Vendredi. La veille du mariage.
Il y a une étrange sérénité qui vous envahit quand vous savez que vous allez appuyer sur le bouton rouge. Une sorte de calme olympien, presque religieux.
La répétition du mariage avait lieu dans la cathédrale Marie-Reine-du-Monde. Un édifice colossal, baroque, écrasant. Exactement le genre d'endroit que Victoria avait choisi pour sacrer sa fille : grandiose et froid.
J'étais debout près de l'autel, dans mon costume sombre, les mains croisées dans le dos. Je regardais William s'entraîner à dire "Oui, je le veux" avec l'enthousiasme d'un homme qui commande un sandwich.
Mme. St-James : Plus de conviction, William ! Aboya Victoria depuis le premier rang. On doit sentir l'émotion jusqu'au fond de la nef !
William : Oui, Victoria, désolé. J'ai un peu la gorge sèche.
Sabrina, elle, était une poupée de cire. Elle portait une robe blanche simple pour la répétition, mais son visage était gris. Elle ne regardait personne. Ses yeux étaient éteints. Elle avait accepté son sort. Pour elle, je l'avais trahie. J'avais choisi le camp des vainqueurs.
Charles s'approcha de moi, me donnant une tape virile dans le dos qui manqua de me déboîter l'épaule. — Alors, Noah ? Le discours du témoin est prêt ? J'espère que tu as mis quelques blagues sur les Anglais, hein ?
— Il est prêt, Charles. Il sera inoubliable.
Mr. St-James : C'est bien, mon garçon. Tu vois, je savais que tu ferais le bon choix. Tu as un bel avenir devant toi. Une fois que cette affaire de mariage sera réglée et que le terrain sera à nous, on te donnera une augmentation. Peut-être même un siège au Conseil d'ici deux ans.
Il me cligna de l'œil. Il pensait m'avoir acheté. Il pensait que j'étais satisfait des miettes qu'il me jetait. Je souris. — Merci, Charles. Je compte bien prendre la place que je mérite.
La répétition se termina. Sabrina passa devant moi sans s'arrêter, traînée par William vers la sortie. Victoria vint vers moi. Elle ajusta ma cravate, un geste propriétaire qu'elle adorait faire en public, juste assez ambigu pour être pris pour de l'affection maternelle par les naïfs, et pour de la possession par les avertis.
Mme. St-James : Tu as été parfait cette semaine, Noah. Docile. Efficace.
Elle baissa la voix. — Ce soir, je dois gérer les derniers détails avec le traiteur. Je ne serai pas disponible. Repose-toi. Demain est un grand jour. Demain, nous scellons notre triomphe.
— Demain sera historique, Victoria.
Elle sourit, satisfaite, et s'éloigna, ses talons claquant sur les dalles de pierre de l'église.
Je restai seul un instant dans l'immense cathédrale vide. Je regardai l'écran géant LED qui avait été installé sur le côté de l'autel pour diffuser des diaporamas de photos d'enfance de Sabrina et William pendant la cérémonie. Un gadget technologique vulgaire que Victoria avait imposé pour que "tout le monde voie bien la bague".
Je sortis mon téléphone. « Sam. C'est le moment. »
21h00. Appartement de Noah (le condo de luxe).
Sam était assis par terre, entouré de câbles, de deux ordinateurs portables et d'une boîte de pizza vide. Il tapait frénétiquement sur son clavier.
Sam : C'est sécurisé, mais ce n'est pas Fort Knox, dit-il la bouche pleine. Le système audiovisuel de la cathédrale est géré par une boîte externe. J'ai réussi à cloner l'accès du technicien.
— Tu es sûr que ça marchera au moment précis ?
Sam : Mec, je suis l'Ange Noir, tu te souviens ? Si tu me donnes le signal, je peux projeter un porno sur la basilique Saint-Pierre. Alors tes petits documents PDF, c'est du gâteau.
Il tourna son écran vers moi. Le dossier "Projet Sussex" était là. Prêt à être diffusé. Mais ce n'était pas tout. J'avais passé la journée à rédiger un autre document. Un courriel. Destinataires : Le Conseil d'Administration d'Optimum Corp (Liste Complète), Leduc (Directeur Financier), La Presse. Objet : Fraude massive et détournement de fonds sociaux - Preuves jointes.
Sam : Leduc sera là demain ? demanda Sam.
— Oui. Il sera au troisième rang. Il déteste Charles. Dès qu'il verra les preuves sur l'écran, il comprendra que Charles a utilisé l'argent de la société pour payer les dettes de son gendre. C'est illégal. C'est une faute grave. Les statuts de l'entreprise sont clairs : en cas de fraude avérée de la Direction, le Conseil doit nommer un administrateur provisoire immédiatement pour rassurer les marchés.
Sam : Et cet administrateur... c'est toi ?
— Je suis le lanceur d'alerte. Je suis celui qui a "découvert" la fraude et qui a tenté de l'arrêter. Je suis le seul qui connaisse le dossier. Ils n'auront pas le choix, Sam. S'ils veulent éviter que l'action s'effondre lundi matin, ils doivent montrer qu'ils ont fait le ménage et mis un homme de confiance aux commandes.
Sam siffla d'admiration. — T'es un grand malade. Tu ne vas pas juste gâcher le mariage. Tu vas faire un putsch en direct à la télé.
— C'est le seul moyen. Sabrina a dit qu'elle ne savait pas vivre sans rien. Alors, je vais lui offrir tout.
Je regardai par la baie vitrée. La ville brillait. Demain, je ne serai plus le petit protégé. Je serais le Roi. Ou alors je finirais en prison. Mais il n'y avait plus de retour en arrière.
Mon téléphone vibra. Un numéro masqué. Je décrochai.
Sabrina : Dis-moi que tu as un plan.
La voix de Sabrina. Faible, brisée.
— Sabrina ? Où es-tu ?
Sabrina : Dans ma chambre. Maman a mis un garde devant la porte pour être sûre que je ne m'enfuie pas. Je... je n'en peux plus, Noah. Je vais le faire. Je vais dire oui. Juste pour que ça s'arrête.
— Ne dit pas oui.
Sabrina : Pourquoi ? Tu m'as abandonnée. Tu as donné les preuves à Maman.
— J'ai donné ce qu'elle voulait voir. Fais-moi confiance, le Loup. Une dernière fois.
Il y eut un silence. J'entendais sa respiration saccadée.
Sabrina : Demain à l'autel... quand le prêtre demandera si quelqu'un s'oppose... ne dit rien, Noah. S'il te plaît. Ne te ridiculise pas. Laisse-moi partir.
— Sois belle demain, Sabrina. Sois la plus belle mariée que Montréal ait jamais vue. Parce que quand tu sortiras de cette église, tu ne seras pas Comtesse.
Sabrina : Quoi ?
— Dors. Je t'aime.
Je raccrochai avant de craquer. Je regardai Sam. — C'est verrouillé ?
Sam : C'est verrouillé. Demain, quand le prêtre pose la question... je balance la purée.
Je partis me coucher, mais je ne dormis pas. Je passai la nuit à répéter mon discours. Pas celui du témoin. Celui du nouveau PDG.