Gernefeuille ne parut pas s’offusquer de ses manières désobligeantes. « En effet. J’ai un message de la plus haute importance à vous transmettre. Je suis honoré d’en avoir obtenu la mission. »
Seïs releva un sourcil intrigué. Gernefeuille déboutonna les agrafes de son pourpoint et tira, d’une poche intérieure, un pli en vélin scellé d’un sceau de cire vermeille. Différentes couleurs de cire indiquaient la valeur du contenu des parchemins. Le jaune était employé pour les annonces de moindre importance telle que des actes de la vie quotidienne, le vert pour les lettres de cachet, le brun pour les lettres de grâce et le rouge pour les nouvelles de haute et très haute solennité qui avaient un rapport direct avec la monarchie.
Gernefeuille décacheta soigneusement le sceau et prit une posture formelle en dépliant le parchemin. Il scruta Seïs, les yeux brillants, puis entama la lecture de sa missive d’un ton déclamatoire : « En l’an de grâce 2074, sur ordre de maître Tel-Chire d’Elisse, Tenshin de la Confrérie de Mantaore, nous informons Gentilhomme Seïs Amorgen de son éminente nomination au sein de ladite Confrérie. Son élection au rang d’apprenti sera effective au cours de l’année. Un émissaire viendra en demeure à l’approche des deux lunes afin de conduire Gentilhomme Seïs Amorgen au lieu-dit de la Confrérie. Soucieux des multiples sacrifices que cette nomination requiert, nous accorderons une compensation à la famille dudit novice. Le messager Marien Gernefeuille sera porteur d’une bourse de 3.000 sous d’or, avec réserve de 5.000 sous payables au cours de l’apprentissage du Gentilhomme Seïs Amorgen. Toutes les requêtes seront adressées au gouverneur de la ville de Macline, Monseigneur Aymeri de Châsse qui les transmettra au Palais de Hom-Tar, à Elisse. Conscient des tourments d’une telle abnégation, maître Tel-Chire d’Elisse se déclare dévoué à l’égard de la famille Amorgen et se tient à son entière disposition. Veuillez recevoir, Messire Amorgen, notre entière et sincère dévotion. »
Un silence médusé retomba dès que Gernefeuille se tut. Il roula minutieusement le parchemin en feignant de ne pas voir la stupeur se peindre sur nos visages. Sirus s’était immobilisé dès le début de la lecture et considérait le soldat comme s’il était devenu fou. Antoni roulait des yeux en regardant à tour de rôle le messager, qui se tenait droit comme un piquet, et son frère aux traits curieusement fermés.
Un rire éclata brusquement dans la cuisine et brisa l’atmosphère étourdie qui régnait. La figure de Seïs s’illumina. Il se mit à se tordre et à se taper le genou en s’esclaffant gaiement. Il riait sans retenue, poussant presque des petits cris, et les larmes jaillirent de ses yeux. Gernefeuille ne bronchait pas et semblait attendre, avec une patience exemplaire, que l’orage déclenché par son message se calmât. Il jeta un bref coup d’œil sur le parchemin qu’il tenait à la main et le déposa sur la table comme si c’était une relique sacrée. Antoni lorgna le pli avec envie.
« Pour sûr ! gloussa Seïs en s’essuyant les yeux. Apprenti ! Et demain, je vais affronter les dragons de Torn-Vallée ! »
Il rit de plus belle. Il passa près de Gernefeuille et s’empara de la lettre sans cesser d’exulter. Il la décacheta, la déplia sans ménagement et parcourut du regard la missive. L’écriture tout en volutes était magnifique, les lettrines décorées de chimères et l’encre étaient d’un beau brun aux reflets moirés. Son rire se tut un instant avant de repartir. Sirus s’approcha de Seïs et lui prit le parchemin des mains. À son tour, il le relut et fronça les sourcils.
« La lettre est-elle authentique ? » demanda Athora qui retrouvait tout son sens pratique.
On pouvait remettre en question l’authenticité de la missive. Après tout, l’écriture était élégante, mais n’importe quel scribe de la capitale aurait pu la rédiger. Quant à la signature de Tel-Chire, elle présentait de magnifiques courbes et un seing à l’image de ses armes, la couronne de Mantaore déposée sur les andouillers d’un cerf, connu de tous. Quelques années plus tôt, les Tenshins avaient démantelé tout un réseau de contrefaçons qui copiait presque à la perfection le sceau d’Elisse et la cire utilisée. Depuis, la monarchie avait ordonné la confection d’une nouvelle cire plus difficile à obtenir, et dont l’élaboration était tenue au secret. Le cachet était unique, tout comme la couleur irisée et le glyphe. On ne pouvait pas s’y tromper.
Sirus considéra la missive avec soin, examina le cachet et hocha finalement la tête.
Seïs se frotta de nouveau les yeux et, retrouvant son sang-froid, se rapprocha de Gernefeuille. « Vous allez me dire que Tel-Chire d’Elisse vous l’a remis en main propre ? demanda-t-il en pointant du doigt le parchemin.
— En effet, répondit Gernefeuille. L’annonce des apprentis n’est pas officielle. Il est d’ailleurs préférable qu’elle reste le plus longtemps possible secrète afin d’éviter les regards subversifs.
— Subversifs ? releva Seïs.
— Oui, Messire. »
Gernefeuille croisa les mains dans son dos. « Votre apprentissage peut faire l’objet de nombreuses convoitises. Maître Tel-Chire d’Elisse m’a demandé de vous en avertir afin que vous preniez toutes les précautions nécessaires jusqu’à l’arrivée de l’émissaire chargé de vous conduire en lieu sûr. La nomination des apprentis est toujours dissimulée si les élections en sont publiques. À l’exception des membres de la Confrérie de Mantaore, je suis le seul à avoir été mis au courant de votre nomination. »
Sa voix transpirait de fierté.
