CHAPITRE 7 : Le Gala des Héros

1675 Words
Samedi, 20h00. Hôtel Ritz-Carlton, Montréal. Il y a une différence fondamentale entre porter un costume et porter un smoking. Le costume est un uniforme de travail. Le smoking est un déguisement. Ce soir, je portais un smoking noir sur-mesure que Victoria avait fait livrer à mon appartement le matin même, accompagné d'une note laconique : « Soyez à la hauteur. » La limousine noire glissa silencieusement le long de la rue Sherbrooke et s'immobilisa devant l'entrée illuminée du Ritz. Des photographes se bousculaient déjà derrière les cordons de velours rouge, leurs flashs crépitant comme des éclairs stroboscopiques. À côté de moi, sur la banquette en cuir, Victoria était impériale. Elle portait une robe longue argentée, ruisselante de cristaux Swarovski, qui la faisait ressembler à une statue de glace vivante. Elle tourna la tête vers moi, inspectant chaque détail de ma tenue. Son regard s'arrêta sur mon poignet gauche, où la Patek Philippe brillait sous les lumières de la ville. Mme. St-James : Parfait, murmura-t-elle. Elle posa sa main gantée sur mon avant-bras. Mme. St-James : N'oubliez pas, Noah. Ce soir, vous n'êtes pas seulement mon employé. Vous êtes l'extension de ma volonté. Souriez, soyez charmant, mais ne dites rien d'important. Laissez-moi parler. — Je suis votre ombre, Victoria. Mme. St-James : Non. Vous êtes mon éclat. Le chauffeur ouvrit la portière. Le bruit de la foule nous envahit instantanément. Je sortis le premier, offrant ma main à Victoria pour l'aider à s'extraire du véhicule. Dès que ses talons touchèrent le tapis rouge, les cris commencèrent. — Madame St-James ! Ici ! — Victoria ! Une photo ! — Qui est-ce ? Le nouveau Directeur ? Nous avançâmes sous les flashs aveuglants. Je sentais les doigts de Victoria se resserrer sur mon bras, non pas par peur, mais par possession. Elle m'affichait. J'étais le nouveau trophée au bras de la reine. Je gardai un sourire figé, mes yeux balayant la foule, jouant le rôle qu'on m'avait assigné. Le playboy repenti devenu prince consort. À l'intérieur de la salle de bal, l'atmosphère changea. Le bruit agressif de la rue laissa place au murmure feutré de la haute société montréalaise et aux notes douces d'un orchestre de jazz. Des lustres en cristal grands comme des voitures pendaient du plafond. Le champagne coulait à flots. Tout ici sentait l'argent vieux et le pouvoir rassis. Nous fûmes immédiatement assaillis. Ministres, banquiers, magnats de l'immobilier... tous venaient faire allégeance à Victoria. Et tous me regardaient avec ce mélange de curiosité et de mépris poli. — Ah, voici donc le fameux Noah, lança un homme chauve au teint rubicond, le PDG d'une banque concurrente. On dit que vous avez des dents longues pour votre âge. — Il faut bien mordre dans la vie, Monsieur, répondis-je avec un sourire carnassier. Victoria rit doucement, ravie. — Noah est... vorace. C'est ce que j'aime chez lui. Elle me tenait toujours le bras. Je commençais à sentir le poids de cette proximité. Je me sentais comme un animal de concours qu'on promène avant la vente aux enchères. Mon regard errait dans la salle, cherchant une échappatoire, un visage humain dans cette mer de masques. Et soudain, je la vis. Elle ne portait pas de robe de bal. Bien sûr que non. Sabrina se tenait près du bar, seule, un verre de whisky à la main. Elle portait un smoking féminin noir, coupé au rasoir, avec un décolleté vertigineux qui plongeait jusqu'au nombril, sans rien dessous. Ses cheveux étaient lâchés, sauvages, contrastant avec les chignons stricts des autres femmes. Ses lèvres étaient peintes d'un rouge sombre, presque noir. Elle était l'antithèse de sa mère. Victoria était la glace, Sabrina était le feu des enfers. Elle croisa mon regard à travers la foule. Elle ne sourit pas. Elle leva simplement son verre dans ma direction, un toast silencieux et moqueur. — Excusez-moi, dis-je à Victoria qui était en grande conversation avec le Maire. Je vais chercher des rafraîchissements. Victoria me lâcha le bras à contrecœur. — Ne traînez pas. Le discours commence dans dix minutes. Je m'éloignai, fendant la foule comme un brise-glace. Je n'allais pas vers le bar. J'allais vers elle. Sabrina me vit approcher. Elle posa son verre et s'adosse contre une colonne de marbre, attendant l'impact. Sabrina : Wouah, dit-elle quand j'arrivai à sa hauteur. Tu nettoies bien, le Loup. On dirait presque que tu es né avec une cuillère en argent dans la bouche. — Et toi, tu as décidé de venir en pyjama ? rétorquai-je en désignant son tailleur. Elle rit. — C'est du Yves Saint Laurent vintage, inculte. C'est un hommage. Et c'est surtout le seul truc qui ne me donne pas l'air d'une meringue, contrairement à toutes ces dindes. Elle balaya la salle du regard avec dégoût. — Regarde-les. Ils se détestent tous, mais ils sourient tous. C'est