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L’admiration de Pierre pour ses parents
Son père se prénommait Paul. C’était un ancien maître verrier d’art déco belge à la retraite qui, en 2012, un an avant d’aller rejoindre le paradis blanc de Michel Berger, fut fait Chevalier de l’Ordre de Léopold, distinction rarissime récompensant l’ensemble de son œuvre et de sa carrière.
Paul Dubois coulait des jours paisibles en compagnie de son épouse Irène dans leur appartement de standing bruxellois, bien acquis à la force du poignet après des années de labeur et de créations dans son atelier liégeois. Paul et Irène aimaient la vie culturelle et l’architecture de la capitale belge.
Ils y avaient aussi beaucoup d’amis. L’artisan était fou de son métier, reproduisant, améliorant, peaufinant chacun de ses gestes avec une minutie et une exigence rares. Ses doigts glissaient au ralenti sur la pâte de verre remise à la mode vers la fin du dix-neuvième siècle par Henry Clos, sculpteur symboliste féru d’archéologie.
Paul Dubois fut considéré comme une référence par ses pairs lorsque ses œuvres d’art furent reconnues, exposées dans les musées, vendues à de fins connaisseurs et à des collectionneurs du monde entier, dont une grande quantité au Japon. Il fit régulièrement la une des magazines d’art, participa à de nombreuses émissions radiophoniques et de télévision.
Paul adorait parler de sa passion, mais d’un naturel réservé, il dut longtemps se forcer à être sous le feu des projecteurs. Ses pièces uniques ou en édition limitée, d’une finesse esthétique singulière, comme ses vases de forme tubulaire à panse renflée à verre émaillé au décor gravé de fleurs, ses luminaires au corps de cristal aux courbes parfaites et sertis de motifs variés, ses sculptures de corps d’hommes et de femmes flattant les sens, avaient exigé des centaines d’heures de travail, d’où leur prix élevé, exclusivement à la portée de quelques privilégiés.
Paul tenta bien de démocratiser son art, d’organiser des journées portes ouvertes. Mais peu de vocations naquirent. Cependant, son atelier initial devint vite exigu. Les commandes s’accumulaient. Il dut sacrifier une pièce de sa maison principale pour étendre son domaine, engager des apprentis triés sur le volet, la plupart du temps des étudiants en licence de l’art, dont quelques-uns devinrent rapidement ses associés.
Mais il y eut très peu d’élus et beaucoup de déçus. D’aucuns abandonnèrent leur apprentissage au bout de quelques semaines. D’autres jetèrent l’éponge après pourtant une période de formation des plus prometteuses. Formation prodiguée par Paul Dubois en personne.
Ceux-là, qui se découragèrent sans doute trop précipitamment, ne surent jamais maîtriser les techniques de conception, de moulage, de cuissons par étapes successives draconiennes au degré près pour éviter de créer des fissures dévastatrices dans la pâte travaillée, sculptée, épousant la forme de moules refroidis puis garnis de granulés ou de poudres de verres colorés selon le rendu final recherché.
Et que dire du domptage du savoir-faire dit de la technique à cire fondue, qui en refroidit plus d’un ! Paul Dubois était devenu maître verrier après plus de quinze ans de travail, de remise en cause, d’amour, de patience. La patience, le maître-mot de chaque création artistique. Enfin, au cœur des motivations de l’esthète, il y avait en permanence le désir de rendre hommage à la mémoire de son père Louis, qui l’avait formé à ce métier exigeant et magnifique. La création comme un art de vivre.
Les sculptures en pâte de verre incarnaient la quête de cette beauté que Paul essaya de transmettre à Pierre, son fils unique. Ce dernier, à l’instar de son grand-père et de son père, fut bercé, nourri dès son plus jeune âge par cette poésie picturale et sculpturale émanant des réalisations en pâte de verre. Une poésie donnant autant d’importance à la matière qu’à la forme.
Or, Pierre alla plus loin dans son amour de l’art, guidé, influencé par les dons culinaires de sa mère Irène, qui excellait dans la réalisation de plats délicieux dont elle seule connaissait les arcanes. Il se revoyait constamment passer de l’atelier en pleine effervescence de son père à sa petite cuisine savamment agencée, où maintes fragrances s’évaporaient dans l’air comme des oiseaux migrateurs pressés de rejoindre d’autres continents.
Au soir de ses mélancolies, debout sur sa terrasse toscane fleurie de ses souvenirs, le regard rivé à la montagne apennine comme sur l’écran d’une immense toile de cinéma, Pierre essayait fréquemment de rattraper ces oiseaux en plein vol. Il fermait les yeux et ces fragrances lui revenaient en mémoire. Les racines de son enfance choyée. Et, si à vingt-cinq ans, il devint l’un des chefs étoilés les plus jeunes au monde, jalousé et courtisé, propriétaire d’un restaurant huppé dans le centre de Liège puis d’un autre à Bruxelles, il le devait à cet amour de ses parents pour la création.
Si les bases de même que les subtilités du métier de maître verrier furent enseignées à Pierre en majeure partie par son père, il en fut de même pour les recettes de sa mère, dont les mystères de fabrication lui avaient été dévoilés par sa propre mère Geneviève, la grand-mère maternelle de Pierre.
Quand Paul mourut, son épouse Irène perdit une partie d’elle-même, comme si elle avait été amputée d’un membre. Malgré l’amour de sa famille, de ses amis, malgré le traitement prescrit par le médecin, malgré les prières, un matin du mois de décembre 2014, peu avant la célébration des fêtes de Noël, elle fut retrouvée par son fils unique, endormie à jamais, allongée sur son lit, les yeux vides grands ouverts et les mains jointes, comme si elle avait rejoint le Ciel en priant. C’en fut trop pour Pierre.
Seize ans plus tard, le 17 juillet 2030, il avait fêté ses soixante-huit printemps en compagnie entre autres de ses deux enfants, Chiara et Lorenzo, de ses deux merveilles, comme il aimait à le répéter, fier et heureux.