CHAPITRE 3 : Le Fruit Défendu

1641 Words
Lundi, 08h30. L'ascenseur de la tour Optimum Corp filait vers le trente-cinquième étage dans un silence si parfait qu'on aurait pu entendre une épingle tomber. Je regardai les chiffres défiler sur le petit écran digital, sentant mes oreilles se boucher légèrement à cause de la pression. Chaque étage franchi était une étape de plus qui m'éloignait de mon ancienne vie. J'avais suivi le conseil de Victoria – ou devrais-je dire, son ordre déguisé. Je portais une cravate noire en soie sur une chemise blanche d'une blancheur aveuglante. Le costume était gris anthracite, coupe italienne, ajusté pour souligner les épaules sans être vulgaire. J'avais passé vingt minutes devant le miroir ce matin à perfectionner ce nœud Windsor. Je voulais avoir l'air dangereux ? Très bien. J'allais être létal. Les portes s'ouvrirent avec un tintement discret. Assistante : Bonjour, Monsieur Noah. L'accueil fut différent cette fois. Pas de regards suspicieux. Juste du respect craintif. L'assistante de direction, une femme prénommée Magalie qui semblait avoir été sculptée dans la glace, m'attendait avec un badge magnétique et une tablette. Magalie : Madame St-James est en conférence téléphonique avec Tokyo, m'informa-t-elle en marchant d'un pas rapide dans le couloir feutré. Elle m'a chargée de votre installation. Voici votre badge. Il vous donne accès au parking VIP, à l'étage de direction, et à la salle de sport privée. Je pris le badge. Il était lourd, froid. Le poids du pouvoir. Magalie : Votre bureau est au fond, juste avant celui de Madame. Elle ouvrit une double porte en chêne clair et s'effaça. Je restai figé sur le seuil une fraction de seconde. Ce n'était pas un bureau. C'était une déclaration de guerre au reste du monde. L'espace était immense, probablement plus grand que mon appartement entier. Le sol était couvert d'une moquette épaisse couleur charbon qui étouffait le moindre bruit. Un mur entier était vitré, offrant une vue panoramique vertigineuse sur le centre-ville de Montréal. Il neigeait légèrement dehors, de gros flocons paresseux qui semblaient s'arrêter avant de toucher les vitres teintées, comme s'ils n'osaient pas déranger la quiétude d'Optimum Corp. Magalie Tout est en ordre, Monsieur. Vos codes d'accès sont sur le bureau. Votre premier dossier concerne l'acquisition du complexe hôtelier "Le Saint-Laurent". Madame attend une analyse préliminaire pour 14 heures. — Merci, Magalie. Elle hocha la tête, fit demi-tour et ferma la porte derrière elle. Le silence retomba. Un silence épais, luxueux. Je m'avançai vers le bureau en acajou massif. Je posai ma mallette en cuir. Je passai la main sur le dossier du fauteuil ergonomique qui devait coûter le prix d'une petite berline. Je m'assis. Le cuir crissa doucement. Je fis pivoter le siège vers la baie vitrée. Je dominais la ville. Les voitures en bas n'étaient que des fourmis. Les gens qui marchaient dans le froid, emmitouflés dans leurs manteaux, n'étaient que des points minuscules. J'étais au sommet. J'avais réussi. Sam pouvait bien ricaner avec ses histoires de "nature qui revient au galop". Ici, dans cette tour d'ivoire, il n'y avait pas de place pour le chaos. Il n'y avait que de l'ordre, de la stratégie et de l'argent. Je passai les deux heures suivantes à m'immerger dans le dossier "Le Saint-Laurent". C'était complexe, rempli de montages financiers obscurs et de zones grises juridiques. Exactement le genre de casse-tête que j'adorais. Mon cerveau se mit en mode analyse. J'oubliai le temps, j'oubliai le café qui refroidissait, j'oubliai même Victoria. J'étais dans mon élément. Vers 11h00, une crampe dans la nuque me fit grimacer. Je m'étirai, faisant craquer mes vertèbres, et me levai pour aller me servir un autre café à la machine expresso intégrée dans le coin salon de mon bureau. C'est à ce moment-là que la porte s'ouvrit. Sans frapper. Je me retournai, une réplique cinglante prête à fusiller l'impudent qui osait entrer sans s'annoncer. Magalie savait qu'on ne dérangeait pas un directeur. Mais les mots moururent dans ma gorge. Ce n'était pas Magalie. C'était une tempête. Une tempête enveloppée dans un manteau de cachemire beige trempé par la neige fondue. La jeune femme qui venait d'entrer referma la porte d'un coup de pied – oui, d'un coup de pied – car ses bras étaient encombrés par plusieurs sacs de shopping de luxe (Gucci, Prada, Holt Renfrew) et un gobelet de Starbucks géant. Elle se figea en me voyant. Je me figeai en la voyant. Le temps, cette notion si précise chez Optimum Corp, sembla se dilater, ralentir, puis s'arrêter complètement. Si Victoria était une beauté froide et aristocratique, cette fille était une bombe incendiaire. Elle retira son bonnet de laine, libérant une cascade de cheveux châtains aux reflets caramel qui tombèrent en désordre sur ses épaules. Son visage, rougi par le froid mordant de Montréal, était d'une beauté insolente. De grands yeux noisette, rieurs