Chapitre 2

2304 Words
6 ans plus tard C’était l’été de mes quatorze ans. À la ville, on s’apprêtait à célébrer la fête annuelle des Remparts. Des créneaux aux balcons des demeures en torchis, Macline se couvrait de chandelles et de lampions. Des festons s’étiraient au-dessus des échoppes et toutes les boutiques étaient ouvertes. Les rues étaient noyées de monde. À coups de coude, je me frayai un passage entre les charrettes remplies à ras bord et les étals des marchands. Le quartier de Bourg, le plus ancien de Macline, se découpait au cœur de la cité et s’étendait en venelles étroites jusqu’aux principales artères rectilignes de la ville. Les maisons accolées les unes aux autres interdisaient au soleil d’éclairer les pavés. Seuls des carrés de bleu se dessinaient parfois entre les toits d’ardoises. Je m’arrêtai à l’étal d’un apothicaire et marchandai un onguent que ma tante m’avait demandé de lui rapporter. Je passai un bon quart d’heure à négocier le prix du remède. À Macline, la négociation était un art de vivre. Certains étaient capables de marchander une allumette pendant des heures, juste pour savoir qui du marchand ou du chaland remporterait la mise. Il me fallait acheter un carré d’étoffe de lin pour confectionner une nouvelle chemise à Antoni. Celui-ci avait tellement grandi ces derniers temps que toutes ses chemises lui tombaient à peine en dessous du nombril. Ses frères ronchonnaient parce qu’il n’arrêtait pas de leur emprunter leurs vêtements sans les rendre. Je devais également dénicher un nouveau faitout en fonte depuis que le dernier, en terre cuite, avait explosé dans la cuisine. Athora en avait besoin pour préparer le dîner du soir. Je remontai la rue des Guérisseurs et tournai à l’angle de Beaujour et de Pin-des-Bois afin de gagner la Grand-Place. L’enceinte qui ceinturait Macline avait la forme d’un octogone. À l’intérieur, la ville se découpait en cinq quartiers symétriques : le vieux Bourg au centre, le quartier malfamé de La Ruche à l’angle nord-est, celui de Bois-de-Chêne à l’autre extrémité, le Sou d’or au sud-est et pour finir, le quartier des Marchands au sud-ouest. Dans la rue de Pin-des-Bois, je fus absorbée par l’afflux des caravaniers qui traversaient le Bourg. Tout un cortège de charrettes et de brabants bourrés de marchandises des villes voisines remontait l’avenue et se dirigeait vers le quartier des Marchands. Je mis de grosses minutes pour parvenir sur la Grand-Place des Sept Rois tant la foule était dense. Au milieu des têtes se dressaient fièrement les sept statues de nos anciens monarques juchées sur leur quadrige en chryséléphantine, de l’or et de l’ivoire plaqués à la fois sur les chevaux et les cuirasses des rois. Je chassais un gamin trop empressé de cirer mes chaussures lorsque la trompette du gouverneur de la ville retentit sur la place. Je me retournai vers l’avenue des Notables où le long cortège d’Aymeri de Châsse et de ses conseillers se frayait un passage parmi la foule. Le gouverneur se dirigea vers la tribune dressée pour les festivités du soir. Je supposai qu’Aymeri souhaitait nous faire une démonstration de ses dons d’orateur avant l’heure. Je n’avais aucune envie de l’entendre. Aymeri avait la fâcheuse tendance à ne pas savoir se taire. Je me faufilai, sans y prêter attention, entre deux caravaniers qui se querellaient comme des chiffonniers et décidai de gagner le quartier des Marchands. En ville, les rixes étaient tellement fréquentes que même les gardes de la cité ne se mêlaient plus ou presque des altercations entre marchands. Je m’apprêtais à quitter l’esplanade lorsque la trompette claqua une seconde fois. Surprise, je me retournai vers la tribune. Il devait s’agir d’une déclaration importante pour que le héraut l’annonce par deux fois. Aymeri dominait la foule qui s’était