux peuvent déchiffrer. Je m’attèle à rassurer Nat, lui dire que tout va bien se finir, mais je n’y crois pas. Quel intérêt d’enlever une fillette et de la relâcher ensuite ? Le coup de canon reçu en pleine gueule tout à l’heure laisse place à un trou béant, le vide absolu. Je suis en mode automatique, assommé. Les heures défilent, bientôt le lever du jour, et le restaurant ressemble toujours aux coulisses d’un commissariat. Nous sommes installés au fond de la salle, épiant toutes les conversations. Nat tremble toujours autant. Le mutisme a remplacé les sanglots. Je ne la regarde plus dans les yeux, je ne veux pas qu’elle y voie mon pessimisme. D’un coup le silence s’installe, du moins les flics semblent écouter la conversation du superviseur avec sa radio. Celui-ci nous regarde. J’ai compris. Le son de ses pas résonne encore dans ma tête. Le temps qu’il nous rejoigne au fond de la salle me parait interminable, comme au ralenti. Il s’assoit et sans sommation nous révèle que le 4X4 BMW de Marc a été retrouvé par la BAC à la sortie de la ville, accidenté, dans un fossé. La voiture est vide. Seul occupant : son téléphone portable, coupé. Toute l’équipe est à sa recherche. Promet de nous tenir informés. Fin de transmission. Tout le monde lève l’ancre. Je chuchote à Nat que je vais les suivre. Ils prennent clairement le chemin de sa villa, à seulement dix minutes du centre-ville. Je les file à bonne distance, c’est facile il n’y a pas beaucoup de circulation à cette heure. On passe devant une remorqueuse extirpant la BMW du fossé, à moins d’un kilomètre de chez lui. Arrivé sur place, le jardin et le parking grouillent des mêmes voitures de Police auparavant stationnées devant le restaurant, mais cette fois-ci gyrophares éteints. Je reste à l’extérieur de la propriété, dans ma voiture, et scrute les mouvements. Pas de panique ni d’agitation. Beaucoup sont au téléphone. Je reste ainsi plusieurs minutes. Mon avis : Marc n’est pas chez lui, ils sont en train de fouiller la maison. Ou bien l’interrogent-ils ? Je commence à m’impatienter et trépigne dans la voiture. J’ose enfin sortir et m’approcher de la porte d’entrée, plus que quelques mètres. Je semble passer inaperçu. Je reste à distance tentant d’écouter les conversations, dos à eux, mais face au garage grand ouvert. Un frisson me traverse instantanément : la Porsche décapotable n’y est pas. Son petit bolide, qu’il chérit tant, n’est plus dans le garage. Les flics sont-ils au courant qu’il manque une voiture ? J’en doute. Ils n’en sont pas encore à éplucher les cartes grises de Marc. Et le garage immaculé, où seule trône une machine de torture pour la musculation, ne peut laisser penser que d’habitude s’y trouve le joujou allemand. J’hésite à signaler ma présence et à donner l’info, puis l’excitation prend le dessus. Sans me retourner, je me dirige vers ma voiture. Où a-t -il pu amener Louise ? Je n’ai qu’une idée, une seule. Je file vers la maison de campagne de Marc, propriété de la famille, seulement occupée pendant les beaux jours, et certains week-ends pour des réunions entre amis. Lieu de joie et de plaisir. À quelque 40 minutes au sud, à Lectoure. Cette propriété de plusieurs hectares est perchée sur une colline, le corps principal, en pierre blanche, est typique de la région et bénéficie d’un calme absolu : les premiers voisins et routes étant à plusieurs centaines de mètres. Vais-je y découvrir l’impensable ? Le théâtre des fêtes entre amis sera-t-il remplacé par une scène d’horreur. La question m’obsède tout le trajet, et une once d’espoir apparait. Le verdict n’est pas encore tombé après tout. Peut-être stoppera-t-il sa folie, abandonnant Louise au