7 Chiara et Lorenzo

878 Words
7 Chiara et Lorenzo Chiara et Lorenzo étaient alors respectivement âgés de quarante-trois et de quarante-deux ans. Chiara, dès son plus jeune âge, avait manifesté un intérêt addictif pour les arts, de la photographie à la mode, en passant par la sculpture, la musique, les peintres, les livres qu’elle dévorait dès qu’elle le pouvait, la danse, l’opéra, le théâtre et le cinéma. Rêveuse et romantique, elle exprimait les mêmes intérêts que sa mère Lucia pour ce qui pouvait embellir le monde, élever les âmes vers des contrées où la beauté efface les bassesses, les aspects les plus sombres de la nature humaine. Au mois d’août 2002, à quinze ans, elle eut une révélation en découvrant, lors d’un opéra joué dans le splendide théâtre Giglio à Lucques, sa fascination pour les voix lyriques. Dès qu’elle fut sortie de l’arène musicale, où elle s’était délectée des œuvres de Puccini et de Verdi, elle s’empressa sur un ton solennel de faire part de son émotion à ses parents surpris… ⸺ Maman, Papa ! Je veux devenir une cantatrice célèbre et chanter sur les scènes du monde entier ! Chiara, dont la ressemblance physique avec sa mère impressionnait, ne devint jamais une diva. Cependant, à partir de ses dix-neuf ans, durant un peu plus d’une décennie jusqu’à ses trente et un ans, après qu’elle eut longtemps suivi des cours de chant pour maîtriser sa voix de soprano, elle put réaliser une partie de son rêve en se produisant sur les scènes de petites salles de concert, où devant un maigre public, elle eut la sensation d’être une Callas adulée. Chiara décrocha, non sans peine, à vingt-cinq ans, une licence professionnelle d’activités culturelles et artistiques. Elle ignorait que le destin ferait fi de ses projets, de ses ambitions, et qu’à trente-quatre ans, elle serait rentrée dans le rang, confrontée à une réalité conjugale pesante ainsi qu’à ses obligations de maman. Non qu’elle regrettât, après une grossesse sans le moindre incident, d’avoir mis au monde au mois de mai 2021 une petite fille splendide prénommée Graziella. Non qu’elle désavouât ses nombreuses amourettes sans lendemain, qu’elle eût été bien incapable de quantifier tant elles furent insignifiantes. Non qu’elle désavouât son coup de foudre pour André, ingénieur informaticien français de trente-cinq ans en vacances, beau comme un dieu, aux manières d’un autre temps, sur la place du village de Casabasciana, un soir d’été de 2019. Non qu’elle déplorât de s’être trop tôt précipitée dans sa décision de s’unir avec cet homme, non elle ne regrettait rien ! Chiara n’était pas femme à se plaindre. Elle assumait toujours les conséquences de ses actes. Elle avait hérité de la force de caractère de sa mère Lucia, facette de sa personnalité qui ne transparaissait pas de prime abord. Il fallait bien la connaître pour se rendre compte qu’elle était une solitaire, et que, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle vive ou avait vécu, quoi qu’elle soit ou avait été contrainte d’assumer, elle n’était vraiment heureuse que lorsqu’elle se retrouvait seule, méditative et contemplative, lectrice assidue fuyant la réalité avec ses personnages favoris, les héros des pages silencieuses de ses romans. Quant à ses velléités artistiques, la routine, ses devoirs de mère exemplaire, l’humeur changeante, les exigences, le caractère bien tranché d’André, qu’elle épousa en grande pompe dans la même église liégeoise, où Pierre passa la bague au doigt de Lucia, en 1985, eurent vite raison de ses dernières poches de résistance. Derrière la mère en apparence comblée par son rayon de soleil Graziella, se cachait une femme au sourire désenchanté qui livrait ses insatisfactions et ses mystères sur la page blanche, confidente complice de ses bleus à l’âme, dont un secret inavouable à ses yeux, qu’elle pensait emporter dans la tombe. Cependant… Elle pensait également, à tort, que personne ne découvrirait l’existence de son journal intime, qu’elle dissimulait dans son grenier dans un coffret bouclé à double tour, lui-même enfoui dans un petit sac sous un fatras d’autres réticules qui avaient vécu. Chiara disposait d’une collection impressionnante de sacs à main. Quant à la clé du coffret, elle l’avait cachée au fond du tiroir d’un vieux secrétaire poussiéreux entassé sous les combles. Lorenzo, le frère de Chiara, ne voulait pas d’attache. À quarante-deux ans, il collectionnait les aventures comme on accumule des trophées de chasse. Séducteur dans l’âme, sûr de son charme auprès de jeunes femmes crédules, fleur bleue, ou en mal d’expériences sexuelles sans lendemain, Lorenzo frimait. Il donnait l’apparence de se moquer du véritable amour. Celui qui dure, qui se renforce, qui devient plus fort de seconde en seconde, d’heure en heure, d’année en année, jusqu’au dernier souffle, loin des donneurs de leçons qui pullulent, qui ne croient pas à la pérennité d’une vie à deux. Par égoïsme, par facilité. Pas d’engagement à long terme ! Surtout pas ! Le visage angélique de Lorenzo semblait camoufler une âme noire. Derrière la façade de son regard de braise, brûlait assurément un autre feu, celui de la fatuité poussée à son summum. Le coup de tonnerre, qui survint le jour de l’anniversaire de son père, changea définitivement la donne. Lucia et Pierre ne comprenaient pas qu’ils aient pu engendrer un tel phénomène. Plus le temps s’égrenait, plus leur fils devenait un étranger. Sa conduite leur répugnait. Ils étaient cependant fiers de sa réussite professionnelle dans le domaine de l’immobilier, qui appelait Lorenzo à voyager sans cesse dans le monde entier. PDG, les bénéfices de sa société augmentaient d’année en année. Pour honorer l’invitation de son père à sa fête d’anniversaire, il avait dû se libérer à contrecœur d’un important colloque à Dubaï. Les affaires passaient avant la famille. Mais il était bien présent en ce 17 juillet 2030, comme Graziella, fillette de neuf ans, que ses grands-parents maternels chouchoutaient.
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