Chapitre 16 — Ce que la nuit réclame

797 Words
La lune ne descendit pas. Elle s’alourdit. Aelyra sentit son poids comme une main invisible pressée contre sa poitrine, ralentissant sa respiration, épaississant chaque pensée. Le cercle de pierres vibrait encore faiblement autour d’eux, mais la barrière qu’elle avait dressée s’effilochait déjà, comme une promesse trop tendue. Elle ouvrit les yeux. Eryndor était toujours là, à genoux devant elle, immobile. Son contrôle était une chose presque palpable — une digue dressée contre une marée qu’il connaissait trop bien. — Ne détourne pas le regard, murmura-t-il. Si tu t’ancres, tu tiendras. — Et si je ne tiens pas ? demanda-t-elle d’une voix tremblante. Il ne répondit pas tout de suite. — Alors la nuit prendra ce qu’on lui a refusé jusque-là. La magie d’Aelyra se mit à affluer brutalement, incontrôlée. Pas comme un sort, pas comme une attaque — comme une réaction. Son sang brûlait, éveillé par la morsure précédente, par la pleine lune, par la fracture de Valcrys encore ouverte. Elle porta une main à sa gorge. — J’ai froid…, murmura-t-elle. Eryndor se figea. — Non. Tu as faim. Elle recula d’un mouvement brusque. — Ne dis pas ça. — Écoute-moi, Aelyra, dit-il calmement mais fermement. Ce que tu ressens n’est pas une corruption. C’est une transition. Ton corps cherche un équilibre nouveau. Elle secoua la tête. — Je ne veux pas devenir dépendante de toi. Ses mots le frappèrent plus durement qu’il ne l’aurait cru. — Tu ne l’es pas, répondit-il après un silence. Mais tu dois choisir comment tu nourris ce que tu deviens. La nuit vibra. Un craquement sec résonna autour d’eux. Aelyra se plia en deux, un gémissement lui échappant. La magie explosa brièvement, faisant trembler les pierres. Des images la submergèrent : Valcrys renaissant dans le sang, Kaël hurlant sous une lune rouge, Eryndor couvert d’ombres, la regardant non plus comme une alliée… mais comme une égale dangereuse. — Arrête…, supplia-t-elle. Fais que ça s’arrête. Eryndor la saisit par les épaules. — Regarde-moi. Elle obéit. Ses yeux brillaient d’une lueur instable, mêlant l’argent de la lune et une teinte sombre inconnue. — La nuit réclame toujours quelque chose, dit-il doucement. Si tu refuses de lui donner une direction, elle en prendra une seule. — Laquelle ? — La destruction. Un hurlement lointain s’éleva. Pas un appel de chasse. Un signal. Eryndor se redressa brutalement. — Kaël…, murmura-t-il. La forêt se mit en mouvement. Des ombres rapides glissaient entre les troncs, plus nombreuses, plus proches. Cette fois, ce n’étaient pas de simples éclaireurs. Aelyra se força à se lever. — Je ne veux pas qu’il me voie comme ça. — Alors décide maintenant, dit Eryndor sans détour. Tu peux canaliser cette faim… ou tu peux la nier jusqu’à ce qu’elle t’emporte. Elle ferma les yeux. Respira. Et pour la première fois, elle ne chercha pas à être pure, ni juste, ni aimée. Elle chercha à être vraie. — Aide-moi, dit-elle. Mais pas comme avant. Eryndor comprit. Il ouvrit lentement son poignet, laissant perler quelques gouttes de sang ancien. Pas une offrande soumise — un échange maîtrisé. — Juste assez, murmura-t-il. Pas plus. Aelyra posa ses lèvres contre sa peau. Cette fois, ce ne fut pas une tempête. Ce fut un ancrage. La chaleur se diffusa lentement, calmant la fracture, stabilisant la magie. Aelyra sentit sa propre essence se redéployer, plus dense, plus précise. Elle se redressa, haletante mais consciente. — C’est… différent. — Parce que tu as choisi, répondit Eryndor, pâle mais lucide. Un bruissement puissant retentit à la lisière de la clairière. Kaël entra. Il était entièrement transformé. Un loup immense, sombre, marqué par la lune et par la colère contenue. Ses yeux dorés se fixèrent sur eux — sur la barrière, sur le sang, sur Aelyra debout, changée. Un instant passa. Puis Kaël reprit forme humaine, lentement, comme s’il arrachait la bête à sa peau. — Tu as franchi un seuil, dit-il d’une voix grave. Aelyra soutint son regard. — Oui. — Et tu l’as fait avec lui. — Je l’ai fait pour survivre. Kaël observa Eryndor, puis revint à elle. — La nuit ne t’a pas brisée…, murmura-t-il. Elle t’a marquée autrement. Un silence tendu s’installa. — Ce que tu deviens…, continua Kaël, …ne pourra plus marcher entre nos mondes sans conséquence. Aelyra hocha la tête. — Je le sais. Eryndor s’avança d’un pas. — Alors nous sommes d’accord sur une chose, Alpha. Kaël serra les poings. — Ne m’appelle pas ainsi. — Très bien, répondit Eryndor calmement. Alors écoute-moi en tant qu’égal. Il fixa Aelyra. — Ce que la nuit a réclamé aujourd’hui… elle le réclamera encore. Kaël inspira profondément. — Et la prochaine fois, dit-il, ce ne sera pas seulement la nuit. La lune commença enfin à descendre. Mais quelque chose, en Aelyra, venait de se lever définitivement.
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