« Seïs ne va pas s’inscrire, n’est-ce pas ? » demanda Antoni, visiblement déçu.
Je secouai la tête en considérant les jeunes garçons d’âge moyen, entre dix-sept et trente ans, discutant avec enthousiasme et bâtissant des projets ambitieux et des rêves de batailles.
« Probablement pas. Il n’en voit pas l’intérêt.
— Ça ne m’étonne pas, dit Teichi.
— Et Fer ? »
La figure pétillante d’Antoni trahissait l’espoir qu’il plaçait dans son frère aîné.
« Je ne miserais pas là-dessus à ta place, répliqua Teichi. Fer a déjà des difficultés à manier le rokush et Seïs, à obéir à des ordres. Je les vois mal revêtir la tenue des guerriers.
— Oh ! T’es mauvaise langue, Fer ne se débrouille pas si mal que ça », me moquai-je.
Teichi éclata de rire. « T’as raison, il se débrouille aussi bien que la vieille mule des Pâtis pour traîner leur carriole… D’ailleurs, en parlant de ça, nous devrions les rejoindre. Ils doivent nous attendre sur la Grand-Place.
— Oui, dis plutôt que tu es impatient de revoir Philippine », le chatouilla Antoni.
Teichi haussa les épaules et le bras toujours noué au mien, il m’entraîna parmi la foule sans rien ajouter. Antoni nous emboîta le pas en ricanant.
Nous nous frayâmes un passage entre les badauds qui sirotaient des chopes de bière au beau milieu de la voie. Des comptoirs avaient été dressés devant les portes des tavernes de Macline. Si bien que devant chacune d’entre elles, de véritables rassemblements donnaient lieu à une explosion de cris et de rires.
« Dépêchons-nous, dit Antoni, on va rater le début de la fête. »
Dès que nous rejoignîmes la rue des Notables, la foule avait tellement augmenté que nous nous retrouvâmes coincés à quelques mètres de l’esplanade sans pouvoir y parvenir.
« C’est pas vrai, se plaignit Antoni, la moue dépitée. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
Il adressa un regard désappointé à Teichi qui ne put répondre que par un haussement d’épaules démuni. Le visage d’Antoni se décomposa. Il sautilla pour tenter de voir par-dessus les têtes. Mais tout ce qu’il put apercevoir, furent encore d’autres têtes.
On considérait, de plus en plus décontenancés, la foule amassée sur l’esplanade comme dans une fourmilière. On n’avait aucune chance de contempler le début des festivités. Antoni piaffait d’impatience.
« Seïs ! s’écria-t-il soudain. Eh, c’est Seïs… Seïs… »
Il nous désignait un jeune homme se faufilant entre les badauds comme une anguille, une cigarette à la main.
« Seïs, on est là, criait Antoni. Oh ! Seïs. »
J’ignore par quel miracle Seïs finit par l’entendre au milieu de la cohue. Toujours est-il qu’il releva la tête, scruta la masse et aperçut son jeune frère brassant l’air au-dessus de la tête. Il lui adressa un signe du menton et se dirigea aussi lestement qu’un poisson louvoyant entre des algues.
« Qu’est-ce que vous faites là ? nous demanda-t-il une fois à notre hauteur. Le spectacle, c’est là-bas. »
Il pointa du doigt la place des Sept Rois d’un air moqueur.
« Merci, nous sommes au courant, fis-je d’un ton agacé. Comment veux-tu qu’on y arrive ? T’as vu ce monde ! »
Il haussa les épaules, embrassa d’un regard la marée humaine qui nous barrait la route et reporta son attention sur nous.
