Chapitre 4-1

2004 Words
Quelques jours après mon quinzième anniversaire, un cavalier franchit la barrière du domaine sur un somptueux palomino aux crins alezan clair. J’étais assise à l’ombre de la porte d’entrée, sur la première marche des escaliers. J’écossais des petits pois pour le dîner du soir. Le cheval pénétra dans la cour. Son cavalier était un homme d’âge moyen, aux longs cheveux blonds retenus par un ruban. Il arborait la tenue d’un soldat, pourpoint en cuir bleu-azur dont les manches de la chemise étaient remontées jusqu’aux coudes. Un chapeau aux larges bords s’enfonçait sur sa tête, orné de panaches bariolés qui dansaient au rythme de sa monture. Mars fonça tête baissée hors de la grange lorsqu’il aperçut l’étranger et aboya en poursuivant le cheval dans la cour. « Mars, tais-toi ! » criai-je. Le shar-pei rabattit ses oreilles, tourna la tête dans ma direction, visiblement frustré, et trottina derrière l’individu. À ma hauteur, le cavalier descendit de monture et s’approcha tandis que Mars lui reniflait les jambes avec circonspection. Il se découvrit et, son chapeau à la main, se frappa la poitrine du poing. Je fixai son couvre-chef aux plumets blanc et or et aperçus briller sur le haut de sa poitrine l’emblème d’Elisse : la couronne d’Astrée ainsi que la tour dressée en son milieu. J’écarquillai les yeux et me relevai d’un bond. « Bonjour, Mademoiselle », me dit-il d’une voix charmante. J’humectai mes lèvres d’un coup de langue et défroissai d’un geste maladroit les plis de ma robe, recouvrant rapidement le haut de mes cuisses. « Bonjour », répondis-je, gênée. Je ne parvenais pas à quitter des yeux l’écu de la maison d’Elisse qui scintillait sur sa veste. Il me surprit en train de le regarder et esquissa un sourire. « Je me présente, je me nomme Marien Gernefeuille. Je suis porteur d’un message au nom de Messire Seïs Amorgen de Macline. Suis-je bien au domaine des Amorgen ? » Je le considérai, ébahie. « En effet, vous l’êtes. Mais… euh… Seïs n’est pas là. Je… Attendez. » Je penchai la tête vers la porte entrouverte, passai le nez et regardai si je ne voyais pas Athora s’affairer dans la cuisine. « Ma tante ? — Qu’y a-t-il ? grommela-t-elle en laissant tomber un gros plat en cuivre sur la table. — Un messager est là… pour Seïs. » Elle releva la tête. « Un messager ? » s’étonna-t-elle. J’opinai du chef. Elle s’essuya les mains sur sa robe et s’approcha d’un pas vif de la cour. « Un messager ? » répéta ma tante en sortant sur le perron. Elle considéra le jeune homme sans façon, écarquilla les yeux en admirant son costume élégamment coupé. Ses yeux se figèrent sur l’emblème de la dynastie royale cousu sur son pourpoint. La couronne d’Astrée attirait l’œil ; qu’elle soit une simple broderie sur un vêtement ou un étendard, tous les regards se portaient sur elle. Gernefeuille s’inclina devant ma tante. « Bien le bonjour Madame Amorgen », dit-il d’un ton policé peu familier de notre région. Il était de notoriété que les coutumes de la cité d’Elisse ne ressemblaient en rien à celles du reste du pays. Les Elissins ne vivaient pas au même rythme que les provinciaux. Les fêtes y étaient plus nombreuses et plus fastueuses. Chaque cérémonie était présidée par le Régent Calette le Grand en personne. En général, les habitants d’Elisse avaient toujours cette fâcheuse habitude de se croire supérieurs aux autres sujets de Sa Majesté sous le futile prétexte que la dynastie portait le nom de leur cité et que le palais royal dominait leurs demeures. Cette soi-disant précellence de culture, de manières, de bavardages, creusait un fossé avec les provinciaux qui se moquaient des parures clinquantes des notables, de leurs visages poudrés et de leurs façons efféminées. Comme de leur côté, les Elissins critiquaient nos manières rudes, notre langage grossier et peu approprié. « Bonjour, répondit ma tante après avoir achevé son examen. En quoi mon fils peut vous être utile, jeune homme ? — Je viens porter un pli de la plus haute importance au gentilhomme Seïs Amorgen, dit l’estafette avec une fierté insolite. — Gentilhomme », marmonnai-je en ricanant. Athora m’adressa un coup d’œil sévère. « Seïs est absent pour le moment et Orde sait à quelle heure il va rentrer. » Elle se tourna vers moi et me dit : « Fais-moi plaisir