Seïs resta silencieux un instant. Il se frotta le menton d’un air songeur.
« N’y a-t-il pas d’erreur ? demanda Sirus d’un ton brusque.
— Une erreur, Messire ? s’étonna Gernefeuille.
— Sur la personne, sacredieu. Vous êtes certain qu’il s’agit bien de Seïs ? »
Un sourire apparut sur les lèvres de mon cousin quand il jeta un coup d’œil amusé vers son père.
« Bien sûr, Messire. Les Tenshins ne s’autoriseraient pas une telle annonce s’ils n’étaient pas assurés de leur décision. »
Gernefeuille semblait dépité que l’on puisse remettre en question un ordre direct d’un maître.
Sirus observa son fils d’un regard perçant. Il le scruta de la tête aux pieds. Puis soudain, il éclata de rire. Son poing cogna la table à plusieurs reprises. Il exultait ouvertement, les joues cramoisies. À l’inverse, le visage de Seïs se rembrunit du tac au tac. Une ride de contrariété barra son front.
« Il doit y avoir une erreur, renchérit Seïs d’un ton dédaigneux.
— Je vous assure qu’il n’en est rien, Messire », insista Gernefeuille.
Sirus rit de plus belle devant la mine déconfite de son fils. Athora mit la main sur sa bouche pour ne pas imiter son époux.
Seïs ruminait. Il croisa les bras sur la poitrine et fixa Gernefeuille comme s’il s’apprêtait à lui sauter à la gorge.
« Vous voulez me faire croire que j’ai été nommé lors des élections ? » Il s’esclaffa d’un rire dégoulinant d’ironie. « C’est impossible… Bon Dieu ! Sur quel critère les Tenshins fondent-ils leur décision ?
— J’aimerais bien le savoir ! » se moqua Sirus.
Je crus qu’il n’allait plus s’arrêter de rire. Ses joues étaient écarlates et la violence de son hilarité le faisait transpirer à grosses gouttes.
« Eh bien, je dois avouer que seuls les Tenshins pourraient vous répondre, dit le soldat en jetant des coups d’œil déconcertés vers Sirus. Je ne suis pas au fait des devoirs sur lesquels ils justifient leur choix. Je peux seulement supposer qu’ils optent pour des hommes avertis dont le cœur recèle d’un noble tempérament et le corps, de hautes aptitudes.
— Alors, c’est sûr, vous vous êtes trompé de bonhomme, ricana Sirus. Mon fils arrive à peine à soulever sa queue pour aller pisser.
— Sirus ! » s’exclama Athora, les sourcils froncés.
Mon oncle haussa les épaules et s’esclaffa de nouveau. Le visage de Seïs se renfrogna. J’aperçus du coin de l’œil ses doigts se contracter.
« De toute façon, c’est impossible, déclara-t-il, et pour une simple raison : je ne me suis jamais inscrit aux élections. »
Ses paroles eurent l’effet escompté. Gernefeuille le considéra, les yeux ronds comme des billes. Il se racla la gorge et prit une posture réfléchie, le torse bombé et la tête levée.
« Cependant, Messire, de quelles manières les maîtres auraient-ils pu avoir vent de votre nom si vous n’étiez pas inscrit sur les listes ? »
Seïs ne parut pas prendre la question au sérieux, contrairement à ses parents. Il haussa les épaules en affectant une profonde indifférence. « Franchement, je m’en fiche. Je vais faire grâce à notre cher gouverneur d’un quelconque embarras, vous direz vous-même aux Tenshins lors de votre retour à Elisse que je ne suis pas intéressé par leur proposition. Remerciez-les bien et bon vent. »
Sirus cessa de rire aussitôt et s’assombrit.
Gernefeuille n’en croyait pas ses oreilles. « Je vous demande pardon ?
— Vous direz aux Tenshins que je ne veux pas être apprenti, c’est plus clair ? »
Seïs paraissait prendre de plus en plus d’assurance.
« Messire, je ne veux pas vous paraître désobligeant, dit Gernefeuille avec prudence, mais je ne suis pas certain qu’il soit en votre pouvoir de…
— De quoi ? De critiquer une décision des maîtres ? Je n’en ai rien à foutre ! Vous leur répéterez ce que je viens de vous dire. Point final. »
Il s’apprêtait à tourner les talons aussi sec lorsque la voix de Sirus l’interrompit. « J’aimerais bien voir ça », dit-il d’un ton cassant.
Seïs se retourna vers son père et l’espace d’un instant, je crus considérer deux loups, face à face, se battant pour la même proie. Aucun des deux hommes ne semblait vouloir baisser les yeux. Sirus était rouge pivoine. La colère faisait frémir sa lèvre inférieure.
Seïs n’en démordit pas pour autant. Il décroisa les bras et d’une voix insolente, il déclara : « Je n’irai pas. » Sur quoi il fit volte-face, me bouscula au passage et sortit en trombe dans la cour.
Gernefeuille resta pantois, les yeux écarquillés. Il se tourna vers Sirus qui lorgnait la porte comme s’il pouvait faire revenir son fils par la peau du cou. Lorsqu’il se rendit compte que le soldat le regardait, il détacha ses yeux de l’embrasure.
« Il partira », grogna-t-il d’une voix qui ne souffrait aucun commentaire.
Gernefeuille haussa les épaules. « Vous savez, Messire, les apprentis partent toujours. Une fois que les Tenshins ont pris leur décision, il n’en va jamais autrement. »