bord de la route, ou dans une cave, endormie, mais vivante ? Mon esprit fait du yo-yo. J’alterne frisson d’effroi et adrénaline de happy-end. Seul mon téléphone qui sonne me sort de ma torpeur. C’est le commandant Masif. Le gars du restaurant. Il veut me voir rapidement. Il a des questions à me poser sur Marc Latour. Je lui mens en disant que je suis déjà en route. J’arrive au pied du grand portail. Je ne saurais dire si d’ordinaire celui-ci est ouvert, comme maintenant. En tout cas, je ne pouvais imaginer que le chemin de terre menant à la demeure se transformait en serpent boueux pendant l’hiver. Je n’ai mis les pieds ici que quelques week-ends d’été suffocants, où l’on venait prendre l’air et profiter de la fraîcheur de l’immense piscine, et des repas interminables dans le parc, à l’ombre des cèdres. Ma voiture patine, et une autre a patiné avant moi, les traces sont fraîches. Cependant j’avance quand même et finis par apercevoir la Porsche garée dans la vieille grange. Je stoppe net et la voiture dérape aussitôt sur quelques mètres, silencieusement, façon pierre de curling. Tous les volets sont fermés. Mon cœur bat à tout rompre, j’hésite à appeler les flics ou à entrer seul. Je ferai les deux. Je sors mon téléphone et appelle le commandant. Quand je l’informe que Marc est sûrement à quelques mètres de moi, comme l’atteste la présence de sa deuxième voiture, celui-ci gueule à en faire grésiller le haut-parleur. Juste le temps de lui donner l’adresse et je raccroche. L’envie de connaître la vérité est trop forte. Je déboule dans l’entrée, avec un courage que je n’imaginais pas. Il est peut-être armé. Tant pis. Peut-être même m’a-t-il vu arriver et m’attend, caché, prêt à attaquer. Re-tant pis. Je hurle de toutes mes forces : « Louise ! Marc ! » dans toutes les pièces que je traverse. La plupart sont dans la pénombre, seulement quelques rayons de lumière traversent les volets les moins bien fermés. Rien. Pas de Louise, pas de Marc. Pas de bruit, pas de trace de leur passage. J’entends soudain un bruit sourd à l’étage. J’essaie de me rappeler l’emplacement de l’escalier. Dans l’entrée ! Et me souviens aussi qu’il est impossible de le monter sans faire grincer les marches, trop anciennes. Qu’importe s’il m’entend monter et me rapprocher de lui, de toute façon j’ai hurlé au rez-de-chaussée. Ce qui compte tout de suite c’est de revoir Louise. Le bruit se fait de nouveau entendre : un tiroir que l’on claque ? Je n’en sais rien, mais cela vient de la chambre du fond, maintenant face à moi. J’y cours et me rue sur la porte. Verrouillée. Je frappe dessus, hurle à nouveau, puis je fais silence : le souffle coupé essayant d’entendre quelque chose. Il est ici. C’est certain. Le bruit tout à l’heure, la porte fermée. Il est là. Je prends mon élan et défonce la vieille porte de mon épaule. Elle ne résiste pas. Le canon du fusil est pointé sur ma tête. Marc, au bout de la chambre, semble aussi essoufflé et paniqué que moi. De longues secondes nous permettent d’analyser la situation et d’évaluer les premiers mots qui briseront le silence. « Où est Louise ? » Pourvu qu’il réponde. Je lui promets de repartir dès qu’il me l’aura dit. Silence. Il tremble, ses mains contrôlent peu le fusil, et le bout du canon oscille en petits cercles. Je crie de nouveau : « Où est ma fille ? » « Trop tard » « Désolé » « J’ai pas voulu ça » sont les derniers mots dont je me souvienne avant de me jeter sur lui, le plaquant avec tout mon élan. Un coup de fusil claque. Nous traversons la fenêtre derrière lui et planons ensemble, en corps à corps, jusqu’à nous écraser un étage plus bas.
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