Naïs, préviens ton oncle de l’arrivée d’un messager, ensuite, va chercher ton cousin. — Oui, ma tante. » J’adressai un bref coup d’œil à l’estafette qui inclina la tête poliment, puis je me précipitai dans la cour et m’élançai sur le sentier qui se découpait entre les futaies. Après avoir dépassé une ligne de chênes, je parvins dans une sommière ensoleillée. Les cultures de Sirus se découpaient sur plusieurs arpents de terre de tailles variées, séparés les uns des autres par de minces collines et reliés entre eux par des layons. Sirus était en train de labourer le champ aux côtés de Teichi. Ils retournaient, aéraient la terre pour qu’elle reçoive ensuite la semence de blé de printemps de manière à être récoltée cet été. Teichi sarclait toutes les mauvaises herbes avec une extrême application comme si toute sa vie dépendait des chiendents qu’il déracinait. Sur un arpent de terre voisin, Sirus passait la charrue que traînait péniblement Ponce, un robuste cheval de trait noir. Je me précipitai vers mon oncle. Sa chemise était tachée de transpiration et jaunissait sous les aisselles et l’encolure. Il passa la main sur son front du revers de la manche pour en éponger la sueur et décoller ses cheveux. « Naïs, qu’est-ce que tu fais là ? » me demanda-t-il en me voyant courir vers lui. Je haletais en arrivant à sa hauteur et tentai de retrouver mon souffle, les deux mains posées à plat sur les genoux. « Un messager est arrivé à la maison pour Seïs. Athora te demande. » Il fronça les sourcils et lâcha aussitôt la charrue. « Teichi, occupe-toi de Ponce et rentre à la maison », lui cria-t-il. Il s’essuya les mains sur son pantalon en toile suranné et braqua un œil noir dans ma direction. « Tu as laissé ta tante toute seule avec un étranger ? Pardieu ! Combien de fois devrais-je vous le dire ? Ne faites pas entrer d’inconnu dans notre maison. » Je restai sans voix tandis qu’il s’éloignait à vives enjambées vers Point-de-Jour en continuant de grogner : « Ta tante et toi vous faites entrer n’importe quel ruffian dans notre demeure. Ça pourrait tout aussi bien être un voleur de caravane que non seulement vous vous en ficheriez comme de la guigne, mais en plus vous seriez capable de lui offrir une tasse de thé. Vous n’en faites qu’à votre tête… Teichi, dépêche-toi de t’occuper de Ponce ! » Ce dernier abandonna sur le champ ce qu’il était en train de faire et se précipita vers le cheval à petites foulées. Il m’adressa un clin d’œil en passant, juste avant de s’occuper de Ponce qui renâclait sous le soleil de plomb. « Mais… enfin, mon oncle, Antoni doit être à la maison », plaidai-je à mi-voix. Il se retourna vers moi et me regarda comme si j’avais perdu la raison. « Antoni et ses quarante kilos tout mouillés ! » Il éclata de rire. « Va chercher ton imbécile de cousin et rejoignez-nous vite. » Sirus venait de démontrer l’inhospitalité manifeste des paysans de Shore-Ker. Certes, la plupart avaient des raisons de se montrer méfiants. Trop de bandits et trop de notables, prêts à racheter toutes les terres arables, vagabondaient dans la forêt. Des tas de petits domaines agricoles étaient tombés sous la coupe soit de l’un, soit de l’autre. L’Institut du Commerce était une véritable entreprise affiliée au pouvoir central d’Elisse qui rançonnait les habitants sans avoir de compte à rendre à quiconque. Il mettait avec plaisir les paysans en difficultés et rachetait, pour une bouchée de pain, le labeur de toute une vie. Postée au milieu du champ, la main en paravent devant les yeux, je passai rapidement en revue les divers endroits où Seïs pouvait se terrer : le quartier de La Ruche, la rivière Belle-de-nuit pour se prélasser dans l’eau par ce beau temps, la cabane abandonnée de Lamure où il emmenait parfois ses conquêtes… Non, pas aujourd’hui. Il faisait trop chaud pour ça. J’ébauchai d’un sourire lorsque Teichi fit écho à mes pensées. « Il doit être au vieux tilleul, me dit-il. — Sans aucun doute, acquiesçai-je. Il n’a pas passé la nuit à la maison. Il doit être en train de dormir à l’heure qu’il est. » Teichi haussa les épaules avant de détacher la charrue de Ponce. « Il mène une belle vie », déclara-t-il d’un ton neutre. Il étira son dos en écartant les bras en croix. Une mimique de soulagement traversa ses traits lorsque