Chapitre 5

2140 Words
Un vieux dicton dit : « Bon silence vaut mieux que mauvaise dispute ». Ce soir-là, on aurait pu croire que chacun s’entendait pour le respecter. Sirus ruminait en découpant distraitement des tranches de pain. Seïs fixait obstinément la fenêtre ouverte et observait Dieu sait quoi dehors. Antoni scrutait chaque visage en y cherchant les réponses à ses innombrables questions. Fer semblait attendre que la querelle éclate. Elle était palpable, prête à crever le silence à tout moment. Athora déposa la cocotte au milieu de la table et me tendit la louche. Je pris l’assiette de Fer et la remplis à ras bord. Sirus versa du vin dans son verre et le but d’une traite. Seïs triturait sa cuillère et la faisait rouler sur ses phalanges, le regard lancé vers les futaies. Teichi accrocha mon regard quelques minutes tout en avalant sa soupe. Puis, tout à coup, il posa sa cuillère près de son assiette et lança d’un ton moqueur : « Mantaore, hein ? » Tous les yeux se braquèrent sur lui, à l’exception de l’intéressé qui haussa les épaules. « Il paraît », répondit-il, succinct. La discussion était lancée. « Les Tenshins t’ont élu, lança Antoni avec enthousiasme. Tu vas partir pour Mantaore, c’est ça ? » Ses yeux brillaient comme deux astres. « Il paraît. » Je déglutis péniblement en observant le profil taciturne de Seïs. Il ne daigna pas regarder son frère pour lui répondre. Il fit rouler sa cuillère entre ses doigts avant de l’enfoncer dans l’écuelle où stagnait sa soupe. Teichi pouffa de rire. « Bon sang, comment choisissent-ils leurs apprentis ? plaisanta-t-il. — Bah ! En fonction du nombre de fois où ils ont été enfermés à l’Amir », se moqua Antoni, en lui jetant un regard taquin. Seïs lorgna son jeune frère en souriant et secoua la tête. « Bien sûr que non, m’est avis qu’ils décident en fonction du nombre de filles, rétorqua-t-il, en tapotant l’épaule d’Antoni. — Dans ce cas, t’aurais jamais été choisi ! » Seïs ricana de plus belle. « J’en ai connu plus que t’en verras jamais dans toute ta vie. » Le visage de Sirus virait lentement au rouge de l’autre côté de la table. Fer semblait se délecter par avance de la dispute qui couvait depuis tout à l’heure. Athora prit les devants. « Il serait grand temps que tu en épouses une dans ce cas », dit-elle d’un ton faussement amusé. Seïs renâcla avec bruit. Une moue enfantine se dessina sur son visage. « J’peux pas me marier, rétorqua-t-il. Je vais devenir maître. — Voilà une excuse qui t’arrange bien maintenant », déclara Athora en souriant. Seïs éclata de rire. Athora se releva de table et saisit un plat en cuivre. Une odeur de civet embauma toute la pièce. Sirus, qui ne desserrait pas les dents, remplit généreusement nos écuelles. Pendant un moment, nous fûmes trop occupés à dévorer nos assiettes pour parler. Fer s’essuya les mains sur sa serviette et, tout en mâchouillant un morceau de viande, il déclara d’une voix monocorde : « 3.000 sous d’or. » Sirus releva la tête de son assiette. « Les Tenshins ne renaudent pas sur la compensation, dit-il. Toi qui espérais obtenir un nouveau financement pour faire venir du bois d’Ulutil, le voilà tout trouvé. — Cet argent n’est pas le mien », argua Fer, en considérant Seïs d’un œil torve. Seïs avait beau entasser des sous dans un recoin de la cheminée, l’argent était le cadet de ses préoccupations, en particulier parce qu’il savait se débrouiller pour en trouver, qu’importait le moyen. « Cet argent est offert à toute la famille, corrigea Athora. C’est un don en dédommagement du départ de Seïs. Tu y as donc droit autant que nous. Seïs n’en aura pas besoin là où il va. — J’ai dit que je ne partais pas », coupa Seïs brutalement, le visage renfrogné. Sirus lui adressa un regard sévère. Mais Seïs s’obstina en serrant les poings sur la table : « Vous pouvez leur rendre leur pognon. Je ne pars pas. — Ne fais pas l’enfant, intervint Athora d’une voix douce. C’est une chance incroyable d’être accepté au sein de la Confrérie. Te rends-tu compte du privilège qui t’est offert ? — Si tu es si heureuse à cette idée, je te cède volontiers ma place. » Sirus bombarda son fils d’un regard volcanique. À ses côtés, Fer prit cet air déplaisant de délectation en attendant la tempête. « Ne me parle pas comme ça », dit Athora, les sourcils froncés. Seïs baissa les yeux, les mains toujours crispées. Il parut reprendre son souffle. « Je n’ai aucune intention de partir. Je suis libre de faire ce qui me chante et vous n’avez plus votre mot à dire… Papa a voulu que je paye pour dormir ici, je peux aussi bien