« Bon sang, où trouve-t-il tout cet argent ? » me demanda-t-il à mi-voix, comme si c’était un secret et que nous n’étions pas seuls.
Il écrasa discrètement sous ses bottes une grosse motte de terre qui se dressait sous ses yeux.
« Ne pose pas la question. Mieux vaut l’ignorer. »
Il se rembrunit et secoua la tête. Teichi était l’un de ceux qui se désolaient le plus de la nature oisive de son frère.
« Il est débrouillard, c’est le moins que l’on puisse dire, concéda-t-il, mais ça risque aussi un jour de lui valoir un paquet d’ennuis. »
J’acquiesçai d’un air mi-grave mi-moqueur. « Tu sais... Je ne me fais aucun souci pour ton frère, déclarai-je en m’éloignant à reculons vers la forêt. C’est une anguille.
— Ah oui ! Pour la pêcher, il faut savoir la trouver… dans les bas-fonds qui regorgent de vase », se moqua Teichi.
Je pouffai de rire et secouai la tête de gauche à droite : « Parce que c’est un poisson de l’ombre… il se cache dans les obstacles. »
Teichi me scruta d’un œil étonnement aiguisé. Il se fendit de l’un de ses sourires subtils de sagacité. Puis il exécuta une révérence en courbant l’échine d’un air théâtral.
« Voilà, en effet, une vision intéressante de mon idiot de frère... Allez, tu devrais te dépêcher, si tu tardes trop, tu risques de te faire gronder. Au fait, qui est ce messager ?
— Je n’en sais trop rien. Il dit s’appeler Marien Gernefeuille. C’est un soldat d’Elisse, je crois.
— Et c’est Seïs qu’il demande ?
— Oui.
— Étrange », fit-il, soudain plongé dans ses réflexions.
Il me fit un petit signe de la main pour me faire presser le pas. « Allez, dépêche-toi. »
Je m’élançai aussitôt vers la ligne d’arbres qui dissimulait le ruisseau du Lounasfolle et un bataillon de petites éminences couvert de buissons et de broussailles. Je grimpai un tertre parcouru de mousse et de gros rochers de calcite aux nuances de bleu et de brun, plantés là comme des statues d’un autre temps. Sur l’un d’eux, une grosse araignée noire aux pattes velues s’accrochait au lichen. Une idée me traversa l’esprit. Je l’attrapai et glissai précautionneusement les doigts entre ses pattes pour ne pas la blesser. C’était une grosse tégénaire, comme on en trouve plein les greniers et les sous-sols poussiéreux. Je la gardai en main et poursuivis ma route.
Derrière la colline, une clairière nue et ensoleillée se découpait entre les futaies. Un coteau dépouillé d’arbres la dominait, à l’exception d’un seul tilleul aux branches élancées qui offrait un magnifique point de vue de la forêt.
J’accélérai l’allure au bas de la colline et avançai en sandales sur une herbe grasse où paissaient quelques moutons noirs. En faisant attention à ne pas faire de bruit, je contournai le tronc de l’arbre. Seïs y était adossé, face à l’horizon. Un rai de lumière se couchait sur son visage et roussissait sa gorge découverte. Il avait rabattu son vieux chapeau effiloché sur ses paupières closes. Il ronflait si fort qu’il faisait concurrence au merle perché au-dessus de sa tête. J’approchai à pas feutrés par l’arrière et, en silence, déposai l’araignée dans son cou. J’étouffai un rire.
L’araignée, satisfaite d’avoir retrouvé sa liberté, se précipita aussitôt sur son menton et remonta le long de sa joue. L’une de ses pattes s’enfonça à la commissure de ses lèvres. Seïs n’eut pas un frétillement de cils. Ses ronflements continuèrent sans prêter attention à la tégénaire qui lui grimpait sur le nez. Je fronçai les sourcils, déçue. L’araignée s’apprêtait à escalader le bord de son chapeau ; je la fis achopper d’une chiquenaude. Elle dégringola sur sa poitrine et se faufila sous sa chemise. Satisfaite, je reculai la main lorsque Seïs me saisit soudain le poignet et m’attira si brutalement contre lui qu’il me fit exécuter un demi-tour sur moi-même. Je m’effondrai à ses pieds, sur le dos, au milieu des racines du tilleul. Un genou au sol, il releva du bout des doigts son chapeau au sommet de son crâne et planta ses yeux dans les miens. Il lâcha mon poignet et retira sans un frémissement la tégénaire qui se promenait sous sa chemise.
« Tu croyais me faire peur avec ça ! » se moqua-t-il en la déposant entre mes seins.
Je la fis tomber sur l’herbe du dos de la main. Saisissant sa chance, elle se sauva sans perdre un instant parmi les frondaisons.
« Naïs… ah, Naïs, il est dangereux de jouer avec un joueur », dit-il en hochant la tête d’un air grave.
