1675Le château que j’aperçois au sortir de la forêt me jette la réalité au visage. Je dois rentrer. Fini le rêve, fini les rêveries solitaires d’un jeune garçon de dix ans. Je dois rentrer au château consoler ma mère du départ de mon père à la guerre. Je sais que je n’aurai pas besoin de mots pour cela, ma présence avait suffi. D’ailleurs, je n’aime pas parler, que ce soit à mes parents ou bien … non, à qui pourrais-je bien parler, je suis seul. J’entends des cris, des pleurs, je ne vois pas ou plus de gestes tendres. Je me réfugiais dans la lecture. J’essayais de comprendre la poésie métaphysique de Donne, j’aimais lire et relire ses vers. Je ne comprenais pas encore pourquoi More s’était laissé mourir. Je ne comprenais pas encore, en lisant la Divine Comédie de Dante, qu’il fallait aller au plus profond du mal, de la souffrance et des enfers pour enfin voir la lumière du jour et se sortir de toute cette peine. Je touchais du bout des doigts les reliures dorées, je lisais à haute voix le nom des auteurs, le titre des livres. Je soufflais sur la tranche des lourds volumes et voyais s’envoler la poussière grise. J’aimais lire des biographies, j’aimais découvrir l’enfance des auteurs, je voulais me nourrir de leurs bouts de vie, la disséquer et tenter de percer le mystère de l’origine de leur création. Y avait-il de la souffrance en eux ? N’y avait-il que le goût de l’écriture, car peut-on raisonnablement n’écrire que pour ce plaisir ? Non, les auteurs accouchent les mots dans la détresse et le tourment, aussi douloureusement que la femme met ses enfants au monde, d’abord de la souffrance et ensuite cette espèce de soulagement, d’incommunicable bonheur ou arrogance du bâtisseur de phrases. J’avais également acquis la certitude que pour créer quelque chose, il fallait très certainement détruire une part de soi. Et je pouvais rester de longs moments dans cette grande bibliothèque familiale, orgueil de mon père qui lui aussi lisait beaucoup, mais ne parlait pas. En tout cas, pas à moi.