payer une auberge si vous ne voulez plus de moi. Ôtez-vous de la tête que je partirai pour Dieu sait où pendant que vous profiterez des privilèges de mon départ. Je ne donnerai pas aux Tenshins l’opportunité de gouverner ma vie. J’en suis le seul maître. » Seïs acheva son plaidoyer et s’apprêtait à se lever de table sous le regard impérieux de son père. « Reste assis ! » Pendant un instant presque infini, la jambe de Seïs resta en suspens tandis qu’il fixait Sirus. Son visage se composa un masque. Il se rassit, le dos roide, et posa les coudes sur la table. Il observa la fenêtre ouverte et pilonna la cour de regards acides. « Il serait beau que nous n’ayons plus notre mot à dire sur ta conduite honteuse, déclara Sirus. Je vais te dire une bonne chose, tu es un ingrat. Tu te sers de Point-de-Jour comme d’une auberge. Tu n’as aucune considération pour ceux qui te nourrissent, pour ceux qui t’ont éduqué, soigné et qui ont réparé tes bêtises. Tu ne te soucies pas du déshonneur que tu jetterais sur nous si tu refusais la proposition qui t’est faite. Les maîtres t’ont choisi et, Dieu sait pour quelles raisons, ils veulent s’encombrer d’une graine de pendu. Ne me regarde pas comme ça. Baisse les yeux devant moi… C’est ce que tu es, Seïs. Tôt ou tard, tu finiras sur la potence si tu continues sur cette voie. Le gouverneur n’attend qu’un faux pas de ta part. Tu crois que je l’ignore… Non, Athora, laisse-moi finir et ne cherche pas à le défendre. » Athora se recula sur son fauteuil, le visage troublé. « Ce n’est pas pour te punir que je te dis tout ça, bien que tu l’aurais mérité, mais pour te soustraire à la vie que tu t’es choisie. Si tu la considères comme bonne, alors c’est que j’aurais échoué en tant que père. Mais je n’abandonnerai pas pour autant. Tu partiras à Mantaore, de gré ou de force, tu peux me croire. Je ne te laisserai pas gâcher ta vie par ton attitude puérile et malhonnête. Je n’ai aucune envie de voir mon fils pendu au bout d’une corde. » Lorsqu’il se tut, Sirus resta en apnée une bonne minute avant de prendre une profonde inspiration. Seïs ne bougeait pas. Toute trace d’insolence avait disparu de son visage. Seuls ses doigts, crispés, dévoilaient combien il avait été ébranlé. Fer se pourléchait les babines sans se dissimuler tandis que Teichi, Antoni et moi restions en retrait et nous faisions aussi petits que possible sur nos sièges. L’expérience nous avait démontré que mieux valait se tenir à l’écart d’une querelle entre Sirus et Seïs. Antoni s’était déjà pris une taloche, Teichi, un bon coup de pied aux fesses, et je m’étais fait sermonner plus d’une fois. « Bon, ça suffit, dit Athora. Voilà une discussion qui ne sert à rien. Quoi qu’il arrive désormais, je ne suis pas certaine que Seïs ait le choix. » Elle se tourna vers lui. « Les Tenshins t’ont élu et ils viendront te chercher que tu le veuilles ou non. » Seïs dévisagea sa mère, les lèvres pincées. « Apparemment, vous semblez tous satisfaits que je m’en aille. — Tu ne crois pas si bien dire, persifla Fer. — Silence ! » coupa Sirus en lui jetant un regard réprobateur. Il détourna la tête et considéra Seïs avec un sang-froid étonnant. « Là n’est pas la question. Ne te montre pas plus que sot que tu ne l’es en réalité. Si nous voulions vraiment que tu partes, voilà longtemps que je t’aurais mis dehors, avec mon pied aux fesses qui plus est. Je n’ai jamais eu la sottise de t’en faire l’affront. Je te connais trop bien… Ni ta mère ni aucune personne de cette maison ne souhaite ton départ. Cela étant dit, le message était clair. Je crois qu’il est temps de te préparer à cette idée. Et je suis convaincu que c’est sans doute la meilleure chose qui puisse t’arriver. — Je suis ravi que tu en sois convaincu, siffla Seïs. Tu ne m’en voudras pas de ne pas partager ton opinion. Pourquoi diable devrais-je me plier aux désirs d’une poignée d’hommes ? Pourquoi auraient-ils le droit de me dire ce que je dois faire et foutre en l’air tous mes projets ? Je ne suis pas d’accord avec leur façon d’agir. Je ne me suis jamais inscrit sur ces satanées listes. Ce n’est donc pas de mon plein gré que j’intégrerais leur apprentissage. Et je compte bien le leur faire savoir. Si je dois en passer par Aymeri, je n’hésiterai pas. — Tu crois qu’il va te rendre ce service, se moqua Fer. — Il n’aura pas le choix. Ce n’est pas en tant que négociant de Macline qu’il me recevra dans son salon, mais en tant qu’apprenti potentiel de la Confrérie de Mantaore. Il fera suivre mon message ; il le fera ou je lui ferai avaler sa toge. — Ne te montre