Je me relevai sur les coudes.
« Un mauvais joueur. J’ai toutes mes chances de gagner ! répliquai-je en lui adressant un clin d’œil.
— Tu veux parier ? »
Il se laissa retomber sur les fesses et s’adossa contre le tilleul.
« Tu ne dormais pas, n’est-ce pas ?
— Je somnolais. La nuit a été éprouvante. Je faisais une petite sieste avant que tu m’interrompes. Qu’est-ce que tu veux d’ailleurs ? T’as intérêt à avoir une sacrément bonne raison pour venir me casser les couilles. »
Je me relevai d’un bond et rajustai ma robe. « Plus qu’une bonne raison, dis-je, d’une voix pincée. Mais à mon avis, dans ton état, la raison pourrait avoir envie de prendre la poudre d’escampette. »
Il releva un œil intrigué dans ma direction. « Qu’est-ce que tu entends par là ? »
Je croisai les bras en travers de la poitrine et, le visage illuminé d’un sourire, je lançai : « Tu pues !
— C’est pas moi qui suis venu te chercher, rétorqua-t-il en haussant les épaules d’un air indifférent.
— Si ça ne tenait qu’à moi, sache que je ne me déplacerais pas pour toi. Bon sang, de la ferme des Pâtis, ils doivent te renifler. Où t’as bien pu aller traîner hier soir ? »
Je considérai sa mine rembrunie, sa barbe de trois jours qui lui rongeait les joues et ses yeux injectés de sang.
« En quoi ça te regarde ? »
Il jeta un coup d’œil au merle noir au-dessus de sa tête, marmonna quelques mots dans sa barbe, puis son visage se détendit. « Je t’écoute. Maintenant que tu es là, qu’est-ce que tu veux ?
— Moi, rien. En revanche, un cavalier vient d’arriver à la ferme et il a un message à délivrer à ton nom. M’est avis que c’est une lettre de cachet pour t’enfermer définitivement à l’Amir.
— Sous quel motif ? plaisanta-t-il, en jetant son menton en avant, me défiant de lui trouver des raisons.
— Laisse-moi réfléchir un instant… hum… vol, maraude, diffamation, mauvaises mœurs et j’en passe, dis-je en pointant mes doigts les uns après les autres pour chaque méfait perpétré.
— Il faut des preuves, morveuse, pour enfermer les gens et le gouverneur serait bien en peine d’en dénicher. Tout au plus parvient-il à m’y cloîtrer quelques jours pour ébriété et tapage nocturne. Et je l’en remercie. Il n’y a qu’à l’Amir, dans leur cellule putride, que tu me fous la paix… » Il cracha par terre et reprit : « Qui est ce cavalier ?
— Eh bien, lève-toi et tu le sauras », déclarai-je en lui tournant le dos.
Je m’éloignai en direction de Point-de-Jour et ne me retournai pas pour voir s’il me suivait. Je dévalai la colline et m’engageai sous les bois en grommelant contre son indolence habituelle.
À peine arrivée sur les berges du Lounasfolle, je l’aperçus descendant tranquillement la butte au milieu des rochers grouillants de mousse. Je fis mine de ralentir pour lui laisser le temps de me rattraper.
« Alors ? fit-il.
— Alors quoi ? »
Il poussa un soupir d’impatience. « Que veut-il ?
— Qui ? » demandai-je, feignant de ne pas comprendre.
Je sautai par-dessus le ruisseau en ignorant le regard en biais qu’il m’adressa et éclaboussai ses jambières au passage. Il bougonna, puis m’imita et me rejoignit sur la berge semée de galets.
« Ne fais pas ta maligne », fit-il en braquant sur moi un œil nauséeux.
Son teint pâle, ses yeux rougis et son allure dépenaillée ne me laissaient aucune illusion sur ce qu’il avait dû faire la nuit dernière : vomir tout l’alcool qu’il avait ingurgité.
« Le cavalier a dit ce qu’il voulait ?
— Seulement qu’il avait un message pour toi, rien de plus. »
Il rumina, puis contempla d’un regard terreux les piles de galets qui dégringolaient sous chacun de ses pas.
« Mon père est au courant de sa visite ?
— Évidemment. Je suis allée le chercher avant de venir. Tu as peur, n’est-ce pas ?
— Bordel, de quoi pourrais-je avoir peur ?
— De payer tes bêtises. On ne récolte jamais que ce qu’on sème », lui fis-je remarquer.
Sa bouche se tordit d’une grimace. « Merde, fais-moi grâce des vieux sermons de mon père.
— Ils sont pourtant justes et tu ferais sans doute mieux de les appliquer davantage. Ça t’éviterait des ennuis. »
Il roula un bras sur mes épaules et colla sa joue brûlante contre la mienne. « Naïs… toi qui me connais mieux que personne, n’as-tu pas encore compris à quel point j’affectionne les ennuis ? » Il éclata de rire. « Il n’y a rien de moins monotone et de plus exaltant que de se confronter à l’autorité publique qui croit détenir sur nous tous les droits. Si mon père appliquait ne serait-ce qu’un peu de ma philosophie, ça ferait longtemps qu’on serait débarrassés des emmerdeurs de l’Institut du Commerce.