rapidement assemblée autour de lui. Il se racla la gorge avant d’entamer son discours, comme chaque fois, et prit soin de repousser derrière ses oreilles taillées en pointe une mèche de cheveux grisonnante. Il commença à parler, mais sa voix se perdit dans le tumulte de la ville. Il eut un petit geste agacé et le héraut fit de nouveau chanter sa trompette. Le calme eut toutes les peines du monde à s’imposer et le gouverneur trépignait d’impatience. « Mesdames et Messieurs, déclara-t-il, je viens tout juste de recevoir une missive d’Elisse. Une nouvelle extraordinaire vient de nous parvenir… » Ses yeux s’arrondirent comme s’il réalisait à peine lui-même l’ampleur de son message. Il poursuivit : « Les… Les grands maîtres d’Asclépion, les Tenshins, viennent de décider d’élire, en cette année 2074 de notre calendrier, de nouveaux apprentis de leur ordre… » Un silence abasourdi tomba sur la place. Les yeux se croisèrent, aussi interrogateurs qu’ahuris, puis se braquèrent sur Aymeri qui poursuivait son discours avec entrain. « Tous les garçons âgés de dix-sept à trente ans devront s’inscrire sur les registres au Palais de Mal-Han dans les jours à venir… » Des murmures, puis des éclats de voix commencèrent à embraser peu à peu l’esplanade. « Alors, c’est quoi tout ce bordel ? » Je sursautai, puis tournai la tête vers Seïs. Il se tenait accoudé contre l’une des roues du quadrige de la reine Lyn-Ane et fumait une cigarette d’un air nonchalant, les yeux braqués sur le gouverneur. Je haussai les épaules et renâclai à lui répondre tandis que je fixais la cigarette se consumer à ses lèvres. Il accrocha mon regard et me la tendit. « Vas-y… Goûte, si tu veux. » Je lui lançai un regard acerbe. « Ce sont des Herbes à Thaumaturges, me dit-il, tu ne risques rien, je te le jure. — Merci, mais non, je n’en ai aucune envie. — Bon, comme tu veux, tu ne sais pas ce que tu perds… Alors, que se passe-t-il ? » Il pointa Aymeri de l’extrémité rougeoyante de sa cigarette. « Les Tenshins ont annoncé l’organisation de nouvelles élections. — Ah oui ? Étrange. » Je levai les yeux vers lui, étonnée. « Pourquoi trouves-tu ça étrange ? » Il se redressa et roula un bras sur mes épaules. Il inclina son visage vers moi et je sentis les effluves des Herbes rentrer dans mes narines avec un profond déplaisir. « Eh bien, parce que ça fait… Attends, laisse-moi réfléchir… plus de six cents ans qu’ils ne l’ont pas fait. Taranis des Échelles est le dernier apprenti à être passé maître. Et si les souvenirs qui me restent du professeur Glorna sont exacts, c’était dans les années 1400 et quelques printemps de plus. Je trouve ça curieux qu’ils décident aujourd’hui d’ouvrir leur confrérie à de nouveaux apprentis. Fais fonctionner ta cervelle, Naïs, ça me changera ! » Il tapota ma tempe de l’index et m’offrit un sourire sarcastique qui m’agaça. Je le repoussai d’un mauvais coup de coude dans les côtes. Il daigna s’écarter et reporta son attention sur le gouverneur. « Tu vas t’inscrire ? » demandai-je avec curiosité. Il haussa les épaules avec légèreté tout en lorgnant du coin de l’œil un marchand à la sauvette qui vendait des bouteilles de mauvais vin de Massore. Il s’en détourna lorsque le vendeur s’évanouit parmi la foule. « Pour quoi faire ? » Il donna un coup de langue sur ses lèvres en affectant une mine indolente et sembla admirer quelques instants les deux opales enfoncées dans les orbites de la statue. « Comment ça, pour quoi faire ? Pour les élections, pardi. » Il jeta son mégot de cigarette sur les dalles et l’écrasa sous sa botte. « J’ai d’autres affaires en vue qui requièrent toute mon attention. — Ah oui ! persiflai-je. J’aime mieux ne pas savoir lesquelles. » Il éclata de rire, croisa les bras sur la poitrine. « Ah ! Naïs… mon ange… Ça vaut bien mieux pour toi. » Il me sourit