L’aube n’apporta aucune paix.
Elle se contenta d’éclairer l’horreur avec une cruauté méthodique, révélant ce que la nuit avait tenté de dissimuler. Le sanctuaire n’était plus qu’un champ de ruines, un vestige brisé d’un pacte ancien que nul n’aurait dû forcer.
Aelyra marchait aux côtés d’Eryndor, soutenant Kaël de l’autre côté. Chaque pas était un supplice. Le corps de l’ancien alpha semblait peser le double de son poids, comme si la terre elle-même cherchait à le reprendre maintenant qu’il n’appartenait plus à la lune.
Kaël respirait difficilement. Sa peau était moite, son front brûlant. Il n’y avait plus aucune trace de la vigueur surnaturelle qui l’avait toujours porté.
— On ne peut pas continuer ainsi, murmura Aelyra, la voix étranglée. Il va s’effondrer.
Eryndor hocha la tête et leva la main. L’air se glaça autour d’eux, formant une barrière invisible.
— Ils sont proches, dit-il calmement. Trop proches.
Comme pour confirmer ses paroles, un hurlement déchira l’air. Puis un autre. Et encore un autre.
La meute les encerclait déjà.
Kaël releva péniblement la tête.
— Ce ne sont pas des chasseurs… murmura-t-il. Ce sont les miens.
Ces mots furent plus douloureux que n’importe quelle blessure.
Ils atteignirent une clairière bordée d’arbres noirs et noueux. Là, Aelyra sentit l’atmosphère changer brutalement. L’air était chargé d’hostilité, saturé de colère primitive.
Des silhouettes émergèrent des fourrés.
D’abord une. Puis trois. Puis une dizaine.
Des loups-garous, certains sous forme humaine, d’autres à demi transformés, les yeux brillants d’une lueur féroce. Ils formèrent un cercle parfait autour du trio.
Au centre, un homme s’avança.
Grand, large d’épaules, le regard dur comme la pierre. Une cicatrice ancienne barrait son visage de la tempe à la mâchoire.
— Kaël Grimsang, déclara-t-il. Ou devrais-je dire… Kaël le Déchu.
Aelyra sentit le corps de Kaël se tendre faiblement contre elle.
— Rethan… murmura-t-il.
— Second de meute, répondit l’homme avec un sourire froid. Du moins… jusqu’à ce que tu perdes ce droit.
Rethan inspira profondément, reniflant l’air.
— Il n’y a plus de lune en toi, Kaël. Plus de dominance. Plus de lien. Tu n’es plus qu’un homme.
Un grondement d’approbation parcourut la meute.
Aelyra fit un pas en avant, les mains tremblantes mais levées.
— C’est de ma faute, dit-elle. S’il doit y avoir un prix, prenez-moi.
Un rire éclata.
— Une sorcière qui se livre ? Voilà qui est nouveau.
Rethan posa sur elle un regard chargé de mépris… puis ses yeux s’attardèrent sur Eryndor. Son sourire s’effaça aussitôt.
— Un vampire, en plus. La corruption est donc complète.
Eryndor ne bougea pas.
— Recule, sorcière, dit-il doucement à Aelyra. Ce conflit ne te protégera pas.
Kaël secoua la tête avec difficulté.
— Non… elle reste.
Il rassembla ce qu’il lui restait de force et se redressa, tremblant mais droit. Même privé de la lune, il conservait quelque chose que la meute reconnaissait instinctivement.
La dignité.
— Je n’ai jamais fui mes responsabilités, dit-il d’une voix rauque. Si vous voulez un nouvel alpha… alors prenez-le. Mais laissez-les partir.
Un silence pesant s’installa.
Rethan plissa les yeux.
— Tu crois encore pouvoir commander ?
Il s’approcha brusquement et frappa Kaël en plein torse.
Aelyra cria.
Kaël s’effondra à genoux, suffoquant. Le bruit sec de l’impact résonna comme une condamnation.
— Arrête ! hurla Aelyra.
Elle laissa éclater sa magie.
Une onde de force projeta plusieurs loups en arrière. Les arbres frémirent, leurs branches gémissant sous la pression invisible.
Rethan recula d’un pas, surpris… puis sourit.
— Voilà donc la sorcière prophétique.
Eryndor se plaça aussitôt devant elle.
— Tu ferais mieux de reculer, grogna-t-il. Mon contrôle est déjà fragile.
— Ou quoi ? Tu la videras de son sang ?
Le regard d’Eryndor s’assombrit.
— Non. Je viderai ta meute.
La tension devint explosive.
Aelyra sentit alors quelque chose se produire en elle.
Une douleur vive. Intime. Comme si un fil invisible se resserrait autour de son cœur.
Elle porta une main à sa poitrine.
— Eryndor…
Il vacilla.
— Le lien… murmura-t-il. Ils m’obligent à puiser.
Elle comprit avec horreur.
Chaque fois qu’il utilisait son pouvoir désormais…
c’était elle qui en payait le prix.
— Assez ! cria-t-elle.
Elle s’agenouilla près de Kaël, posa une main sur son front brûlant.
— Je ne vous laisserai pas le tuer.
Rethan inclina la tête.
— Alors tu acceptes l’exil.
Le mot tomba comme une lame.
— Exilés de nos terres, poursuivit-il. Toi, la sorcière. Lui, le vampire. Et Kaël… l’ancien alpha déchu.
— Et s’il refuse ? demanda Aelyra.
Rethan sourit sans joie.
— Alors la meute appliquera la loi du sang.
Kaël serra faiblement la main d’Aelyra.
— Pars, murmura-t-il encore. Je te l’ai déjà demandé.
Elle secoua la tête, les larmes coulant librement.
— Non. Cette fois… je ne choisis plus contre toi.
Elle releva la tête, le regard embrasé.
— Nous partons ensemble.
Un murmure parcourut la meute.
Rethan les observa longuement, puis fit un signe bref.
— Qu’il en soit ainsi. Mais sachez-le…
Il se pencha vers eux, la voix basse, menaçante.
— Un alpha peut tomber.
Mais la meute… n’oublie jamais.
Ils s’écartèrent, ouvrant un passage étroit vers la forêt.
Aelyra aida Kaël à se relever. Eryndor ouvrit la marche, le visage fermé.
Alors qu’ils s’enfonçaient dans les bois, une certitude s’imposa à elle, lourde et glaciale :
Ils venaient de perdre bien plus qu’un sanctuaire.
Ils avaient perdu un territoire.
Une identité.
Et la route qui s’ouvrait devant eux ne menait ni au pardon…
ni à la paix.