CHAPITRE 16 : Le Sacre du Loup

1450 Words
Samedi, 14h00. Cathédrale Marie-Reine-du-Monde. L'encens piquait les yeux. L'orgue faisait vibrer les vitraux. Cinq cents personnes, l'élite de Montréal et de Londres, retenaient leur souffle alors que Sabrina remontait l'allée centrale au bras de son père. Elle était sublime. Une vision spectrale dans de la dentelle Givenchy. Mais elle marchait comme on marche vers l'échafaud. Son visage était vide de toute émotion. Elle ne regardait pas William, qui l'attendait à l'autel avec son sourire niais de vainqueur. Elle ne regardait pas sa mère, assise au premier rang, triomphante dans son tailleur Chanel or pâle. Et elle ne me regardait pas. J'étais debout à côté de William. Le Témoin. Le traître. Je sentais le poids de mon téléphone dans ma poche. Je sentais le regard de Leduc, le Directeur Financier, assis au troisième rang, qui se demandait probablement pourquoi j'avais l'air si calme. Le prêtre, un Monseigneur bedonnant, commença son sermon sur l'union sacrée, l'amour éternel et toutes ces hypocrisies que les St-James piétinaient allègrement depuis trente ans. Victoria pleurait discrètement (pour les photographes). Charles bombait le torse. Tout était parfait. Le mensonge était magnifique. Le prêtre : ... Si quelqu'un ici présent connaît une raison légitime pour laquelle ces deux personnes ne devraient pas être unies par les liens sacrés du mariage, qu'il parle maintenant ou se taise à jamais. Le silence tomba dans la cathédrale. Un silence lourd, épais. Le moment où tout le monde regarde ses chaussures. Le prêtre prit une inspiration pour continuer. Je fis un pas en avant. Le bruit de mes chaussures claqua sur le marbre. — Moi, dis-je. Ma voix n'était pas forte, mais elle résonna grâce à l'acoustique parfaite de la coupole. Un murmure d'horreur parcourut l'assemblée. William se tourna vers moi, confus. — Noah ? Qu'est-ce que tu fais ? C'est une blague ? Victoria se leva d'un bond, pâle comme la mort. — Rassis-toi immédiatement, Noah ! siffla-t-elle. Je l'ignorai. Je me tournai vers l'assemblée. Je cherchai le regard de Sabrina. Elle me fixait, ses yeux écarquillés, une lueur d'espoir renaissant au fond de ses prunelles. — Je m'oppose à ce mariage, déclarai-je d'une voix forte. Non pas par jalousie, mais parce qu'il est financé par un crime. Charles devint rouge brique. Il s'avança, menaçant. — Sors d'ici ! Sécurité ! Sortez ce fou ! Je sortis mon téléphone. — Vas-y, Sam. À cet instant précis, l'écran géant LED de dix mètres de haut, installé à côté de l'autel pour montrer les alliances, clignota. La photo bucolique de William et Sabrina disparut. À la place, un document apparut. Net. Précis. Gigantesque. "Contrat de Prêt et Cession de Créance - Projet Sussex". Suivi d'un relevé bancaire des Îles Caïmans au nom de Charles St-James. Et enfin, la clause du gazoduc. Un cri de stupeur monta de la foule. Les flashs des journalistes crépitèrent frénétiquement. — Ce que vous voyez, lançai-je en désignant l'écran, c'est la preuve que Charles St-James a détourné 15 millions de dollars des caisses d'Optimum Corp pour payer les dettes de jeu de Monsieur le Comte de Sussex, ici présent. Ce mariage n'est pas une union. C'est une transaction commerciale illégale pour acquérir un terrain. Leduc, dans la foule, se leva, ses lunettes de travers. Il hurlait des ordres à ses assistants. Le Conseil d'Administration était en ébullition. Mr. St-James : Menteur ! hurla Charles en essayant de m'attraper. Je vais te tuer ! Mais je n'avais pas fini. L'image sur l'écran changea. Ce n'était plus des documents. C'était des photos. Charles et Magalie. Dans une voiture. À la sortie d'un motel. Et une copie d'emails explicites envoyés depuis le compte professionnel du Juge à l'assistante de sa femme. — Non seulement Charles St-James vole ses actionnaires, continuai-je impitoyablement, mais il bafoue l'honneur de sa propre famille en entretenant une relation avec l'assistante de direction, Magalie, qu'il manipule depuis des années. La cathédrale était devenue une arène de cirque. Magalie, cachée au fond, s'enfuit en pleurant. Charles était retenu par deux agents de sécurité que Leduc avait fait signe d'intervenir. Victoria s'approcha de moi, les yeux fous de rage. Elle leva la main pour me gifler, comme elle