La forêt changeait à mesure qu’ils s’éloignaient des terres de la meute.
Les arbres devenaient plus maigres, leurs branches tordues comme des doigts arthritiques pointés vers un ciel laiteux. Le sol se faisait pierreux, ingrat, et chaque pas résonnait d’un écho creux, comme si le monde lui-même refusait de les accueillir.
Aelyra avançait en silence, soutenant Kaël autant qu’elle le pouvait. Chaque respiration de l’ancien alpha semblait être un combat. La fièvre le brûlait de l’intérieur, conséquence directe de la perte brutale de la lune — une amputation de l’âme.
Eryndor marchait quelques pas devant eux.
Il n’avait pas dit un mot depuis leur départ.
Ce silence pesait plus lourd que la menace de la meute.
— Nous devons nous arrêter, murmura finalement Aelyra. Il ne tiendra pas jusqu’à la nuit.
Eryndor s’arrêta net. Il se retourna lentement, son visage fermé comme une statue de marbre fendu.
— S’arrêter ici serait une invitation à la mort.
— Continuer l’est aussi, répliqua-t-elle, la voix tremblante mais ferme.
Kaël tenta de protester, mais un accès de toux le plia en deux. Du sang sombre macula ses lèvres.
Aelyra sentit son cœur se serrer.
— Regarde-le, Eryndor. Tu le vois bien.
Le vampire soutint le regard de la sorcière. Pendant un instant, son masque se fissura.
— Je le vois, répondit-il. Et je vois aussi ce que cela fait de survivre quand on a été privé de ce qui nous définissait.
Il s’approcha enfin et posa une main froide sur le front de Kaël. Ses yeux écarlates se voilèrent légèrement.
— Son corps rejette sa nouvelle condition, dit-il. La bête est partie… mais elle a laissé un vide que la chair ne sait pas combler.
— Tu peux l’aider ? demanda Aelyra dans un souffle.
Eryndor hésita.
— Oui. Mais pas sans conséquences.
Elle hocha la tête sans réfléchir.
— Fais-le.
Il se redressa, les mâchoires crispées.
— Chaque goutte de pouvoir que je lui transmettrai te sera retirée. Le lien ne distingue plus entre la compassion et le sacrifice.
Aelyra sentit une pointe de colère monter.
— Alors prends-le. J’en ai assez de survivre pendant que les autres s’effondrent autour de moi.
Eryndor la fixa longuement, troublé malgré lui.
— Tu n’as toujours pas compris, murmura-t-il. Ce lien ne te demande pas de mourir pour moi. Il te demande de vivre… à travers moi.
Elle détourna le regard.
Ils trouvèrent refuge dans une ancienne grotte dissimulée par des ronces épaisses, vestige d’un ancien sanctuaire oublié. L’air y était humide, chargé d’une odeur de pierre et de mousse.
Kaël fut étendu sur un lit de feuilles sèches. Son corps tremblait par vagues irrégulières.
Aelyra s’agenouilla près de lui, posant une main sur sa poitrine.
— Reste avec nous, murmura-t-elle.
Il entrouvrit les yeux.
— Je ne sens plus la forêt… ni la meute… souffla-t-il. C’est comme être sourd dans un monde qui crie.
Elle ravala ses larmes.
— Tu n’es pas seul.
Il esquissa un sourire faible.
— Si. Mais je m’y ferai.
Eryndor s’approcha lentement. Il se coupa la paume sans un mot, le sang noir perlant aussitôt. Une énergie sombre pulsa autour de sa main.
— Ce que je vais faire n’est pas un don, dit-il à Kaël. C’est un prêt.
Il posa sa main sanglante sur la poitrine de l’ancien alpha.
Kaël se cambra en hurlant.
Aelyra sentit aussitôt la douleur la frapper — brutale, violente, comme si on lui arrachait quelque chose depuis l’intérieur. Elle tomba à genoux, suffoquant.
Le lien s’embrasa.
Le sang vampirique se répandit dans les veines de Kaël, non pour le transformer, mais pour stabiliser ce qui restait de lui. La fièvre retomba légèrement. Sa respiration se calma.
Eryndor retira sa main, vacillant.
— Voilà tout ce que je peux faire… pour l’instant.
Aelyra peinait à respirer. Des points noirs dansaient devant ses yeux.
— Tu aurais dû me prévenir… murmura-t-elle.
— Je l’ai fait.
Il se détourna.
Le silence retomba, plus lourd encore.
Les heures passèrent lentement. La nuit s’installa, froide, hostile. Aelyra finit par s’asseoir près de l’entrée de la grotte, les bras autour de ses genoux.
Eryndor la rejoignit sans bruit.
— Tu me détestes, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Elle resta silencieuse un long moment.
— Je te crains, répondit-elle enfin. Parce que si je te déteste, alors tout cela aura un sens. Mais si je ne le fais pas…
Elle releva les yeux vers lui.
— Alors je dois accepter que je t’ai choisi. Même sans le vouloir.
Ses mots furent plus tranchants qu’une lame.
Eryndor détourna le regard, le visage assombri.
— Je n’ai jamais voulu être ton geôlier.
— Pourtant tu l’es.
Un silence tendu s’installa.
— Kaël va s’en remettre ? demanda-t-elle.
— Son corps, oui. Son âme… je l’ignore.
Elle ferma les yeux.
— Et moi ?
Il la regarda longuement, comme s’il cherchait une réponse honnête au fond de siècles de solitude.
— Toi, Aelyra… tu es en train de devenir quelque chose que ni la prophétie ni les clans n’avaient prévu.
— Quoi donc ?
Il s’approcha d’elle, si près qu’elle sentit le froid familier du lien vibrer.
— Une femme capable de survivre à l’amour… sans qu’il la détruise entièrement.
Au fond de la grotte, Kaël ouvrit les yeux.
Il ne dit rien.
Mais dans son regard nouveau, dépourvu de l’or de la lune, naissait quelque chose d’inédit.
Une colère silencieuse.
Une volonté humaine.
Et peut-être… un chemin que ni la prophétie ni la magie n’avaient su tracer.