5 La descente aux enfers de Pierre

806 Words
5 La descente aux enfers de Pierre Il n’avait que soixante et onze ans. L’année suivante, ce fut autour d’Irène, son épouse et mère de Pierre, de passer l’arme à gauche, écrasée par une douleur extrême. Le choc fut terrible pour leur fils. Il noya longtemps son chagrin en se bâfrant de sucreries, en buvant déraisonnablement. Au volant de son bolide Fiat dernière génération, à des vitesses inconsidérées sur les routes belges, il frisa l’inconscience en fendant l’air par tous les temps. Il jouait avec sa vie comme à la roulette russe, manquant de peu de terminer ses escapades folles dans le décor. Pierre brûlait la chandelle par les deux bouts. Il donnait l’impression d’être atteint d’une maladie orpheline, et qu’il ne lui restait plus que quelques jours à vivre, à survivre. Il fallait impérativement qu’il profite de ses derniers instants sur terre. État second. État dépressif. État suicidaire qui dura des mois et des mois. Pierre se conduisait comme s’il souhaitait rejoindre au plus vite ses parents défunts, qu’il croyait immortels. Son humeur changea, parallèlement à une prise de poids progressive, insidieuse, de plus en plus visible. Il devint acariâtre, regimbant systématiquement devant les mises en garde pourtant plus que sensées de son épouse, qui fit montre durant des mois d’une diplomatie exemplaire et d’un calme incroyable, qui suscitèrent l’admiration de tous. Il importe que je prenne de la hauteur sur la crise existentialiste de Pierre, se persuada-t-elle. Lui semblait se moquer des tourments qu’il occasionnait parmi les membres de sa famille, ses amis de toujours, ses connaissances, les habitants du village, dont beaucoup s’étonnaient de sa descente aux enfers. À l’ouest, il ne s’aperçut pas que Lucia était plus fragile que ce qu’elle voulait bien montrer. Pierre n’était plus que l’ombre de lui-même. Il devint méconnaissable tant psychologiquement que physiquement, se laissant pousser la barbe, ne se douchant plus qu’épisodiquement. Il errait la nuit dans les couloirs de sa maison, comme un somnambule au comportement étrange. Il se parlait à lui-même dans une incompréhensible logorrhée, où ses mots s’entrechoquaient dans une alarmante logomachie. Il perdait pied, ne parvenait plus à remettre les gaz vers le cap de sa vie d’homme comblé. Lucia hésita longtemps à hausser le ton. Ce n’était pas dans sa nature de sortir de ses gonds comme elle le fit plus jeune, ne parvenant pas à contenir son impulsivité. Mais mue par une incoercible pulsion de survivance émanant du plus profond des âges, Lucia prit le taureau par les cornes pour faire réagir l’homme qu’elle aimait tant, et qu’elle ne reconnaissait plus. Elle attendit le moment propice pour se faire violence. Une fin d’après-midi, Lucia surprit Pierre debout et immobile, muet comme une carpe, accoudé à la fenêtre de sa chambre, pensif, la mine défaite, le regard vide, l’haleine vineuse, ne semblant plus tenir sur ses jambes. Peut-être végétait-il ainsi depuis des heures ? Lucia vint calmement s’asseoir auprès de lui. S’énerver n’aurait pas servi à grand-chose. Non, il fallait qu’elle adopte une attitude froide, et que sa colère fasse mouche sans aucune réplique possible. Il importait que son intervention agisse comme un électrochoc. Elle prit son courage à deux mains et lui asséna ces paroles comme un uppercut… ⸺ Pierre, tu sais que je t’aime et que je ne veux pas te blesser, tu l’es déjà. Mais sache que j’ai pris la liberté de prendre rendez-vous avec un psychiatre demain après-midi à l’hôpital de Bruxelles, où j’ai demandé que tu sois écouté pour trouver un traitement qui te permettra d’aller mieux, petit à petit. D’accord, mon amour ? Silence de cathédrale. Mains glacées. Corps qui se raidissent. Le temps qui vomit ses secondes. Pierre qui ne cille pas. Lucia qui plante son regard implorant dans celui de Pierre. Vols macabres des oiseaux dans le ciel laiteux et éburnéen lequel se transforme en linceul. Et puis, soudain, Pierre qui s’effondre dans les bras de sa Lumière. Pierre qui fond en larmes. Lucia qui glisse ses mains dans sa longue chevelure poivre et sel, laquelle lui donnait à la fois l’allure d’un poète en mal d’inspiration et d’un mendiant tant elle était sale. Lucia qui pleure à son tour, qui lâche prise en évacuant son trop-plein de tension nerveuse. ⸺ Oh ! Mon amour, pardonne-moi ! Je t’aime tellement. Je pensais être plus fort. Excuse-moi mon amour ! Je ne voulais pas te causer cette peine ! lui répondit timidement et honteusement Pierre, qui cherchait ses mots, comme s’il avait perdu momentanément l’usage de la parole. ⸺ Mon chéri ! Je n’ai rien à te pardonner car tu n’as commis aucune faute ! C’est moi qui t’implore de ne pas m’en vouloir d’avoir agi de la sorte dans ton dos en prenant cette initiative. Mais tu comprends ? Je suis terrorisée ! Tu deviens dangereux pour toi-même… Je me devais de réagir dans ton intérêt. Je connais ton aversion pour les psys ! se justifia Lucia qui avait quelque peu baissé la garde, rassurée par la réaction de son mari. Il s’avéra que les séances de psychanalyse lui firent un bien fou. Comme un alcoolique dégrisé après des mois de traitement, comme un boxeur resté longtemps groggy sous une avalanche de coups et qui parvient enfin à reprendre ses esprits, comme un désaxé qui récupère la raison, Pierre refit doucement surface et reprit goût à la vie.
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