Chapitre 12 — La fracture

817 Words
Ils quittèrent Valcrys sans se retourner. La lumière du matin était pâle, presque honteuse, comme si même le jour refusait d’éclairer ce qui venait d’être brisé. La forêt reprenait lentement ses droits, mais rien n’effaçait l’écho du cri, ni l’absence soudaine dans la meute. Kaël marchait en tête. Son pas était mécanique, trop régulier, trop contrôlé. Chaque muscle de son corps était tendu comme un fil prêt à rompre. Il n’avait pas repris sa forme de loup, refusant l’instinct qui lui aurait permis de hurler sa douleur. Derrière lui, Aelyra avançait à distance. Elle sentait le vide. Pas seulement celui laissé par la mort — mais celui qu’elle avait créé entre eux. Le lien ancien, fragile mais réel, qui les avait rapprochés au fil des chapitres précédents… s’était fissuré à Valcrys. Et elle ne savait pas comment le réparer. Eryndor fermait la marche, silencieux. Son visage était impassible, mais le lien rituel trahissait une agitation sourde. Il percevait la colère de Kaël comme une onde brûlante, et la culpabilité d’Aelyra comme une mer trop calme pour être honnête. — Nous devrions nous arrêter avant la tombée de la nuit, dit-il enfin. Kaël ne répondit pas. — Alpha, insista Eryndor. Kaël se retourna brusquement, les yeux brillants d’un éclat animal. — Ne m’appelle pas comme ça. Un silence lourd tomba. Aelyra sentit son cœur se serrer. — Kaël…, commença-t-elle. — Non, coupa-t-il. Pas maintenant. Il la fixa enfin. Et ce regard… elle ne l’avait jamais vu ainsi. Pas de tendresse. Pas de désir. Seulement une douleur brute, contenue par la discipline d’un chef qui refusait de s’effondrer devant les siens. — Tu as choisi, dit-il. Et tu n’as même pas hésité. — Ce n’est pas vrai, protesta-t-elle faiblement. — Si, gronda-t-il. Tu as laissé Valcrys décider à ta place. Les mots frappèrent plus fort qu’un coup. — Je n’avais pas d’autre option, murmura Aelyra. — Il y a toujours une autre option, répondit-il. Mais certaines demandent de perdre autrement. Elle baissa les yeux. — Tu crois que je ne ressens rien ? Que je n’ai rien perdu ? Kaël s’approcha d’un pas. — Ce n’est pas ton sang qui est tombé. La phrase était simple. Définitive. Aelyra chancela comme si elle avait été frappée. Eryndor intervint alors, sa voix basse mais ferme. — Assez. Kaël se tourna vers lui, prêt à attaquer. — Tu n’as rien à dire. — Si, répondit Eryndor calmement. Parce que ce que tu fais maintenant, Alpha… c’est exactement ce que Valcrys attend. Kaël grogna. — Ne parle pas de ce lieu. — Il se nourrit de fractures, continua Eryndor. De rancœurs. De loyautés brisées. Si tu la rejettes, tu facilites ce qui vient. Aelyra releva la tête, surprise. — De quoi parles-tu ? Eryndor la regarda longuement. — Valcrys ne t’a pas seulement donné un sursis. Elle t’a marquée. Chaque rupture que tu provoques renforce son emprise. Kaël se figea. — Tu le savais ? — Je le soupçonnais, répondit le vampire. Maintenant, j’en suis sûr. Aelyra sentit la panique monter. — Alors je dois réparer…, murmura-t-elle. Je dois— — Tu ne peux pas forcer la confiance, dit Kaël froidement. Pas après ça. Il se détourna. — Nous campons ici. La meute viendra récupérer le corps au lever du jour. Ensuite… je déciderai si je continue cette folie. Ces mots furent pires qu’une menace. Aelyra resta immobile, incapable de respirer correctement. La nuit tomba lentement. Le feu fut allumé sans cérémonie. Personne ne parla pendant longtemps. Les flammes projetaient des ombres déformées sur leurs visages, comme si chacun voyait une version altérée de l’autre. Aelyra finit par s’éloigner du camp, incapable de supporter le poids du silence. Elle s’enfonça entre les arbres, jusqu’à ce que le lien rituel pulse plus fort. — Tu fuis encore, observa une voix derrière elle. Eryndor. Elle se retourna, épuisée. — Je ne fuis pas. Je respire. Il s’approcha lentement, respectant une distance calculée. — Kaël ne te pardonnera pas facilement. — Je le sais, répondit-elle. Et c’est ce qui me détruit. Eryndor l’observa avec une attention presque cruelle. — Tu portes la culpabilité comme une pénitence. Ce n’est pas une réparation. — Et toi ? demanda-t-elle. Tu ne ressens rien ? Un sourire bref traversa son visage. — Si. Mais je ne laisse pas la douleur guider mes décisions. Elle serra les poings. — Tu veux dire que tu l’utilises. — Exactement. Le silence entre eux était différent. Moins fragile. Plus dangereux. — Si je bascule…, murmura-t-elle, …est-ce que tu m’arrêteras vraiment ? Eryndor la fixa, ses yeux rouges brillant dans l’obscurité. — Je ne sais pas encore si je t’arrêterai… ou si je te suivrai. Cette réponse la fit frissonner. Au loin, un hurlement s’éleva. Pas de rage. De deuil. Kaël. Aelyra sentit quelque chose céder en elle. La fracture était là. Invisible. Profonde. Et chacun d’eux venait de choisir comment il allait y survivre.
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