ses muscles se détendirent. « Il se couche à pas d’heure. Il paresse toute la journée pendant qu’on trime pour rapporter de l’argent à la maison. » Il poussa un long soupir et laissa retomber ses bras le long de ses hanches. « T’inquiète pas, à mon avis, ça ne va pas tarder à changer. J’ai entendu Sirus lui dire que s’il ne travaillait pas, il ne méritait pas de dîner à notre table, qu’il n’avait aucune raison de profiter du privilège que les autres obtenaient à la sueur de leur front, si lui ne fournissait aucun effort pour gagner sa pitance... — Papa lui a dit ça ? me coupa Teichi, sidéré. — Oh que oui ! — Qu’est-ce qu’il a encore fait pour qu’il s’énerve comme ça ? — Eh bien… Tu te souviens, Sirus s’était débrouillé pour trouver un emploi à ton frère à la forge de Crisspe ? Évidemment, Seïs ne s’y est pas présenté. Le travail à la forge ne l’intéresse pas. Ce n’est pas assez bien pour lui. Alors quand le père Crisspe est allé voir Sirus pour lui dire que son rejeton manquait à ses devoirs et qu’il n’avait même pas eu la politesse de venir s’excuser de son absence, ton père est monté sur ses grands chevaux. Il m’a ordonné de le conduire là où je pensais le trouver. “Au nom de Célia, tu vas faire ce que je te dis”, m’a-t-il crié. Bon sang, je ne l’ai jamais entendu prononcer le nom de ma mère pour quoi que ce soit, encore moins pour avoir besoin de me faire obéir. Je l’ai emmené à La Ruche. À coup sûr, c’était l’endroit où le débusquer. — Tu n’avais pas tort, je suppose ? — Bien sûr que non. Un chasseur se trouve là où il y a du gibier », lui fis-je remarquer. Il esquissa un pâle sourire. « Quoi qu’il en soit, il ne nous fallut pas très longtemps pour mettre la main dessus. Sirus est allé le tirer d’une taverne. Il jouait aux cartes et l’idiot était en train de gagner. — Papa devait être abasourdi de le voir jouer. S’il y a bien une chose qu’il a en horreur, ce sont les jeux d’argent. — Oui, c’est le moins que l’on puisse dire. Il a traîné Seïs dehors par le col de sa chemise. En plein milieu de l’avenue, il lui a dit qu’il n’avait aucune intention de payer ses parties de cartes, comme il n’avait aucune intention de le laisser vivre à ne rien faire et surtout pas déshonorer sa famille en se perdant dans la crasse de ce quartier. Et sais-tu ce que Seïs lui a répondu ? » Il secoua la tête et, d’un regard pressant, m’encouragea à poursuivre. « Il lui a dit qu’il n’avait aucun besoin d’être nourri par la famille, qu’il avait largement de quoi se payer la taverne, s’il n’y avait que ça pour le contenter. » Teichi me regarda d’un air inquiet. « Et qu’a dit papa ? Il devait être furieux. — Furieux, c’est peu dire. Ses joues étaient tellement rouges que j’ai cru qu’il allait exploser. Il a attrapé Seïs par le col. Il lui a crié que ce n’était qu’un vaurien bon à finir au fond des oubliettes avec les putains et les marauds s’il s’en sortait pour le mieux, sinon il finirait pendu au bout d’une corde. Il lui a dit qu’il ne méritait pas tous les sacrifices que l’on faisait pour lui ni la patience qu’on lui avait accordée. — Et Seïs ? s’inquiéta Teichi, en passant une main distraite sur le garrot de Ponce. — Quand il a réussi à s’extirper de la poigne de Sirus, il lui a simplement répondu qu’il gagnait dix fois plus que sa misérable vie de paysan pouvait lui en offrir en dix générations. » La bouche de Teichi frémit. « Oh oui, Sirus l’a giflé tellement fort qu’il s’est retrouvé sur les fesses. Il lui a dit : “Si c’est comme ça, tu payeras un loyer comme à l’auberge pour dormir à la maison et si tu veux manger à notre table, tu paieras comme le jeune seigneur que tu veux être”. Au lieu de se taire, Seïs s’est redressé, a toisé ton père comme il sait si bien le faire, avec insolence. Il a sorti la bourse de la poche de son pantalon et l’a jetée à la figure de Sirus. Ton père était tellement sidéré qu’il s’est contenté de regarder Seïs lui tourner le dos et se sauver. Sirus est resté planté au milieu de la rue. Il tremblait à tel point, que j’ai cru qu’il faisait une crise de convulsions. » Teichi cligna des paupières dans la lumière du soleil. Il détourna la tête et en profita pour libérer Ponce de ses entraves. En tenant le cheval par le mors, il s’approcha de moi.
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