Chapitre 19 — Les cendres du lien

858 Words
Le silence qui suivit l’explosion fut plus terrifiant que le cri qui l’avait précédée. Un silence total. Épais. Absolu. La poussière retombait lentement sur les pierres du sanctuaire, comme une neige grise et morte. La lune, toujours pleine, semblait figée dans le ciel, témoin muet de ce qui venait d’être accompli… ou détruit. Aelyra gisait à genoux au centre du cercle, haletante, les mains plaquées contre la pierre. Son corps tremblait de façon incontrôlable, vidé de magie, vidé de force, vidé presque d’elle-même. Chaque respiration lui arrachait la poitrine. — Kaël… Eryndor… Sa voix se brisa. Elle leva la tête. Le cercle était brisé. Les runes, autrefois incandescentes, n’étaient plus que des marques noires, carbonisées, comme si la pierre elle-même avait été brûlée de l’intérieur. Les filaments de lumière avaient disparu, remplacés par des fissures profondes courant jusqu’au cœur du sanctuaire. Et ils étaient là. Kaël était étendu sur le sol, à quelques mètres d’elle. Son corps avait repris une forme humaine complète, mais une pâleur inquiétante avait remplacé la chaleur animale qui l’habitait d’ordinaire. Son torse se soulevait faiblement. Vivant. Mais à quel prix ? Plus loin, près d’une pierre dressée fendue en deux, Eryndor se tenait debout. Immobile. Trop immobile. Son manteau était déchiré, sa peau marquée de fissures sombres semblables à des veines de cendre. Là où son cœur aurait dû battre, une lueur rouge sombre pulsait faiblement, instable, comme une flamme sur le point de s’éteindre. Aelyra sentit une douleur aiguë lui transpercer la poitrine. Le lien. Il était… différent. Elle se redressa avec difficulté et fit un pas vers Kaël. À peine s’approcha-t-elle de lui qu’une vague de froid glacial la repoussa, invisible mais implacable. Elle trébucha, suffoquant. — Non… murmura-t-elle. Ce n’est pas possible… Elle se tourna vers Eryndor. Le froid disparut instantanément. À la place, une brûlure familière, presque réconfortante, se propagea dans ses veines. Le sang répondit au sang. Le lien vampirique vibrait encore — affaibli, instable, mais intact. Trop intact. — Aelyra… La voix d’Eryndor était rauque, étranglée. Il posa une main contre la pierre pour se soutenir, ses doigts laissant derrière eux une trace sombre. — Qu’est-ce que tu as fait…? Elle sentit ses jambes se dérober. — J’ai essayé de… de refuser le choix, sanglota-t-elle. J’ai tenté de diviser le rituel… de l’ancrer en moi plutôt que de— — Tu as forcé la prophétie, la coupa-t-il doucement. Personne n’a jamais survécu à cela. Kaël gémit. Aelyra se précipita vers lui, cette fois sans être repoussée. Elle s’agenouilla à ses côtés, posa une main tremblante sur sa joue. Il ouvrit lentement les yeux. Mais le regard doré avait disparu. Ses iris étaient d’un gris terne, presque humain. — Aelyra… souffla-t-il. Elle sentit son cœur se fissurer. — Je suis là. Je suis là, Kaël. Il fronça les sourcils, visiblement confus. — La lune… je ne l’entends plus. Le monde sembla s’effondrer. Elle retira sa main comme si elle s’était brûlée. — Non… non, non… Eryndor s’approcha lentement, son expression assombrie par une compréhension terrible. — Le lien lunaire, murmura-t-il. Il a été brisé. Aelyra secoua la tête, refusant l’évidence. — Je ne voulais pas te condamner ! Je voulais vous sauver tous les deux ! Kaël tenta de se redresser, mais ses muscles refusèrent d’obéir. Il n’y avait plus cette force surnaturelle, cette résilience propre aux loups-garous. — Je me sens… vide, dit-il faiblement. Comme si une partie de moi avait été arrachée. Aelyra sanglotait à présent ouvertement. — Je suis désolée… Kaël… Je te jure que je— Il leva une main tremblante et la posa sur la sienne. — Ne t’excuse pas, murmura-t-il. Si c’est le prix pour que tu vives… alors je l’accepte. Ses mots furent plus cruels qu’un reproche. Eryndor détourna le regard, la mâchoire crispée. — Le rituel n’a pas seulement brisé le lien, dit-il d’une voix sourde. Il a redistribué l’équilibre. Ton pouvoir… et le sien… se sont effondrés sur moi. Aelyra le fixa, terrifiée. — Qu’est-ce que ça signifie ? Le vampire inspira profondément. — Cela signifie que mon existence est désormais liée à la tienne de façon irréversible. Si tu faiblis… je faiblirai. Si tu meurs… Il ne termina pas sa phrase. Le vent se leva brusquement, charriant avec lui une odeur de sang frais et de cendre. Au loin, des hurlements retentirent. La meute. Aelyra se releva lentement, le visage ravagé par la peur. — Ils vont sentir que Kaël n’est plus l’alpha. Eryndor acquiesça. — Et ils viendront réclamer ce qui leur a été volé. Kaël serra la main d’Aelyra une dernière fois. — Pars, dit-il. Avant qu’ils arrivent. — Je ne te laisserai pas ! Il esquissa un sourire fatigué. — Tu viens déjà de perdre assez pour une nuit. La lune se voila enfin derrière les nuages, plongeant le sanctuaire dans une obscurité presque totale. Et dans cette nuit nouvelle, Aelyra comprit une vérité insoutenable : Elle n’avait pas choisi entre le loup et le vampire. Elle avait créé quelque chose de pire. Un monde déséquilibré. Un amour devenu dépendance. Et un ancien alpha réduit à un homme… dans un monde qui dévore les faibles.
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