Le hurlement de Kaël ne résonna pas dans la forêt.
Il déchira la nuit.
Aelyra sentit le son lui traverser la poitrine comme une lame invisible. Ce n’était pas un cri de rage pure — c’était pire. C’était l’appel d’un Alpha blessé, un appel que la meute entendait jusque dans le sang.
— Il les appelle…, murmura-t-elle.
Eryndor hocha lentement la tête.
— Oui. Et pas pour discuter.
À peine les mots prononcés que la forêt s’anima. Des silhouettes surgirent entre les arbres, rapides, coordonnées, mortellement silencieuses. Des dizaines de loups encerclèrent la clairière, leurs yeux luisant d’une colère contenue.
Aelyra fit un pas en avant.
— Ne les provoque pas, souffla Eryndor. Cette fois, ce n’est pas une question de pouvoir.
Kaël apparut enfin, à découvert.
Il avait laissé tomber toute retenue.
Ses traits étaient partiellement transformés, ses yeux dorés brûlant d’une fureur mêlée de douleur. Il ne regardait pas Eryndor. Pas encore.
Il fixait Aelyra.
— Dis-moi que je me trompe, dit-il d’une voix rauque.
Le silence s’abattit comme une sentence.
Aelyra ouvrit la bouche… puis la referma.
Elle ne mentit pas.
Kaël ferma les yeux un bref instant.
Quand il les rouvrit, quelque chose était mort.
— Alors c’est fini, déclara-t-il.
Un murmure parcourut la meute.
— Alpha…, osa dire l’un des anciens loups.
— Elle n’est plus sous notre protection, trancha Kaël. Et ce vampire non plus.
Les crocs apparurent. Les griffes sortirent.
Eryndor s’avança enfin, calme, presque solennel.
— Tu savais que cela pouvait arriver.
Kaël tourna lentement la tête vers lui.
— Non, répondit-il. Je savais que tu le voulais.
Un battement de cœur.
Puis l’explosion.
Les loups attaquèrent.
Pas en désordre — en formation. Une vague vivante de muscles, de crocs et de rage. Eryndor bougea à peine, son corps devenant une ombre fluide, brisant les assauts avec une précision glaciale.
Aelyra cria.
— STOP !
La magie jaillit d’elle comme une onde de choc.
Le sol trembla, projetant loups et vampire en arrière sans les blesser mortellement. La forêt entière sembla se figer.
Aelyra se tenait au centre, les yeux brillants d’une lueur instable.
— Assez ! cria-t-elle. Plus personne ne mourra pour mes choix !
Kaël se redressa lentement.
— Trop tard.
Il s’approcha, ignorant la menace.
— Chaque Alpha paie pour ses erreurs, Aelyra. Et chaque sorcière paie pour ses décisions.
Elle tremblait.
— Je n’ai pas cherché à le remplacer.
— Tu n’as pas eu besoin, répondit-il. Tu as simplement cessé de me choisir.
Ces mots furent pires qu’une condamnation.
Eryndor posa une main ferme sur l’épaule d’Aelyra.
— Tu n’as rien fait de mal.
Kaël grogna.
— Ne la touche pas.
— Ou quoi ? demanda Eryndor calmement.
La tension devint insupportable.
Aelyra sentit Valcrys réagir en elle.
La fracture.
La magie devint plus froide, plus tranchante.
— Si vous continuez, dit-elle d’une voix altérée, je ne contrôlerai plus rien.
Kaël la regarda longuement, comme s’il la voyait pour la dernière fois.
— Alors écoute-moi bien, dit-il. Tu n’es plus la nôtre. Mais tu n’es pas encore la sienne non plus.
Il se tourna vers la meute.
— Repli.
Les loups hésitèrent, puis obéirent.
Kaël resta seul un instant, face à Aelyra.
— Le jour où tu perdras le contrôle…, murmura-t-il, …je reviendrai. Pas comme ton allié.
Il disparut dans la forêt.
Le silence retomba, lourd, irréversible.
Aelyra s’effondra à genoux.
— C’est ma faute…, sanglota-t-elle enfin.
Eryndor s’agenouilla devant elle, prenant son visage entre ses mains.
— Non. C’est le prix de ton évolution.
Elle le repoussa faiblement.
— Ne fais pas ça. Ne transforme pas ma douleur en justification.
Il la regarda, surpris.
Puis, lentement, il sourit autrement.
— Très bien. Alors accepte-la.
La nuit se referma sur eux.
Quelque part, la meute se divisait.
Quelque part, les Anciens observaient.
Et quelque part, Valcrys se nourrissait de chaque choix irréversible.
Le prix avait été payé.
Mais la dette, elle, venait seulement de commencer.