« Très bien, on va voir ce spectacle, déclara-t-il en soupirant. Mais dépêchez-vous. Je n’ai pas que ça à faire ce soir. »
Sans nous attendre, il nous tourna le dos et se dirigea vers la rue adjacente à celle des Notables, une venelle étroite qui longeait parallèlement la place. Il s’arrêta près de la porte de derrière de l’une des maisons les plus cossues du centre. L’arrière de l’édifice était en torchis de mauvais aloi. En revanche, la façade qui donnait sur la place était en pierres de Pont-Rouge et des poutrelles noires avaient été introduites dans le mortier pour former une Rose-Croix. L’ensemble était magnifique et pourtant, en dépit de sa splendeur, il jetait un froid quand on la regardait. La Rose-Croix était le symbole des alchimistes et comme eux, elle était aussi respectée que crainte. Les pouvoirs des magiciens dépassaient l’entendement. Nul ne pouvait l’expliquer, nul ne savait quel enfant serait doté d’un tel talent, et, au lieu de s’en féliciter, les parents étaient atterrés lorsqu’ils découvraient que leurs rejetons étaient pourvus de ce don. Les alchimistes n’étaient pas considérés comme des pestiférés, mais leur présence était en général peu appréciée lorsqu’ils s’attardaient dans un lieu fréquenté. La plupart d’entre eux ne s’en formalisaient pas ; ils préféraient de loin la solitude de leur laboratoire où ils pouvaient étudier en paix et mettre en pratique leurs talents. C’est d’ailleurs étrange, en y repensant, de constater que les Asclépions craignaient davantage le pouvoir des alchimistes qui touchait un enfant sur mille que celui des Tenshins dont on ne savait ni d’où il venait, ni jusqu’où il pouvait s’étendre.
Seïs jeta un rapide coup d’œil dans la rue, puis leva le loquet qui céda sans mal et ouvrit le vantail.
« C’est la maison de Monsieur Hure, remarqua Teichi, étonné.
Seïs entra dans le vestibule. « Oui, répondit-il, succinct.
— Euh… Tu es sûr qu’il est d’accord pour qu’on entre chez lui ? demanda son frère avec inquiétude.
— Eh bien, si personne ne le lui dit, il n’en saura jamais rien. »
Les yeux de Teichi s’agrandirent comme des coupoles. « Tu veux dire qu’il ignore…
— … que l’on pénètre chez lui, acheva Seïs. Maintenant, entre avant que l’on se fasse remarquer. »
Teichi hésita sur le perron, regarda à droite et à gauche de la ruelle avec méfiance. Les seules personnes présentes étaient soit trop occupées à leurs propres affaires, soit trop ivres pour se soucier de quatre gamins devant une porte. Teichi prit une profonde inspiration, passa devant son frère qui maintenait la porte ouverte du bout du pied et entra dans le hall réservé aux domestiques.
« Naïs ? Tu attends qu’il gèle ? fit Seïs en me regardant jeter un coup d’œil curieux à l’intérieur de la maison.
— Comment peux-tu être sûr que Hure ne va pas revenir chez lui ? » demandai-je.
Il se fendit d’un sourire malicieux. « Parce que je l’ai vu ivre mort dans la taverne de Blanquis et bouffé par les Herbes à Prophètes. À l’heure qu’il est, il doit baigner dans son vomi… Allez, dépêche-toi. Tu voulais voir le spectacle, non ? »
Il m’adressa un petit signe de tête pour me faire entrer plus vite et ne trouvant aucune bonne raison de m’opposer, je cédai. Je rattrapai Antoni dans un long couloir tandis que Seïs refermait la porte derrière nous avec soin.
« Au premier étage », nous dit-il alors que nous pénétrions dans un vestibule immense.
Tableaux, portraits de famille, colifichets en tout genre décoraient le hall sans finesse. On aurait dit que Hure se procurait une œuvre, puis la délaissait dans un coin et l’oubliait totalement.
« Naïs, tu viens ? »
Seïs s’impatientait près de la rampe des escaliers.
« J’arrive. »
En haut des marches, un long couloir tapissé de tableaux s’étendait sur toute la longueur de la maison et de multiples portes en chêne s’accumulaient de part et d’autre du corridor.
« Celle-ci », ordonna Seïs en désignant la première porte à gauche.
Antoni se précipita sans réfléchir dans la pièce. En le voyant agir, Teichi secoua gravement la tête. Il leva les yeux vers son frère et déclara d’un ton de reproche : « Tôt ou tard, tu vas nous attirer des ennuis. »
Seïs décrocha la cigarette qui pendouillait à ses lèvres. « Bah ! Ce ne sera jamais les seuls ennuis que tu auras. Ne t’inquiète pas. Entre toi et moi, on sait qui sera puni. »
Sans rien ajouter, il entra derrière Antoni. Teichi m’adressa un regard consterné. Ses épaules se voûtèrent comme s’il portait soudain tout le poids du monde sur ses épaules.
