Le silence qui suivit la disparition d’Aelyra fut plus v*****t que n’importe quelle explosion.
Kaël resta figé au centre du sanctuaire détruit, le regard vide, le cœur battant dans une panique sourde qu’il n’avait jamais connue. Le lien lunaire était toujours là… mais il était distordu, étiré jusqu’à la douleur, comme une corde sur le point de rompre.
— Aelyra…, murmura-t-il.
Aucune réponse.
Pas un frisson. Pas une émotion en retour.
Rien.
Il frappa le sol de son poing avec une rage aveugle, faisant éclater la pierre déjà fragilisée.
— Où est-elle ? rugit-il en se tournant vers Eryndor.
Le vampire se tenait à l’écart, immobile, les yeux fixés sur le cercle brisé. Son expression, d’ordinaire si maîtrisée, était devenue grave, presque austère.
— Elle n’est plus ici, répondit-il. Mais elle n’est pas morte.
Kaël s’approcha d’un pas menaçant.
— Tu le sais comment ?
— Parce que le sanctuaire n’aurait pas laissé son corps derrière elle, dit Eryndor lentement. Il l’a rejetée hors des voies connues.
Ces mots glacèrent l’air.
— Tu veux dire…
— Qu’elle est hors de portée. Des loups. Des vampires. Des sorcières.
Kaël serra les dents.
— Alors on la retrouvera quand même.
Eryndor leva les yeux vers lui.
— Tu ne comprends pas encore, Alpha. Elle n’a pas seulement refusé de choisir. Elle a brisé un principe ancien. Ce genre d’acte… attire l’attention.
Comme pour lui donner raison, une vibration sourde parcourut les ruines du sanctuaire. Les runes mortes se mirent à fumer, laissant échapper une énergie noire et argentée mêlée.
— Ils ont senti son éveil, ajouta Eryndor.
— Ils qui ?
— Ceux qui ont bâti ce lieu. Ceux qui ont détruit les Confluences.
Kaël sentit un frisson courir le long de son échine.
— Les Gardiens…, murmura-t-il.
Même les loups parlaient d’eux dans leurs légendes les plus anciennes. Des entités chargées de préserver l’équilibre en éradiquant ce qui le menaçait.
— Oui, confirma le vampire. Et cette fois, ils ne tarderont pas.
Aelyra ouvrit les yeux dans un endroit sans ciel.
Il n’y avait ni lune, ni étoiles, ni soleil. Seulement une étendue de brume mouvante, traversée de filaments lumineux semblables à des veines de magie brute. Elle flottait, ou peut-être marchait-elle — la notion de corps lui semblait floue.
— Où suis-je… ?
Sa voix résonna différemment, comme si l’espace lui-même l’absorbait.
— Entre.
La réponse ne venait de nulle part… et de partout à la fois.
Aelyra sentit une pression autour d’elle, non pas hostile, mais évaluatrice. Elle comprit instinctivement : cet endroit était un seuil, un non-lieu où se croisaient les chemins rejetés par le monde.
— Suis-je morte ? demanda-t-elle.
— Non. Tu as été écartée.
Des silhouettes apparurent dans la brume. Grandes. Indistinctes. Ni entièrement humaines, ni totalement monstrueuses. Leurs formes semblaient changer selon l’angle sous lequel elle les observait.
— Les Gardiens…, murmura Aelyra.
— Ce nom est imparfait. Mais acceptable.
Elle se redressa, sentant enfin son corps se stabiliser. La douleur avait disparu, remplacée par une étrange clarté mentale.
— Pourquoi suis-je ici ?
Les silhouettes se rapprochèrent.
— Parce que tu as refusé l’ordre.
— Parce que tu as refusé le sacrifice attendu.
— Parce que tu aurais dû cesser d’exister.
Aelyra serra les poings.
— Et pourtant je suis encore là.
Un silence.
— Oui.
Elle sentit alors quelque chose changer. Pas dans l’espace… mais en elle. La lune ne tirait plus. Le sang ne brûlait plus. Les deux forces existaient toujours, mais elles étaient contenues, comprimées dans un équilibre instable.
— Vous voulez me juger, dit-elle.
— Nous voulons comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Pourquoi tu n’as pas choisi.
Aelyra ferma les yeux.
— Parce que choisir, c’était mourir autrement. Mourir en obéissant. Mourir en devenant ce que vous attendiez.
Les silhouettes frémirent.
— Les Confluences ont toujours causé des guerres.
— Elles déséquilibrent le monde.
— Elles doivent être détruites.
Aelyra ouvrit les yeux, le regard brûlant.
— Alors détruisez-moi.
Un long silence s’étira.
— Nous ne le pouvons pas.
Elle sentit son souffle se bloquer.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es stable.
— Parce que tu as créé un troisième axe.
Un frisson la parcourut.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Les silhouettes s’écartèrent, révélant une vision : le monde, tel qu’elle le connaissait, parcouru de fissures. Les meutes s’effondraient. Les sorcières disparaissaient. Les vampires s’étendaient.
— L’équilibre est déjà rompu.
— Tu n’en es pas la cause.
— Tu es peut-être la correction.
Aelyra recula, secouée.
— Je ne veux pas être une arme.
— Tu es un seuil.
Les mots résonnèrent en elle.
— Un passage.
— Un choix nouveau.
Kaël sentit le lien changer.
Pas disparaître.
Évoluer.
Une sensation étrange, calme, mais déterminée. Comme si Aelyra s’éloignait… sans se perdre.
Il leva les yeux vers le ciel naissant.
— Elle vit…, murmura-t-il.
Eryndor, lui, ressentit autre chose.
Une absence.
Puis une résistance.
— Elle nous échappe, dit-il lentement. Et pour la première fois… je ne peux pas la suivre.
Ils se regardèrent.
Ennemis.
Alliés forcés.
— Si les Gardiens viennent, dit Kaël, ils raseront tout.
— Oui, répondit Eryndor. Et ils viendront pour elle.
Un accord tacite se forma.
— On la protège, grogna l’Alpha.
— Jusqu’à ce qu’elle choisisse, conclut le vampire.
Mais tous deux savaient la vérité.
Aelyra ne choisirait plus jamais comme avant.
Et quelque part, elle s’éveillait à quelque chose de bien plus dangereux que la lune ou le sang.