L'ascenseur s'ouvrit sur le 35ème étage, mais ce n'était plus le bureau bourdonnant d'activité de la journée. C'était un sanctuaire silencieux, plongé dans la pénombre. Seules les lumières d'ambiance au sol et l'éclat de la ville à travers les baies vitrées éclairaient le couloir.
Je marchai vers le bureau de Victoria. Mes pas étaient étouffés par la moquette, mais le bruit de mon propre cœur résonnait dans mes oreilles comme un tambour de guerre. « Les deux autres ont fini en Sibérie », avait dit Sabrina. Je chassai cette pensée. Sabrina était une gamine provocatrice. Victoria était une femme d'affaires rationnelle. Tant que je rapportais de l'argent, j'étais en sécurité. C'était la logique du business.
La porte de son bureau était entrouverte. J'entrai.
Victoria était debout près de la fenêtre, tournant le dos à la porte, contemplant son royaume illuminé. Elle tenait deux verres en cristal à la main. La pièce sentait le cuir, le parfum coûteux et le whisky tourbé.
Mme. St-James : Vous êtes revenu, dit-elle sans se retourner. Une partie de moi pensait que vous alliez courir jusqu'à votre voiture et ne jamais revenir.
— Je ne suis pas du genre à fuir, Victoria. J'avais juste un rapport à terminer.
Elle se tourna lentement. Dans la lumière tamisée, elle paraissait plus jeune, mais aussi plus dangereuse. Ses yeux gris brillaient d'une lueur liquide.
Mme. St-James : Le rapport peut attendre. L'ambition, elle, n'attend pas.
Elle s'approcha de moi, sa démarche fluide, presque prédatrice. Elle me tendit l'un des verres. — Macallan 25 ans. C'est comme boire de l'or liquide. Goûtez.
Je pris le verre. Nos doigts se frôlèrent. Sa peau était chaude. Je bus une gorgée. Le liquide brûlant coula dans ma gorge, laissant un arrière-goût de fumée et de chêne. C'était divin. Et ça coûtait probablement plus cher au verre que mon loyer mensuel.
— C'est excellent, admis-je.
Mme. St-James : C'est le goût de la réussite, Noah, murmura-t-elle en s'asseyant sur le bord de son bureau, croisant ses jambes gainées de soie.
Elle me fit signe d'approcher. Je m'exécutai, m'arrêtant à une distance respectueuse, mais elle tendit la main et tira sur le revers de ma veste pour me rapprocher, m'obligeant à me tenir entre ses genoux écartés. C'était une position de soumission subtile, mais indéniable. Je la dominais par la taille, mais elle me dominait par le statut.
Mme. St-James : J'ai observé votre performance aujourd'hui, dit-elle en jouant avec le bouton de ma veste. Vous avez du talent. Vous avez du cran. Mais le talent ne suffit pas dans ce monde. Il faut de la loyauté. Une loyauté absolue.
Elle leva les yeux vers moi. Son regard était intense, scrutant mon âme.
— Je suis loyal à Optimum Corp, Victoria.
Mme. St-James : Non, coupa-t-elle sèchement. Pas à l'entreprise. L'entreprise est une entité abstraite. Je veux que vous soyez loyal à moi. Les conseils d'administration changent, les actionnaires vendent, les marchés s'effondrent. Mais je reste. Je suis la constante. Si vous êtes avec moi, vous monterez plus haut que vous ne l'avez jamais rêvé. Si vous me trahissez... la chute sera mortelle.
Elle posa son verre sur le bureau et prit une petite boîte en velours noir qui était posée à côté d'elle. Elle l'ouvrit. À l'intérieur, posée sur un coussin de soie, trônait une montre. Pas n'importe quelle montre. Une Patek Philippe Nautilus. Un chef-d'œuvre d'horlogerie suisse, impossible à obtenir sans être sur une liste d'attente de dix ans.
Mon souffle se coupa. — Victoria... je ne peux pas accepter ça. C'est trop.
Mme. St-James : Chut.
Elle sortit la montre de son écrin. Elle prit mon poignet gauche, défit ma montre actuelle – une montre connectée banale – et la laissa tomber négligemment sur le bureau. Elle passa le bracelet d'acier froid autour de mon poignet et ferma le cliquet avec un bruit sec. Clic. Le bruit d'une menotte.
Elle garda ma main dans la sienne, admirant l'objet à mon poignet.
Mme. St-James : Le temps est la seule ressource qu'on ne peut pas acheter, Noah. Mais on peut acheter ceux qui le contrôlent. À partir de maintenant, votre temps m'appartient. Quand je vous appelle, vous répondez. Quand je vous veux, vous venez. C'est le prix de l'excellence.