d’un air matois et, sans plus rien ajouter, s’éloigna au milieu des badauds. Je l’observai louvoyer entre les citadins comme si personne ne se trouvait sur son chemin. « Seïs, on rentre dans une heure… Tu m’entends ? l’appelai-je. Dans une heure… Je ne t’attendrai pas. Je te préviens. Dans une heure, à la porte sud... Seïs ? » Il m’adressa un petit geste de la main sans se retourner et disparut derrière le rideau de spectateurs. Je soupirai, vaguement agacée, et repris mon chemin. Aymeri n’avait plus rien d’intéressant à raconter et ne parlait plus que pour flatter les Tenshins et s’attirer ainsi les faveurs de quelques notables présents à Macline. Asclépion était un royaume basé sur une hiérarchie alambiquée. Des plus basses souches aux plus hautes sphères, tout y était question d’ordres. L’orfèvre appartenait à la guilde du Calice d’Or, le maçon à l’ordre de la Pierre d’Airain, l’apothicaire à la corporation de la Serpe… Tout était question de corporations. Seuls les paysans étaient exclus des ordres et se heurtaient à tous les clivages qui s’amoncelaient au-dessus de leur tête, le tout placé sous l’égide de l’Institut du Commerce, qui prenait plaisir à étendre ses tentacules. En revanche, pour tous les corps militaires et politiques, seule la Confrérie de Mantaore prédominait et conservait une influence immuable. Dans la langue commune de nos Dieux, Mantaore signifiait La Connaissance. Les membres de ce groupe nommés Maître ou Tenshin étaient peu nombreux, mais leur puissance n’avait pas d’égal. Les rois composaient avec eux depuis la création de la monarchie qui avait vu le jour deux mille ans plus tôt, remettant ainsi notre calendrier à zéro. Ils se prétendaient eux-mêmes les gardiens de la pérennité dynastique et monarchique de notre royaume et tous s’entendaient pour dire qu’ils étaient les sentinelles inamovibles d’Asclépion. Être nommé apprenti de Mantaore était un privilège que bon nombre de jeunes gens auraient souhaité se voir accorder : il apportait honneur, respect et célébrité. Les Tenshins étaient tout autant des chefs de guerre que de grands politiciens. Le roi ne décidait rien sans eux… le roi ne pouvait rien décider sans eux. J’effectuai rapidement mes courses, puis armée d’un gros faitout en fonte, je regagnai la porte sud. À ma plus grande surprise, Seïs était là, planté sous la voûte de la porte, en grande discussion auprès des gardes. Ils jouaient tranquillement aux cartes sous l’ombre d’un arbre. L’un d’eux inspectait l’arrière d’une carriole et empochait sans discrétion un pot-de-vin. C’était de notoriété publique, et dans la mesure où leur solde se réduisait à quelques sous par semaine, personne ne les blâmait de profiter des caravanes de marchands qui utilisaient Macline comme point d’ancrage entre les deux grands marchés du royaume : Magdamée, au centre, et Massore, sur les rivages côtiers de l’ouest. L’un des gardes fit signe à Seïs lorsqu’il m’aperçut. Il redressa la tête et me regarda approcher sans faire mine de venir m’aider. Il resta campé près de la table, les mains dans les poches. Il souriait d’un air amusé. Je le lui aurais volontiers fait ravaler à coups de faitout. Je m’arrêtai devant lui et sans prendre la peine de saluer ses compagnons, je lui flanquai la marmite dans les côtes. Il eut une grimace et retira les mains de ses poches, juste avant que je la lâche sur ses pieds. « Tu es en colère, remarqua-t-il. De quoi tu te plains ? Je suis là, non ? » Je haussai les épaules d’un air dédaigneux et, après un bref hochement de tête vers les gardes, je pris la route de la maison sans l’attendre. « Ta cousine a un sacré caractère, entendis-je dire l’une des factions. — Foutu caractère, oui ! T’as encore rien vu, se moqua Seïs en ricanant. Allez, à plus tard. — Eh ! Oublie pas ce que tu m’as