CHAPITRE 10 : La Cage Dorée

1642 Words
Six mois plus tard. On dit que l'argent ne fait pas le bonheur. C'est faux. L'argent achète le confort, le silence et des costumes Tom Ford qui vous donnent l'impression d'être invulnérable. Mais l'argent achète aussi des chaînes. Les miennes étaient en or 24 carats, mais elles restaient des chaînes. Je ajustai mes boutons de manchette en onyx devant le miroir de mon dressing. J'avais déménagé. Victoria avait "insisté" pour que je quitte la colocation pour un condo de luxe dans le Vieux-Port. Officiellement, c'était un avantage en nature lié à mon poste de Directeur Général Adjoint. Officieusement, c'était pour qu'elle puisse venir me voir sans croiser Sam. — Tu as l'air d'un croque-mort qui vient de gagner au loto, lança une voix derrière moi. Je me retournai. Sam était affalé sur mon canapé en cuir blanc, une bière bon marché à la main, faisant tache dans ce décor immaculé. J'avais gardé les clés de l'ancien appart, mais Sam préférait venir squatter ici pour "profiter de la vue et du bar". — C'est un dîner formel, Sam. Le Juge St-James est très cheval sur l'étiquette. Sam éclata d'un rire grinçant. — Le Juge St-James... Le fameux Charles. Le mari de ta maîtresse. p****n, Noah, je ne sais pas comment tu fais pour te regarder dans la glace. Tu vas serrer la main du mec dont tu b****s la femme trois fois par semaine. C'est glauque, même pour toi. — C'est du business, répondis-je froidement en vaporisant mon parfum. Charles m'apprécie. Il me voit comme le fils qu'il n'a jamais eu. C'est utile pour la firme. Sam : C'est utile pour ton suicide, oui ! Ce type est un Juge Fédéral, Noah ! On dit qu'il a des liens avec la pègre irlandaise de Griffintown. S'il apprend que tu touches à sa "propriété", il ne va pas te virer. Il va te faire couler dans le béton d'un pont de l'autoroute 40. Je me figeai une seconde. Sam, dans son rôle d'Ange Noir, avait raison. Charles St-James était terrifiant. Un homme de loi corrompu jusqu'à la moelle, possessif et paranoïaque. — Il ne saura rien. Victoria gère la situation. Sam : Victoria gère... répéta Sam en secouant la tête. Et Sabrina ? Toujours silence radio depuis Londres ? Le nom me fit l'effet d'une brûlure. Je sortis mon téléphone. i********:. Le profil de Sabrina St-James. Dernière photo : il y a trois jours. Une vue de Hyde Park sous la pluie. Légende : « Cold as ice. » Aucun message. Aucun appel depuis six mois. Elle avait tenu parole. — Elle est partie, Sam. C'est de l'histoire ancienne. Sam : Mouais. Les ouragans, ça finit toujours par revenir sur la côte, mon pote. Fais gaffe à toi. Je pris ma veste et sortis sans répondre. Sam avait le don d'appuyer là où ça faisait mal. 20h00. Résidence St-James, Westmount. La maison ressemblait à un mausolée de pierre grise. Une forteresse perchée sur la montagne, dominant la ville. Je sonnai. Ce fut Magalie qui ouvrit. L'assistante de Victoria. Elle était là, un dossier sous le bras, l'air toujours aussi strict avec ses lunettes et son chignon serré. Magalie : Bonsoir, Monsieur le Directeur, dit-elle d'une voix neutre. Ils vous attendent au salon. Je... je partais. Au moment où elle me laissait passer, je vis une silhouette massive apparaître dans le hall. Charles St-James. Soixante ans, une carrure de rugbyman engoncée dans un costume trois pièces, et un visage rougeaud qui transpirait l'autorité et le scotch. Il posa une main lourde sur l'épaule de Magalie. Une main qui s'attarda un peu trop descendant vers le bas de son dos avant de remonter vite fait quand il me vit. Magalie rougit et baissa les yeux. — Bonne soirée, Monsieur le Juge, bafouilla-t-elle avant de s'enfuir vers sa voiture. Charles se tourna vers moi, un sourire carnassier aux lèvres. — Noah ! Mon garçon ! Entrez, entrez ! Ne faites pas attention à Magalie, elle est dévouée, cette petite. Toujours prête à faire des heures supplémentaires pour "servir la justice". Il éclata de rire. Un rire gras. Je sentis un haut-le-cœur. Je venais de comprendre. Le regard fuyant de Magalie. La main baladeuse. Les "heures supplémentaires". Le Juge trompait sa femme avec l'assistante de sa femme. Quelle famille de malades. — Bonsoir, Charles. Merci pour l'invitation. Nous entrâmes dans le salon. Victoria était là, debout près de la cheminée, un verre de vin blanc à la main. Elle portait une robe verte émeraude, dos nu. Dès que Charles eut le dos tourné pour me servir un verre, elle me lança un regard brûlant, ses yeux descendant vers mon entrejambe avant de remonter à mon visage. Un message clair : « Plus tard. » Mr. St-James : Chérie, regarde qui est là ! Notre Golden Boy ! tonna Charles en me tendant un verre de whisky. Mme. St-James : Bonsoir, Noah, dit Victoria avec une douceur