— Et si l’un de ses fils voulait bien lui donner un coup de main aux champs pour les récoltes, peut-être gagnerait-il davantage d’argent et ainsi tiendrait-il éloignés de ses cultures les rapaces de l’Institut, rétorquai-je.
— Deux bras de plus ne feront aucune différence dans la balance. Pour combattre un loup, il faut être un loup soi-même. »
Pour accompagner ses paroles, il m’adressa un regard sauvage et rusé.
« Et pour les charognards ? »
Il dégagea son bras de mon épaule. « C’est la même chose. Demande-toi ce que ferait un vautour devant le corps à l’agonie d’un traîne-misère et tu préviendras ses prochains coups. Il faut parfois se montrer plus pourri que celui qui t’agresse pour parer ses manœuvres. La défense, ça va un moment. Après quoi, il faut changer de tactique ou tu te fais dévorer par de plus vils que toi.
— Pas si tu veux continuer à te regarder dans une glace. Ton père vaut mieux que tous ces types. C’est un homme droit et honnête.
— Peut-être bien, mais entre eux et lui, qui va gagner ? fit-il froidement.
— Arrête de jouer à ça !
— De jouer à quoi ?
— De jouer les durs, Seïs. De jouer les types que rien ne touche. Tu n’es pas comme ça.
— Tu crois ça ? »
Son regard prit un air implacable. Il se détourna et considéra le champ de culture qui se découpait dans un rai de soleil sur sa droite.
« Oui, je le crois, murmurai-je. Tu n’es pas celui que tu veux paraître. »
C’est à peine si j’entendis le soupir qu’il laissa échapper. « Si tu le dis », fit-il d’un ton absent.
La discussion était close. Seïs se referma comme une coquille d’huître. Il pouvait s’en défendre autant qu’il le voulait, mais sur bien des aspects, sa ressemblance avec Fer était saisissante. Quand il décidait de ne plus ouvrir la bouche, il devenait inutile d’insister. Au mieux il grognait, au pire il se claquemurait dans un silence entêté.
Nous traversâmes la grange sans rien ajouter. Mars vint renifler les chausses de Seïs qui ne broncha pas et le laissa gambader autour de lui sans y prêter attention. Il avançait avec autant d’entrain que s’il devait besogner à la ferme. Dans la cour, il renâcla bruyamment, prit une profonde inspiration et s’engagea dans la pénombre de la cuisine.
Toute la famille, à l’exception de Fer, était présente autour de la table. Teichi et Antoni se tenaient à un bout de la pièce. Ce dernier dévisageait notre invité avec sa fougue habituelle, tandis que Teichi conservait son éternel sang-froid. Sirus faisait dos à la cheminée, les bras croisés sur la poitrine, et semblait soulagé devant la griffe d’Elisse sur le veston de Gernefeuille. Athora servait du thé au cavalier.
Seïs s’immobilisa sur le seuil de la cuisine et observa d’un œil morne la totalité de la pièce.
« Ah te voilà ! s’exclama son père.
— Comme tu le vois. »
Marien Gernefeuille se redressa du banc après avoir reposé le biscuit qu’il avait entamé. Il enjamba son siège et se posta face à mon cousin. Il le salua, poing sur le cœur.
« Je suis ravi de vous rencontrer enfin », dit-il.
Il se présenta poliment. Seïs le dévisageait sans égard, les mains dans les poches. L’allure des deux hommes était frappante de dissemblances. L’un arborait l’élégance naturelle des nobles d’Elisse, les vêtements luxueux, la voix mesurée et les paroles choisies avec soin. L’autre tenait plus du brigand que de l’honnête citoyen. Sa mine renfrognée ainsi que ses manières bourrues ne jouaient pas en sa faveur et lui donnaient l’apparence d’un sauvage tout juste lettré, sans doute plus enclin à se servir de ses poings que de sa langue.
Quand le messager acheva les formules de politesse usitées, un lourd silence tomba sur la cuisine. Seïs ne pipait mot et fixait Gernefeuille.
« Vous devriez vous installer tous les deux autour de la table pour discuter, proposa Athora après un moment. Reprenez donc des biscuits et finissez votre tasse. »
Gernefeuille se retourna vers ma tante et la remercia. Puis il fit de nouveau face à Seïs et attendit qu’il se décide à s’asseoir. Pour une raison inconnue, Seïs décida de ne pas bouger. Sirus lâcha un grognement et s’avança vers nous d’un pas lourd. Seïs fit mine de ne pas le voir.
« J’ai entendu dire que vous aviez une nouvelle à m’annoncer. »