promis. — Ne crains rien. Je risque pas. Je m’occupe de tout. » Je secouai la tête, exaspérée en entendant ces dernières paroles. Seïs était le roi pour s’embourber dans de sombres affaires. En général, je ne posais aucune question sur ce qu’il fabriquait durant ses journées, mais je savais pertinemment où il les passait. Le quartier de La Ruche était le repère des trafiquants en tout genre, des coupeurs de têtes, des putains et des gros fumeurs d’Herbes à Prophètes. Ça ne laissait pas beaucoup de place à l’imagination. Seïs me rattrapa alors que je quittais la voie royale qui reliait Macline au port d’Esmir, pour emprunter un petit sentier sylvestre. La marmite entre les bras, il cala son pas sur le mien et fixa d’un œil lointain la ligne d’horizon et le Soleil qui embrasait les cimes. « J’ai entendu dire que chaque ville de l’ouest avait reçu une missive qui proclamait les nouvelles élections de Mantaore, m’apprit-il. Ça nous fait quoi ? Plus d’un millier de rêveurs qui vont espérer être sélectionnés ? — Si je comprends bien, tu n’as toujours aucune intention de t’inscrire. » Il eut un petit rire. « Non, aucune. Je te l’ai dit, j’ai d’autres chats à fouetter. — Comme voler Fin, par exemple, ou traînailler dans les bordels de La Ruche. » Il me décocha un regard caustique, mais dans ses prunelles noires, je perçus cette ombre lointaine planer, comme un nuage sur un ciel bleu. « Ne me regarde pas comme ça. Tu crois que c’est un secret ? » Il ne me répondit pas et détourna les yeux sur les buissons qui bordaient le sentier. « Bien sûr que je suis au courant, dis-je. Il faudrait que je sois aveugle et sourde pour ne pas entendre Sirus et Athora se plaindre de toi. » Il haussa les épaules et s’obstina au silence. « Tu n’es pas allé travailler hier après-midi à la forge du père Crisspe, n’est-ce pas ? » Il parut d’abord surpris de ma question, puis il éclata de rire, m’exposant fièrement l’espace qui séparait ses deux incisives. Il lui conférait cet air perpétuel et agaçant d’effronterie, au point que d’un sourire, il pouvait se créer des ennemis ou séduire n’importe qui. « Pour perdre mon temps et ma jeunesse à taper l’acier toute la sainte journée et gagner trois sous. Ah, non merci, j’ai d’autres projets pour mon avenir. — Ah vraiment ? Lesquels ? — Simple. Je n’ai aucune envie de passer mon temps à gratter la terre comme mon père ou manier le bois comme mon frère. — Alors, qu’as-tu l’intention de faire ? — L’homme intelligent n’est pas celui qui s’use au travail, c’est celui qui trouve le moyen de vivre sans avoir besoin de travailler », déclara-t-il, les bras ouverts au ciel. Je soupirai. « Où est-ce que tu as entendu de pareilles âneries ? — Qu’est-ce que tu crois ? Cette citation est de moi et c’est du simple bon sens. D’ailleurs, je vis déjà très bien. Te fais aucun souci pour moi. » Je fronçai les sourcils devant sa mine convaincue. « Ce n’est pas pour toi que je me fais du souci, le coupai-je d’un ton sec. C’est pour tes parents qui se rongent les sangs devant leur égoïste de fils qui s’imagine que voler son prochain est un moyen honnête de gagner sa vie. — Je me fiche de ce que tu penses, Naïs ! » À son ton, je sus que j’avais marqué un point et remporté une fragile victoire, qui malheureusement ne fit pas long feu. « C’est bien joli de me faire la leçon, reprit-il d’un ton acide, mais qu’en est-il de toi ? À ta place, je songerais à me marier et à pondre des gosses avec un bon à rien de mari qui vivra honnêtement. Au moins, je pourrais récupérer ma chambre et mes parents auraient une bouche de moins à nourrir. » Il fit craquer sa nuque et accéléra le pas sur la sente cahoteuse qui grimpait une légère éminence. Je le considérai d’un œil venimeux auquel il répondit aussi sèchement.
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