d'épouse modèle. Charles me disait justement à quel point il était impressionné par votre gestion du dossier du Port. Mr. St-James : Absolument ! renchérit Charles en s'affalant dans son fauteuil. Vous avez des couilles, Noah. J'aime ça. Dans ce monde de politiquement correct, il faut des hommes qui savent prendre ce qu'ils veulent. N'est-ce pas ? Il me fixa. Il y avait une lueur dangereuse dans ses yeux porcins. Parlait-il des affaires... ou d'autre chose ? Avec Charles, on ne savait jamais. C'était un juge, il savait lire les coupables. — Je fais ce qui est nécessaire pour la famille St-James, répondis-je prudemment. Nous passâmes à table. L'ambiance était suffocante. Charles parlait fort, dénigrant ses collègues magistrats, se vantant de ses pots-de-vin déguisés en "honoraires de consultation". Victoria jouait l'épouse admirative, mais sous la nappe en lin blanc, elle avait retiré son escarpin. Je sentis son pied glisser le long de mon mollet, remonter vers ma cuisse. Je me raidis, manquant de renverser mon vin. En face de moi, Charles coupait son steak saignant avec violence. — Vous êtes pâle, Noah. Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il, le couteau en l'air. — Tout va bien. C'est juste... la chaleur. Le pied de Victoria atteignit mon entrejambe. Elle exerça une pression ferme, tout en portant son verre à ses lèvres avec un calme olympien. C'était de la torture. C'était excitant et terrifiant. Si Charles regardait sous la table, j'étais mort. Soudain, la sonnette d'entrée retentit. Charles fronça les sourcils. — Qui est-ce à cette heure ? Magalie a oublié sa culotte ou quoi ? Victoria retira son pied brusquement, reprenant son masque de glace. La domestique alla ouvrir. Des voix résonnèrent dans le hall. Des valises qu'on pose au sol. Puis, une voix que je n'avais pas entendue depuis six mois. Une voix qui hantait mes nuits. — Surprise ! Sabrina apparut dans l'encadrement de la porte de la salle à manger. Mon cœur cessa de battre. Elle avait changé. Fini le style grunge-luxe, les cheveux en bataille et les yeux cernés. Elle portait un trench-coat Burberry beige, ses cheveux étaient lissés en un carré parfait, et son maquillage était sophistiqué. Elle avait l'air... adulte. Froide. Britannique. Mais ses yeux noisette brûlaient toujours de la même flamme. Charles se leva, renversant sa chaise. — Ma princesse ! Tu es rentrée ! Sabrina se laissa étreindre par son père, mais ses yeux cherchèrent immédiatement les miens par-dessus l'épaule massive du Juge. Elle me regarda comme on regarde un inconnu. Ou une cible. Sabrina : Je ne suis pas venue seule, Papa, dit-elle en se dégageant. Elle fit un geste vers le hall. Un homme entra. Grand. Blond. Le genre de beauté aristocratique fade qui énerve instantanément. Il portait un pull en cachemire noué sur les épaules et avait l'air de sortir d'une publicité pour un club de polo. Sabrina : Maman, Papa... Noah, dit Sabrina avec un sourire qui ne montait pas jusqu'aux yeux. Je vous présente William Cavendish. Mon fiancé. Le silence tomba sur la table, plus lourd qu'une pierre tombale. Victoria lâcha sa fourchette. Charles resta bouche bée. Et moi... j'eus l'impression qu'on venait de m'arracher les tripes à mains nues. William s'avança, tendant une main parfaitement manucurée. — Enchanté. Sabrina m'a tellement parlé de vous. Sabrina s'avança vers la table. Elle s'arrêta juste derrière ma chaise. Je sentis son parfum. Ce n'était plus la vanille. C'était quelque chose de plus froid, de plus cher. Elle posa sa main sur mon épaule – exactement là où Victoria avait posé la sienne des mois plus tôt – et serra fort. Ses ongles s'enfoncèrent dans ma veste. Sabrina : William est Comte dans le Sussex, ajouta-t-elle doucement, son regard planté dans celui de sa mère. Il est riche, il est puissant, et il a un titre. C'est ce que tu voulais, non Maman ? Que je me "range" ? Victoria était livide. Elle regardait William, puis Sabrina, puis moi. Elle sentait le danger. Sabrina : Tu nous as manqué, Noah, chuchota Sabrina à mon oreille, assez bas pour que personne d'autre n'entende. J'espère que tu as bien profité de ta laisse. Parce que je suis revenue pour la couper. Charles éclata d'un rire tonitruant. — Un Comte ! Sacré nom de Dieu ! Champagne ! Sortez le Crystal ! Alors que le chaos s'installait, que Charles félicitait le futur gendre et que Victoria essayait de reprendre le contrôle, je restai assis, paralysé. Sabrina s'assit en face de moi, à côté de son William parfait qui lui tenait la main. Elle prit une gorgée de vin, me fixa droit dans les yeux et me fit un clin d'œil imperceptible. La guerre froide était finie. La guerre nucléaire commençait.
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