CHAPITRE 9 : L'Adieu du Loup

1474 Words
Dimanche, 08h00. Penthouse de Victoria. Je me réveillai dans la chambre d'amis, la gorge sèche et l'esprit embrumé. La première chose que je vis fut la Patek Philippe posée sur la table de nuit. Elle semblait me regarder, tic-tac incessant qui me rappelait à qui j'appartenais désormais. Je me levai et sortis dans le salon. Victoria était déjà là, assise à la table en marbre, en peignoir de soie blanche, lisant le Financial Times tout en buvant un espresso. Elle était impeccable. Pas un cheveu ne dépassait. Comme si la scène humiliante de la veille n'avait jamais existé. Elle ne leva pas les yeux de son journal. Mme. St-James : Le brunch est à 11h00 au Leméac. Le chauffeur t'attendra en bas à 10h45. Sois ponctuel. C'était un ordre. J'étais son accessoire. Je devais sortir d'ici. L'air de cet appartement devenait irrespirable. — Je dois repasser chez moi, dis-je en essayant de garder une voix neutre. Je ne peux pas porter un smoking de la veille pour un brunch d'affaires. J'ai besoin d'un costume frais. Victoria abaissa lentement son journal. Elle me scanna. Elle cherchait le mensonge. Elle vit mon smoking froissé, ma chemise ouverte sans nœud papillon. Ma demande était légitime. Mme. St-James : Tu as une heure, dit-elle froidement. Pas une minute de plus. Si tu es en retard, Noah... tu sais ce qui arrive. — Je serai là. Je ramassai mes affaires en vitesse, enfilai mes chaussures et sortis presque en courant vers l'ascenseur. Dès que les portes se refermèrent, je m'appuyai contre la paroi métallique, prenant une grande inspiration. J'étais libre. Pour une heure. Je sortis mon téléphone que j'avais éteint la veille pour éviter les distractions. L'écran s'illumina d'une avalanche de notifications. Dix appels manqués de Sam. Et un message texte de Sam, envoyé il y a vingt minutes : « MEC. RENTRE TOUT DE SUITE. Il y a une folle dans notre salon. Elle est en train de fumer sur le canapé et elle joue avec un couteau de cuisine. Elle dit qu'elle s'appelle Sabrina et qu'elle va brûler l'immeuble si tu n'arrives pas. » Mon sang se glaça. Sabrina était chez moi. Je tapai frénétiquement une réponse : « J'arrive. Ne la provoque pas. » 08h45. Appartement de Noah. Je déverrouillai la porte de mon appartement avec des mains tremblantes. L'odeur me frappa dès l'entrée. Ce n'était pas l'odeur habituelle de vieux café et de désodorisant bon marché. Ça sentait la fumée de cigarette fine et ce parfum vanillé entêtant. Le salon était dans la pénombre, les rideaux tirés. Sam était debout dans le coin cuisine, pâle comme un linge, tenant une tasse de café comme un bouclier. Sur mon canapé usé, Sabrina était allongée de tout son long, ses bottes posées sur la table basse. Elle portait toujours son smoking de la veille, mais la veste était ouverte, dévoilant la courbe de ses seins nus sous le tissu noir. Ses cheveux étaient en bataille, son maquillage légèrement coulé. Elle avait l'air d'un ange déchu après une nuit de débauche. Elle jouait distraitement avec mon couteau à steak, le faisant tourner entre ses doigts. Sabrina : Tiens, le Prince Charmant est de retour du château, lança-t-elle sans me regarder. Je fis signe à Sam de sortir. — Laisse-nous, Sam. Va prendre un café dehors. Sam ne se fit pas prier. Il attrapa ses clés et fila sans demander son reste, jetant un regard terrifié à Sabrina en passant. La porte claqua. Nous étions seuls. — Qu'est-ce que tu fais ici, Sabrina ? demandai-je en jetant ma veste de smoking sur une chaise. Elle se redressa lentement, plantant le couteau dans la table basse en bois aggloméré. Le bruit sec résonna dans le silence. Elle se leva et s'approcha de moi. Elle renifla l'air. Son visage se tordit de dégoût. Sabrina : Tu pues, cracha-t-elle. Tu pues le jasmin. Tu pues le sexe. Tu pues ma mère. — Je n'ai pas de comptes à te rendre. Sabrina : Ah non ? Elle me poussa violemment contre le mur de l'entrée. Elle était plus petite que moi, mais sa rage lui donnait une force surhumaine. Elle agrippa le col de ma chemise déchirée. Sabrina : Elle m'envoie à Londres demain, dit-elle, la voix brisée par la colère. Elle m'exile pour que tu sois tout à elle. Et toi... toi, tu as laissé faire. Tu t'es mis à genoux, n'est-ce