Chapitre 6
Xenia détourna brusquement les yeux, exaspérée.
*Par tous les dieux… est-ce une loi ici de se promener torse nu ?* pesta-t-elle en silence, tentant d’ignorer les épaules larges et les silhouettes ciselées qui l’entouraient. À son grand désarroi, celui qu’elle essayait le plus d’éviter de regarder — Darius — ne portait rien sous sa cape. Le tissu sombre glissait sur une peau nue, soulignant chaque mouvement avec une aisance presque provocante.
Elle se rappela ce qu’on racontait sur les habitants de Cordon : capables de se métamorphoser à tout instant, ils privilégiaient des tenues faciles à abandonner. Était-ce pour cette raison que les hommes semblaient ici si peu vêtus ? Cette explication n’apaisa guère son trouble.
L’homme qui l’avait arrachée à la mort n’était pourtant pas comparable aux autres. Il était leur souverain. Cela se lisait dans la manière dont la cape royale s’étirait derrière lui, lourde, richement travaillée, imposant le silence sans qu’il ait besoin de parler.
Les guerriers à ses côtés portaient des manteaux semblables par la coupe, mais leurs étoffes brunes et ternes n’étaient que de pâles imitations. À côté du roi, ils paraissaient presque ordinaires, effacés par l’aura de majesté qui l’enveloppait.
Xenia sentit sa gorge se nouer. Elle n’aimait pas cette réaction. Elle n’avait jamais été sensible au charme masculin. Jamais. Et pourtant, quelque chose chez Darius dérangeait l’ordre établi dans son esprit.
*Peut-être que chez moi, les hommes gardent simplement leurs vêtements*, songea-t-elle avec une pointe d’irritation, consciente de la direction dangereuse que prenaient ses pensées.
Une voix masculine coupa court à son trouble.
— Habitants et rescapés, soyez les bienvenus sur les terres de Cordon, déclara solennellement l’homme placé à la droite du roi. C’est par la clémence de Sa Majesté que vous êtes encore en vie. Vous êtes libres de repartir si tel est votre souhait. Des vivres et des montures vous seront accordés.
Il marqua une pause avant de poursuivre :
— Ceux qui désirent demeurer ici pourront demander le statut de citoyen. Vos aptitudes seront évaluées, et chacun se verra confier une fonction conforme à ses capacités, s’il réussit les épreuves requises.
À cet instant précis, le regard de Darius s’arrêta sur Xenia. Il ne s’agissait pas d’un simple coup d’œil : c’était une prise, une emprise silencieuse. Puis sa voix tomba, grave et sans appel.
— Toi. C’est moi qui t’ai retiré de l’ombre de la mort. À partir de ce jour, ton sort relève de mon autorité. Ta vie m’est liée, garçon, et je déciderai de ce qu’elle deviendra.
Une colère froide traversa Xenia.
— Pardon ?! Et depuis quand la vie d’un être humain devient-elle une propriété ?! lança-t-elle, incapable de se retenir.
— Assez ! tonna un homme massif derrière le roi.
Il avançait déjà, large comme un mur, une balafre barrant son visage. Xenia sentit son estomac se contracter. Elle venait de dépasser les limites.
*Idiote*, se maudit-elle intérieurement.
Elle comprit qu’une correction allait suivre, exemplaire, publique. Elle s’y préparait presque lorsque Darius leva la main. Le geste fut discret, mais suffisant. L’homme s’immobilisa aussitôt.
— Ton nom, exigea le roi. Et ce que tu faisais avant.
La pression de son regard était écrasante. Il aurait fait plier bien des guerriers aguerris. Pourtant, contre toute attente, Xenia releva le menton.
— Xen. Je suis combattante.
Un rire moqueur éclata.
— Combattante ? Dans ce cas, je suis l’incarnation d’un dieu, Votre Majesté, ricana l’homme à la cicatrice.
— Bartos, intervint calmement celui qui avait accueilli les survivants. Je l’ai vu se battre. Il possède une technique remarquable et un sens tactique certain.
Xenia accueillit ces mots comme une bouffée d’air.
— Tu plaisantes, Gideon ? répliqua Bartos. Regarde-le. Il est frêle comme un roseau.
— Cela suffit, trancha Darius. Gideon.
— À vos ordres, Sire.
— Conduis-le à la salle du conseil. Je veux m’entretenir avec lui seul.
Sans un mot de plus, le roi tourna les talons.
Le silence retomba. Xenia chercha instinctivement Tarah du regard. La guérisseuse lui adressa un sourire discret.
— Demande-lui que je reste auprès de toi, souffla-t-elle. Et, par pitié, choisis mieux tes mots face au roi.
Xenia ouvrait la bouche pour répondre lorsqu’une main ferme se referma sur son bras.
— Allons-y, dit Gideon d’un ton neutre. Sa Majesté n’aime pas attendre.
Il l’aida à se lever et l’entraîna hors de la pièce.
— Tu as frôlé quelque chose de dangereux, reprit-il à voix basse en marchant. Le roi n’est pas homme à tolérer l’insolence, surtout devant les siens. La prochaine fois, la clémence pourrait ne pas être au rendez-vous.
Xenia hocha légèrement la tête.
— Je… je m’excuse. Cela ne se reproduira pas.
Ce n’était qu’à moitié vrai. Elle avait toujours été ainsi. Trop franche. Trop indocile. Son père disait souvent qu’elle avait l’âme d’un prince indiscipliné, pas celle d’une princesse destinée à obéir.
— Pourtant, murmura Gideon après un instant, Sa Majesté agit de façon inhabituelle. Il n’a jamais revendiqué la vie de quelqu’un, même lorsqu’il l’avait sauvé. Il laisse toujours le choix.
Xenia fronça les sourcils.
— Alors pourquoi moi ? demanda-t-elle sans détour.
Gideon se contenta de hausser les épaules, incapable de lui offrir la moindre réponse.