Antoni avait ouvert l’une des fenêtres et penchait la tête vers la place. Teichi se tenait à ses côtés et, malgré ses récriminations pour qu’il soit prudent, Antoni n’en faisait qu’à sa tête. Seïs restait en retrait, la cigarette se consumant à ses lèvres. Je remarquai seulement qu’il portait un pourpoint d’Hedem, une matière semblable au cuir, mais plus résistante, que l’on réservait aux adultes. D’une couleur brune, il se fondait avec sa chevelure coupée en mèches frivoles et ses yeux sombres. Un sourire aux lèvres, il me désigna la fenêtre voisine. Je m’empressai d’aller l’ouvrir. Seïs s’approcha de la cheminée dans laquelle il lança sa cigarette d’une chiquenaude et me rejoignit en traînant les pieds sur le tapis. Il se posta dans mon dos et, comme je me courbais en avant pour contempler la place, il posa sa main droite sur ma hanche.
De là, l’esplanade semblait prête à imploser. Les statues imposantes de nos rois se perdaient dans la masse, avalées par les centaines de corps agglutinés. Aymeri de Châsse se tenait au centre de la scène, parfaitement visible dans sa toge d’apparat en velours, grotesque par le temps estival de cette soirée. À ses côtés, le héraut annonça le début de la fête. Aymeri leva le bras. En écho, une à une les torches de la ville s’éteignirent. Toute la cité fut plongée dans le noir. La main de Seïs se resserra sur ma hanche et la chaleur de sa paume me fit frissonner.
« Attends. Non… ça ne va pas », murmura-t-il. Il m’attrapa brusquement par la main et me tira dans la chambre. « On ne verra rien d’ici », cria-t-il à ses frères tandis qu’il m’entraînait dans le couloir.
— Seïs, où vas-tu ? lui cria Teichi. Tu vas tout manquer. Où vous allez ?
— À la tour. »
Sans me demander mon reste, il me fit traverser le couloir émaillé des têtes bizarres de la famille de Hure, jusqu’à la porte du fond qu’il ouvrit d’un tour de clé. Il poussa le vantail et s’engouffra dans la pénombre d’un escalier en colimaçon. Il m’obligea à escalader les marches au pas de charge jusqu’à ce que nous parvenions devant une nouvelle porte en chêne. Celle-ci était fermée, mais nous n’avions pas besoin de la déverrouiller. Au sommet de la tour, une large baie était ouverte sur la place. Seïs s’y précipita, dégagea la vitre et m’attira contre le rebord de fenêtre.
À nos pieds, nous pouvions contempler toute la ville, de la place des Sept Rois jusqu’aux remparts nord. Les innombrables toits d’ardoises s’étendaient à perte de vue. La cime des chênes perçait sur un ciel bleu encre et les fleurs rose pâle des cerisiers apparaissaient comme de petits flocons suspendus dans les airs.
Sur l’esplanade, Aymeri se dirigeait à l’avant de la tribune. La foule entière avait les yeux braqués sur lui. Aymeri s’inclina devant la statue de Landrie d’Elisse, second roi de la lignée qui se dressait devant la tribune. Campé sur un char traîné par quatre étalons tout en or, Landrie ouvrait la main en guise d’offrande. Le regard de la statue, deux émeraudes enchâssées, semblait suivre les gestes du gouverneur. Celui-ci s’avança, s’inclina, comme si le roi était vivant, et approcha la torche de la bougie. La flammèche s’embrasa aussitôt. Semblable à des dominos, la flamme rongea le fil qui la reliait à une autre bougie et l’alluma à son tour. En quelques minutes, toutes les chandelles de la place des Sept Rois s’illuminèrent, puis soudain d’un souffle, comme une explosion, elles envahirent les quatre principales avenues de Macline jusqu’au chemin de ronde.
J’étais suspendue à la fenêtre, des lumières plein les yeux. La ville entière ressemblait au firmament.
« Merci », murmurai-je à l’oreille de Seïs.
Il tourna la tête vers moi, un petit sourire en coin. « Tu sais bien que je ne peux rien te refuser. »