pas ? Tu as fait le bon toutou pour garder ta montre et ton poste ? Je saisis ses poignets pour la repousser, mais je ne le fis pas. Le contact de sa peau brûlante contre la mienne réveilla quelque chose de sauvage en moi. La frustration, la honte, le désir... tout se mélangea. — Je n'avais pas le choix ! hurlai-je. Elle m'a menacé de me détruire ! Je ne suis pas né riche comme toi, Sabrina ! Je ne peux pas me permettre de tout perdre ! Sabrina : Tu as déjà tout perdu ! Tu as perdu tes couilles, Noah ! Elle me gifla. Pas une gifle froide et calculée comme celle de Victoria. Une gifle maladroite, passionnée, désespérée. Ma réaction fut instinctive. Je l'attrapai par la taille et je l'embrassai. Brutalement. Nos dents s'entrechoquèrent. Ce n'était pas doux. C'était une morsure. Je voulais la faire taire, je voulais effacer ses mots, je voulais effacer le goût de Victoria de ma bouche. Sabrina ne recula pas. Elle grogna et répondit avec la même férocité. Elle sauta, enroulant ses jambes autour de ma taille, et je nous propulsai contre le mur du couloir. Le cadre photo tomba et se brisa au sol, mais on s'en foutait. Sabrina : Prouve-le... haleta-t-elle contre mes lèvres, ses mains tirant mes cheveux, ses ongles griffant ma nuque. Prouve que tu n'es pas à elle. Efface-la. Marque-moi. Ce n'était pas de la soumission. C'était la guerre. Je la portai jusqu'au canapé, balayant les coussins et le couteau d'un revers de main. Nous ne prîmes pas la peine de nous déshabiller entièrement. C'était urgent, c'était vital. C'était une confrontation physique où chaque mouvement était une revendication. Elle me regardait droit dans les yeux, ses pupilles dilatées, un mélange de haine et de plaisir pur sur le visage. — Dis mon nom, ordonna-t-elle, sa voix rauque. Pas celui de la patronne. Dis le mien. — Sabrina... p****n, Sabrina. Contrairement à la nuit avec Victoria, ici, il n'y avait pas de domination unilatérale. Elle me griffait, je la tenais fermement. C'était un équilibre précaire au bord du précipice. C'était sale, c'était réel, et c'était la chose la plus intense que j'aie jamais ressentie. Quand l'explosion arriva, ce fut comme une déchirure. Un cri étouffé contre mon épaule, mes mains crispées sur ses hanches. Nous restâmes là un moment, entremêlés sur ce canapé bon marché, le souffle court, le silence seulement troublé par les bruits de la rue dehors. Sabrina repoussa mes cheveux de mon front. Son regard était redevenu indéchiffrable. Méfiant. Elle se dégagea de mon étreinte et se leva, rajustant son pantalon de smoking avec une dignité retrouvée. Sabrina : Ça ne change rien, dit-elle froidement. Je me rassis, passant une main sur mon visage. La réalité revenait au galop. — Sabrina... Sabrina : Non. Ne dis rien. C'était un adieu, Noah. Pas une promesse. Elle ramassa ses bottes. Sabrina : Je pars à Londres demain matin. Maman a gagné cette manche. Elle t'a eu. Mais fais attention... Elle se tourna vers moi, la main sur la poignée de la porte. Sabrina : Je ne reste jamais exilée très longtemps. Et quand je reviendrai... je ne reviendrai pas pour jouer. Je reviendrai pour tout brûler. Et si tu es encore dans son lit à ce moment-là... tu brûleras avec elle. Elle ouvrit la porte. — Attends ! criai-je. Elle s'arrêta. — Pourquoi tu es venue ? Vraiment ? Elle hésita une seconde. Une faille apparut dans son armure. — Parce que je voulais savoir si le Loup existait encore sous le collier. Sabrina : Et alors ? Elle sourit, un sourire triste et dangereux. — Il est là. Mais il est en train de mourir. La porte claqua. Je restai seul dans mon salon dévasté. Je regardai l'heure sur ma Patek Philippe. 10h30. J'avais quinze minutes pour prendre une douche, effacer l'odeur de Sabrina, mettre un costume propre et redevenir le directeur parfait pour le brunch. Je me levai, les jambes lourdes. J'avais trompé la mère avec la fille. J'avais déclenché une guerre nucléaire sans même avoir les codes de lancement. Je partis vers la douche. L'eau chaude coula sur moi, mais je savais qu'elle ne pourrait jamais laver ce que je venais de faire. J'étais piégé entre deux tempêtes. Et je venais de réaliser que j'aimais bien plus la foudre que la glace.
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