et pétillants, une bouche charnue légèrement entrouverte de surprise, et une petite tache de naissance juste au-dessus de la lèvre supérieure qui attirait le regard comme un aimant. Elle portait un jean déchiré aux genoux (un sacrilège dans cet étage), des bottines à talons vertigineux couverts de neige, et sous son manteau ouvert, un pull court qui laissait entrevoir une b***e de peau dorée au niveau du nombril. Mon radar interne, celui que je pensais avoir éteint, s'affola. Il passa du mode "Veille" au mode "Alerte Rouge" en une nanoseconde. Analyse : Jeune. Trop jeune ? Non, début vingtaine. Sexy. Dangereusement sexy. Insolente. Riche. Elle me dévisagea, ses yeux parcourant mon costume de haut en bas avec une absence totale de gêne. Elle ne semblait pas impressionnée. Elle semblait... amusée. — Oups, lâcha-t-elle avec une voix légèrement éraillée, le genre de voix qui donne envie de commettre des péchés. Je croyais que c'était la salle de pause VIP. Maman a encore changé les plans ? Elle jeta ses sacs sur mon canapé en cuir immaculé – mon canapé à 10 000 dollars – comme s'il s'agissait d'un banc public, et aspira une gorgée bruyante de son café. Je clignai des yeux, essayant de réinitialiser mon logiciel de "Directeur Sérieux". — Excusez-moi ? dis-je, ma voix plus grave que d'habitude. Vous êtes perdue, Mademoiselle ? La salle de pause est à l'étage inférieur. Ici, c'est un bureau privé. Elle posa son gobelet sur mon dossier "Le Saint-Laurent". Une goutte de caramel macchiato menaça de couler sur le bilan financier. J'eus un mouvement réflexe pour sauver le papier, et nos mains se frôlèrent. Choc électrique. Pas une métaphore. Une vraie statique, causée par la moquette et l'air sec, mais qui eut l'effet d'une décharge de taser. Elle retira sa main, un sourire en coin étirant ses lèvres. — Wouah. Électrique, le nouveau. T'es qui, toi ? Le nouveau stagiaire en gestion de patrimoine ? Ils les prennent de plus en plus vieux, non ? Je sentis mon sourcil tressaillir. Stagiaire ? Vieux ? J'avais vingt-huit ans et je portais un costume qui valait plus cher que l'éducation de la plupart des gens. — Je suis Noah, répondis-je sèchement en retirant son gobelet de mes documents. Le nouveau Directeur du Développement Stratégique. Et vous êtes en train de souiller des documents confidentiels. Je vais devoir vous demander de sortir avant que j'appelle la sécurité. Elle éclata de rire. Un rire franc, cristallin, qui résonna étrangement dans ce bureau conçu pour le silence et le sérieux. Elle contourna mon bureau, s'asseyant sans vergogne sur le coin, balançant ses jambes bottées. — La sécurité ? T'es sérieux ? T'as l'air coincé, Noah. C'est la cravate qui coupe la circulation du sang vers le cerveau ou c'est juste ta personnalité par défaut ? Je devais la virer. Je devais appeler Magalie. C'était la procédure. Mais je ne bougeai pas. J'étais fasciné. C'était comme voir un papillon coloré se poser au milieu d'un bloc opératoire stérile. Elle détonnait tellement avec l'ambiance glaciale d'Optimum Corp que j'en avais le vertige. Je m'approchai d'elle, envahissant son espace pour l'intimider. Une tactique de négociation classique. Je posai mes mains de chaque côté de ses cuisses sur le bureau, l'emprisonnant sans la toucher. Je me penchai vers elle, mon visage à quelques centimètres du sien. Je sentis son parfum. Vanille, ambre et quelque chose de frais, comme la neige. C'était enivrant. — Écoutez-moi bien, petite, murmurai-je. Je ne sais pas qui vous êtes, ni pour quel service vous travaillez, mais je ne suis pas payé pour faire du babysitting. Prenez vos sacs, prenez votre café hors de prix, et sortez de mon bureau. Maintenant. Elle ne recula pas. Au contraire. Elle se pencha légèrement en avant, réduisant encore la distance. Ses yeux plongèrent dans les miens avec une audace folle. Je vis ses pupilles se dilater. Elle jouait. Elle aimait ça. — "Petite" ? chuchota-t-elle. J'aime bien quand tu fronces les sourcils. Ça te donne un petit air de loup méchant. Mais attention, Noah... Les loups finissent souvent en manteau de fourrure ici. Mon cœur battait lourdement contre mes côtes. C'était physique. Une tension brute, animale, immédiate. Mon passé de playboy hurlait en moi : « Embrasse-la. Maintenant. Fous tout en l'air et prends-la sur ce bureau. » C'était terrifiant de voir à quelle vitesse mes résolutions s'effritaient face à une paire d'yeux noisette et un sourire provocateur. — C'est une menace ? demandai-je, ma voix rauque. — C'est un avertissement. Tu as l'air de croire que tu es le roi de la jungle parce que tu as un bureau avec vue. Mais tu ne connais pas encore les règles de ce zoo. Elle avait raison. Je ne connaissais pas les règles. Mais à voir la lueur de défi dans ses yeux, j'avais soudainement très envie de les enfreindre. Je n'eus pas le temps de répondre. Le destin — ou plutôt la direction — en décida autrement.
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