l'avait fait dans le Penthouse. — Tu es un monstre ! Tu as détruit ma vie ! Après tout ce que j'ai fait pour toi ! Je t'ai aimé ! J'attrapai son poignet en plein vol. Je ne la laissai pas frapper. Plus jamais. Je me tournai vers le micro du prêtre. — "Aimé" ? Je lâchai son poignet avec dégoût. L'écran changea une dernière fois. Pas de photos cette fois, mais un enregistrement audio que j'avais lancé discrètement lors de notre confrontation dans le Penthouse. Sa voix résonna dans l'église, amplifiée par les haut-parleurs divins : « Tu es mon employé... Si tu passes cette porte, je ruine ta réputation... Tu feras ce que je te dis, dans mon lit et au bureau... » La foule haleta. Le scandale était total. — Je n'étais pas votre amant, Victoria, dis-je froidement, me posant en victime devant le monde entier. J'étais votre jouet. Vous m'avez harcelé. Vous m'avez menacé de me licencier et de me blacklister si je ne cédais pas à vos avances. J'ai subi vos abus de pouvoir pendant six mois pour protéger mon poste. Mais aujourd'hui... c'est fini. Victoria recula, titubant, comme si elle avait reçu une balle. Son masque de Reine de Glace vola en éclats. Elle n'était plus la PDG intouchable. Elle était une prédatrice exposée. Les regards de la haute société, ses "amis", se détournèrent d'elle avec dégoût. Leduc monta sur l'autel, accompagné de deux avocats. — Charles, Victoria... Au nom du Conseil d'Administration, je vous notifie de votre suspension immédiate. La sécurité va vous escorter dehors. Une enquête fédérale est déjà lancée. Charles, rouge et bavant de rage, fut traîné dehors en hurlant des obscénités. Victoria, brisée, fut escortée par la sortie latérale, cachant son visage sous son voile de mère de la mariée. Le calme revint doucement, un calme fait de chuchotements et de choc. William, le Comte, regardait autour de lui, perdu. — Mais... et mon argent ? demanda-t-il pitoyablement. Je me tournai vers lui. — Retourne à Londres, William. Prends le premier vol. Avant qu'on ne t'arrête pour complicité de fraude. Il ne se le fit pas dire deux fois. Il dévala l'allée centrale et disparut. Il ne restait plus que moi. Et Sabrina. Elle était toujours debout devant l'autel. Seule. Je m'approchai d'elle. Elle regardait l'écran géant, puis son père expulsé, puis moi. Elle tremblait. Sabrina : Tu as tout brûlé, murmura-t-elle. Tu as vraiment tout brûlé. — Je t'avais dit que je préférais la boue. Sabrina : On a plus rien, Noah. Ils vont saisir les avoirs de mes parents. L'entreprise va s'effondrer. Je souris et tendis la main vers Leduc qui attendait, anxieux, une déclaration pour rassurer la presse. — Non, Sabrina. Regarde. Je me tournai vers Leduc. — Monsieur Leduc. Les preuves sont sécurisées. J'ai préparé un plan de restructuration pour rassurer les marchés dès lundi matin. Le gazoduc peut être négocié légalement sans passer par William. Je peux sauver l'action. Leduc s'essuya le front. Il savait qu'il n'avait pas le choix. J'étais le seul à avoir les clés du camion. — Noah... Le Conseil vous nomme PDG par intérim. Prenez les commandes. Sauvez-nous de ce merdier. Je me tournai vers Sabrina. Je lui tendis la main. — Je ne suis plus l'employé, Sabrina. Je suis le patron. Et toi... tu n'es plus la fille à marier. Tu es libre. Elle regarda ma main. Puis, elle regarda mes yeux. Un sourire lent, carnassier, le sourire du Loup, étira ses lèvres peintes en rouge. Elle prit ma main. Sabrina : Le Roi est mort, dit-elle en enjambant la traîne de sa robe de mariée. — Vive le Roi, répondis-je. Je l'attirai contre moi et l'embrassai devant cinq cents témoins, devant les caméras, devant Dieu et ses saints. Ce n'était pas un b****r de conte de fées. C'était un b****r de victoire. Un b****r de conquérants qui viennent de piller la ville et de prendre le trône. Nous descendîmes l'allée centrale ensemble, sous les flashs, non pas comme mari et femme, mais comme les nouveaux maîtres de Montréal. J'avais les mains sales, la conscience tachée, et j'avais détruit une famille. Mais en sentant la main de Sabrina dans la mienne, je savais une chose : L'enfer était peut-être pavé de bonnes intentions, mais le paradis se construisait sur les ruines de ses ennemis. Et la vue depuis le sommet était magnifique. FIN.
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