Je regardai la montre. Elle était magnifique. Lourde. Elle symbolisait tout ce que je voulais : le statut, la richesse, la réussite. Mais en sentant le poids de l'acier contre ma peau, je repensai aux mots de Sabrina. « Les loups finissent en manteau de fourrure. »
Étais-je en train de me faire acheter ? Oui. Est-ce que j'allais refuser ? Non. J'avais trop faim.
Je levai les yeux vers Victoria.
— Merci, dis-je, ma voix rauque. C'est... incroyable.
Elle sourit, satisfaite. Elle se redressa et passa ses mains sur mes épaules, lissant le tissu de ma veste, puis remonta vers ma nuque. Ses doigts jouèrent avec mes cheveux courts. Son visage était si proche que je pouvais sentir la chaleur de son corps à travers sa robe. Pendant une seconde, je crus qu'elle allait m'embrasser. La tension était là, palpable, une corde tendue prête à rompre.
Mais elle se recula doucement, me laissant frustré et soulagé à la fois. C'était son jeu. Me donner envie, puis me priver. Garder le contrôle.
Mme. St-James : Samedi soir. Le Gala, dit-elle en reprenant son verre. Une voiture viendra vous chercher à 19h00. Soyez éblouissant, Noah. Je veux que tout Montréal m'envie.
— Je le serai.
Mme. St-James : Et Noah ?
Je m'arrêtai sur le seuil de la porte.
Mme. St-James : Ne portez plus cette montre connectée. C'est vulgaire. Un homme de votre rang doit porter de la mécanique. Quelque chose qui a un cœur qui bat.
Je sortis du bureau, la Patek Philippe pesant une tonne à mon poignet.
Dans l'ascenseur qui redescendait vers le parking, je regardai mon reflet dans le miroir. J'avais l'air le même. Mêmes yeux, même costume. Mais quelque chose avait changé. J'avais accepté le cadeau. J'avais accepté les règles.
Je sortis mon téléphone pour appeler Sam, mais je m'arrêtai. Que pouvais-je lui dire ? Que j'avais vendu mon indépendance pour une montre à 100 000 dollars ? Il rirait. Il dirait que je suis un génie. Mais au fond de moi, une petite voix me disait que je venais de faire la plus grosse erreur de ma vie.
En sortant du bâtiment, l'air froid de Montréal me gifla le visage. Je marchai vers ma voiture. Une silhouette était appuyée contre le capot de ma vieille Audi. Un hoodie rouge. Un legging noir. Sabrina.
Elle fumait une cigarette fine, la braise rougeoyant dans la nuit. Elle vit la montre à mon poignet avant même de voir mon visage. Elle avait un radar pour le luxe.
Elle éclata de rire, un rire qui ressemblait à du verre brisé.
Sabrina : Une Patek, hein ? lança-t-elle en expirant une volute de fumée vers le ciel étoilé. Elle n'a pas lésiné sur les moyens. Le dernier a eu une Rolex. Tu dois vraiment lui plaire.
Je m'approchai, déverrouillant ma voiture à distance.
— Qu'est-ce que tu fais là, Sabrina ? Tu m'espionnes ?
Sabrina : J'attendais mon Uber. Mais c'est plus drôle de voir le spectacle en direct.
Elle s'écarta du capot, s'approchant de moi jusqu'à envahir mon espace vital. Elle prit mon poignet, inspectant la montre avec dégoût.
Sabrina : C'est joli. Ça brille. Mais tu sais ce qu'on dit, Noah ? C'est pas un cadeau. C'est une laisse. Et croie-moi, Maman tire fort sur la laisse.
— Je sais ce que je fais, répliquai-je sèchement en retirant mon bras.
Sabrina : Vraiment ? Parce que de là où je suis, on dirait un chien qui vient de recevoir un os et qui remue la queue.
Elle jeta sa cigarette au sol et l'écrasa de son talon.
Sabrina : Fais attention, le Loup. Si tu restes trop longtemps avec elle, tu vas oublier qui tu es. Et quand elle en aura fini avec toi... il ne restera plus rien.
Une voiture noire s'arrêta au bord du trottoir. Son Uber. Elle ouvrit la portière, mais se retourna une dernière fois.
Sabrina : On se voit au Gala. Essaie de ne pas trop remuer la queue quand elle te demandera de t'asseoir.
Elle claqua la porte et la voiture disparut dans la nuit. Je restai seul sur le parking désert, sous la lumière blafarde des lampadaires. Je regardai ma montre. 20h00. Le temps m'appartenait-il encore ? J'en doutais.