Avril 1678Je suis en haut d’une tour. J’ai dans les mains un livre tout neuf. Lâchant un soupir amer, je vois une tempête qui s’avance vers le château. Je fais face à ce géant immatériel, je sens sa force et son indicible dessein. Une fracture lumineuse déchire l’horizon qui semble se rompre, je me recule. Je pose mon livre de chevaliers errants, les pages s’agitent sous l’effet du vent, les illustrations semblent s’animer, Lancelot aimerait se jeter à corps perdu dans cette tempête et refouler ce monstre hors de son royaume, l’emprisonner, l’enfermer, l’enchaîner à tout jamais dans le royaume maudit de Gorre, là où la belle Guenièvre est retenue en otage. Mais Lancelot reste séquestré dans le livre, par l’histoire. Des trombes d’eau apprêtées par un ciel lugubre vont se déverser sur nos terres. Cela ne devrait plus tarder maintenant. Tonnerres et éclairs vont marquer du sceau du ciel la terre et la fracasser. C’est comme si la tempête voulait purifier le château et ses terres, les consacrer tous les deux. Le jour cède sa place à la tourmente, le noir plane au dessus de nos têtes et les étoiles doivent s’incliner devant la démence du ciel. Et le voilà vomir sa fureur, le bruit du tonnerre claque aux oreilles, l’eau n’épargne rien, et si l’on avait vu dans mon regard igné ce jour là , on aurait pu y voir des éclairs frapper la terre, comme si elle était pénétrée par des flammes, surprenantes, admirables, comme pour signifier au monde souterrain l’alliance terrible du monde au delà du firmament et des enfers. C’est l’empyrée, immense et profond, qui réclamait cette association contre nature. J’ai treize ans aujourd’hui.