le bal des hypocrites. — Et pourtant, tu es là. Sabrina : Maman m'a coupé les cartes de crédit, tu te souviens ? Si je ne viens pas faire acte de présence, elle me coupe l'accès à l'appartement. Je suis une otage, Noah. Tout comme toi. Elle s'approcha de moi, entrant dans ma bulle. — Alors ? Ça fait quoi d'être le "Plus-One" officiel ? Tu as senti les regards ? Ils parient tous sur la durée de ta survie. La cote actuelle est de trois mois. — Je compte bien les faire perdre. Sabrina : Tu es déjà en train de perdre, murmura-t-elle en tendant la main pour effleurer le revers de mon smoking. Regarde-toi. Tu portes ses vêtements. Tu portes sa montre. Tu bois son champagne. Il reste quoi de toi, Noah ? Sa main descendit le long de mon torse. C'était un geste audacieux, en plein milieu de la salle. Je sentis mes muscles se contracter. J'attrapai son poignet pour l'arrêter. Sa peau brûlait contre la mienne. — Il reste l'homme qui tient ton poignet, dis-je doucement. Ses pupilles se dilatèrent. Le défi dans ses yeux se mua en quelque chose de plus sombre, de plus intense. — Prouve-le. L'orchestre changea de rythme. Une valse lente commença. Sabrina se dégagea de ma prise et fit un pas en arrière vers la piste de danse. — Danse avec moi. — Je ne peux pas. Victoria... Sabrina : ... va faire un discours dans cinq minutes. Elle est occupée à cirer les pompes du Maire. Tu as trois minutes de liberté. Prends-les. Ou alors admets que tu es juste un toutou en laisse. Elle avait le don de me pousser à bout. Je jetai un coup d'œil vers Victoria. Elle était de dos, riant à une blague du Maire. Je regardai Sabrina. Elle m'attendait, un sourire de défi aux lèvres. Au diable la prudence. Je la rejoignis sur la piste. Je passai mon bras autour de sa taille fine. Elle posa sa main sur mon épaule. Nous commençâmes à bouger. Sabrina était une danseuse incroyable. Fluide, légère, mais guidant autant qu'elle se laissait guider. Nous tournions, nos corps se frôlant à chaque mesure. L'odeur de sa peau – vanille et danger – m'envahit, effaçant le parfum de jasmin de Victoria. Sabrina : Tu sais, chuchota-t-elle à mon oreille alors que nous tournions, ma mère déteste quand je touche à ses affaires. — Je ne suis pas une affaire. Sabrina : Pas encore. Mais elle travaille dessus. Elle t'isole. Elle te couvre de cadeaux. Elle te rend dépendant. C'est comme ça qu'elle procède. Elle t'avale tout entier. — Pourquoi tu me préviens ? Tu me détestes, non ? Elle leva la tête. Nos visages étaient à quelques centimètres. Je pouvais compter les cils autour de ses yeux noisette. Sabrina : Je ne te déteste pas, Noah. Je te plains. Et peut-être... peut-être que j'ai envie de voir ce qui se passe quand on met un loup dans la bergerie. J'ai envie de voir si tu vas mordre. Sa main sur mon épaule glissa vers ma nuque, ses doigts jouant avec mes cheveux courts. C'était le même geste que Victoria avait eu dans le bureau. Mais là où celui de Victoria était froid et possessif, celui de Sabrina était électrique. Sabrina : Embrasse-moi, souffla-t-elle. Mon cœur s'arrêta. Nous étions au milieu de cinq cents personnes. Victoria était à vingt mètres. C'était de la folie pure. C'était du suicide professionnel. — Sabrina... Sabrina : Fais-le. Juste pour voir la tête qu'elle fera. Juste pour lui prouver que tu n'es pas à elle. Je me penchai vers elle. J'étais ivre de sa proximité, ivre du danger. Mes lèvres effleurèrent les siennes. Un contact léger, à peine un souffle, mais qui envoya une décharge sismique dans tout mon corps. Soudain, la musique s'arrêta. Les projecteurs se braquèrent sur la scène. Une voix amplifiée résonna dans la salle. — Mesdames et Messieurs, veuillez accueillir la Présidente d'Optimum Corp, Madame Victoria St-James ! Je me figeai. Sabrina recula d'un pas, un sourire triomphant aux lèvres. Elle avait eu ce qu'elle voulait. Elle m'avait fait franchir la ligne. Sur l'estrade, Victoria prit le micro. Elle était rayonnante. Ses yeux balayèrent la salle. Et ils s'arrêtèrent sur nous. Sur moi, debout au milieu de la piste avec sa fille. Sur ma main qui tenait encore la taille de Sabrina. Même à cette distance, je vis son sourire se durcir. Une fraction de seconde. Juste assez pour que je comprenne. Elle avait vu. Victoria reprit son sourire de façade et commença son discours. — Bonsoir à tous. Le succès n'est pas un chemin solitaire. C'est une question de choix. De choisir les bons partenaires... et d'éliminer les mauvaises distractions. Sabrina éclata de rire, un petit rire cruel. — Oups. Je crois que le message est pour toi, le Loup. Elle se détacha de moi et disparut dans la foule, me laissant seul sous le regard de la reine, au milieu de la piste vide. Je passai ma main sur mes lèvres. Elles brûlaient encore du contact interdit. La guerre était déclarée.
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