pas irrespectueux envers lui, lança Athora. Tes manigances contre Aymeri sont devenues trop vivaces. Tu vas t’attirer des ennuis si tu continues de la sorte. — Ce que je dis contre cet arriviste bedonnant est la pure vérité. Tu crois vraiment que l’Institut du Commerce est la seule à soudoyer les marchands et à escroquer les paysans ? Ne sois pas si crédule, maman. Aymeri n’est pas le dernier. C’est lui qui tient la laisse. — Peu importe, coupa Sirus. Ne change pas de sujet. Tes discordes avec Aymeri sont de notoriété publique et, quand bien même il accepterait de faire suivre ton message, je ne crois pas que tu puisses aller à l’encontre de la décision d’un maître. Leur choix s’est arrêté sur toi et, bien que je sois en peine d’en comprendre les raisons, je doute fort qu’ils te réforment de cet apprentissage pour le futile motif que tu veux mener ta barque de prison en prison. Au mieux, tout ce que tu leur montreras par cette missive, c’est que tu n’as aucun sens du devoir… — Justement, c’est bien ce que j’espère. Je veux qu’ils se mettent en tête qu’ils se sont trompés de gars. — Et s’ils n’avaient pas commis d’erreur ? » intervint Teichi. Seïs le fixa d’un air étonné et, après une minute de réflexion, haussa les épaules. « Je ne me fais pas trop d’illusions. Et franchement, je pense que vous non plus. Bon Dieu, soit les Tenshins se sont mis à fumer des Herbes à Prophètes à tel point qu’ils ne savent plus ce qu’ils racontent, soit ils ont complètement perdu les pédales. Vous me voyez vraiment tenir une épée ? La dernière fois, j’avais l’âge d’Antoni. — Oui et tu te débrouillais plutôt bien, assura son jeune frère. — Ouais, pour se prendre une rouste, ajouta Fer, en le dardant d’un sourire fielleux. — Si mes souvenirs sont bons, tes entraînements au rokush t’ont plus souvent envoyé au tapis qu’à la victoire. Je garderais mes réflexions pour moi à ta place. — Ah oui ? Et pourquoi… — Ça suffit, coupa Athora. On dirait deux gosses. Vous avez passé l’âge de ces chamailleries. Il serait sans doute temps de vous en rendre compte. » Les deux hommes se jetèrent un regard venimeux et se détournèrent l’un de l’autre de concert. « J’ai une question », dis-je brusquement, interrompant du même coup les querelles qui couvaient de nouveau. Comme on ne m’avait pas entendue depuis le début du repas, j’eus la chance d’attirer tous les regards. « Euh… je me demandais en quoi consistait l’apprentissage à Mantaore… Oui, enfin, que fera Seïs une fois là-bas ? » Ce dernier me dévisagea d’un regard impénétrable. Sirus se racla la gorge, se servit un verre de vin et m’expliqua finalement d’une voix solennelle : « En réalité, nous l’ignorons. L’art des maîtres est un secret bien gardé. Même le Renégat n’en a jamais trahi les termes. Je ne suis pas en mesure de répondre à ta question, nul ne sait ce que les novices apprennent lors de leur initiation. — Ce qui est certain, en revanche, ajouta Athora, c’est que les apprentis qui ont la chance de réussir l’enseignement des Tenshins se retrouvent ensuite en charge des plus hauts offices du royaume. Ils entrent au conseil du roi, participent à la vie politique et militaire du royaume. — Ils sont les chefs de notre armée, précisa Fer. Ils sont au-dessus des ducs, des princes et quelques-uns murmurent qu’ils sont au-dessus des rois. Leur charge de travail est incommensurable. Ils sacrifient leur vie au service du pays. Il faut avoir les épaules solides pour supporter l’existence qu’ils mènent. » Il regarda Seïs droit dans les yeux en ajoutant ces dernières paroles. Son cadet ne prit pas la peine de répondre. « Mais quant à savoir ce qu’ils apprennent aux novices… mystère, déclara Sirus. Et un mystère jalousement conservé depuis des millénaires. — Donc si je comprends bien, Seïs va partir bientôt pour Dieu sait où, apprendre Dieu sait quoi pour devenir l’un des hommes les plus puissants du gouvernement. » Mon résumé aurait dû faire sourire, mais je n’obtins pas l’effet escompté. Tous les yeux se braquèrent sur Seïs, qui se mordillait les lèvres, et nous tombâmes dans une profonde réflexion. L’idée de Seïs chef militaire à la solde de la monarchie avait en effet de quoi laisser songeur. « Vous oubliez un détail, dit Antoni d’une voix fébrile. Un détail qui a une importance capitale. — Lequel ? » demanda Teichi. Antoni releva la tête, ravi d’avoir attiré notre attention. Un sourire satisfait étira ses lèvres. Et c’est d’une voix de conteur de foire qu’il déclara : « Les Tenshins sont immortels. »
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