Chapitre 13 — La tentation du sang

702 Words
La nuit ne s’était pas encore retirée lorsque Aelyra sentit le changement. Ce n’était pas une attaque. Ni une vision. C’était plus insidieux. Un appel. Elle se redressa lentement, le souffle court, la peau parcourue d’un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid. Le lien rituel vibrait à son poignet comme une veine ouverte, pulsant au rythme d’un autre cœur que le sien. Celui d’Eryndor. — Non…, murmura-t-elle. Mais son corps, lui, écoutait déjà. Elle se leva sans bruit et s’éloigna du camp, laissant derrière elle le feu mourant, les loups silencieux et le poids écrasant du regard de Kaël qu’elle n’osait plus affronter. Elle le trouva près de la rivière. Eryndor se tenait immobile, la lumière lunaire glissant sur ses traits pâles. L’eau reflétait son image sans la déformer — signe ancien d’un vampire qui ne se mentait plus à lui-même. — Tu le ressens aussi, dit-il sans se retourner. Aelyra s’arrêta à quelques pas. — Tu n’avais pas le droit de m’appeler ainsi. Il tourna lentement la tête. — Je ne l’ai pas fait volontairement. Elle frissonna. — Alors pourquoi suis-je là ? Eryndor s’approcha, lentement, chaque pas calculé. — Parce que tu es fatiguée de résister. Ses mots n’étaient pas une accusation. C’était une vérité nue. Aelyra détourna le regard. — Kaël… — Est brisé, compléta Eryndor. Et tu t’interdis de l’être à ton tour. Le silence se tendit entre eux, lourd de ce qui n’était pas encore arrivé mais déjà possible. — Ce que tu ressens, reprit-il doucement, ce n’est pas une trahison. C’est une réaction. — Aux morts que je laisse derrière moi ? murmura-t-elle. — À la solitude, répondit-il. Elle le fixa enfin. — Tu crois comprendre la solitude ? Un sourire lent, sombre, étira ses lèvres. — Je l’ai choisie pendant des siècles. Le lien pulsa violemment. Aelyra porta une main à sa poitrine, suffoquant brièvement. Une chaleur brûlante se répandit dans ses veines, différente de sa magie — plus intime, plus dangereuse. — Arrête…, murmura-t-elle. — Je ne fais rien, répondit Eryndor, sa voix soudain rauque. C’est ton corps qui s’ouvre. Elle sentit la tentation la submerger. Pas celle du sang en tant que tel. Mais celle de l’abandon. — Si je te laisse faire…, souffla-t-elle, …qu’est-ce que ça fera de moi ? Eryndor leva lentement la main, s’arrêtant à quelques centimètres de sa peau. — Honnête. Elle ferma les yeux. Et hocha la tête. Le contact fut immédiat. Lorsqu’il posa ses doigts sur son poignet, la magie d’Aelyra s’agita violemment, puis se calma — comme si elle reconnaissait enfin quelque chose qui ne cherchait pas à la dominer. Eryndor inspira profondément. — Ton sang…, murmura-t-il, …ne se donne pas. Il choisit. Elle haletait. — Alors prends ce qu’il t’accorde. Il hésita. Un battement. Puis il inclina la tête et effleura sa peau de ses crocs. La douleur fut brève. La sensation, elle, infinie. Aelyra sentit le monde se fragmenter : la rivière, la forêt, la nuit — tout se dissout dans une chaleur profonde, enveloppante. Pas de perte. Pas de soumission. Un partage. Eryndor se figea brusquement, ses mains se crispant. — C’est suffisant, grogna-t-il en se reculant. Elle chancela, le souffle court. — Pourquoi t’arrêter ? Il la regardait comme on regarde une catastrophe magnifique. — Parce que si je continue… je ne m’arrêterai plus pour de bonnes raisons. Le silence retomba, chargé d’une tension nouvelle. Au loin, une branche craqua. Kaël. Il se tenait à l’orée des arbres, figé, les yeux brillant d’une lueur sauvage. Il avait vu. Pas tout. Mais assez. Le regard d’Aelyra croisa le sien. Elle ouvrit la bouche. Aucun mot ne sortit. Kaël recula lentement, comme frappé au cœur. — Voilà donc ton choix…, murmura-t-il. Puis il disparut dans la forêt, laissant derrière lui un hurlement muet. Aelyra sentit ses jambes céder. — Kaël…, souffla-t-elle. Eryndor posa une main ferme sur son épaule. — Ce qui vient de se passer…, dit-il gravement, …ne pourra pas être effacé. Elle le savait. La tentation n’était plus une promesse. Elle était devenue un acte. Et quelque part, sous la lune brisée par les nuages, un lien ancien venait de mourir… …tandis qu’un autre, plus sombre, venait de naître.
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