sortie t’est venue à l’esprit ?
— Depuis le jour où nous nous connus et que nos rapports d’amitiés se mirent à se solidifier, ta silhouette d’homme agréable et avenant ne m’avait jamais quitté l’esprit. Et chaque fois que je m’apprête à t’inviter à cette sortie, il advient que les choses ne tournent pas rond chez moi, à la maison. Je me vois dans l’obligation de modifier mon programme et de surseoir à ce qui pourrait attendre.
Ne sachant rien sur ce fâcheux contretemps, qui s’est opposé à ce genre d’invitation, le traiteur voulut couper les cheveux en quatre. Il n’hésita pas à lui demander de quoi s’agit-il :
— Qu’est ce qui t’arrive alors de si embêtant pour que tu change de décision à propos de ce genre de choses ?
Sans marquer un quelconque temps mort pour répondre à ses questions, Milo s’en est remis aveuglément et sans méfiance aucune au traiteur et lui dit :
— Mes employés à la maison ne s’entendent pas bien. Ils se chamaillent parfois et leurs agissements créent une atmosphère tendue. C’est toujours moi qui intervient pour remettre les fautifs à leur place. Leur grabuge ne se produit que quand je suis absent de la maison. En ma présence tout le monde s’occupe de sa tâche et personne ne s’avise à faire de l’autre sa victime quelle que soit la raison. Même si les rôles sont répartis entre eux, il arrive que des affrontements et prises de bec se produisent.
Sans le laisser monopoliser la parole plus qu’il n’en fallut, le traiteur, qui connaissait autant la manière comportementale des employés et savait par expérience que là où ils se trouvaient soit en nombre extensif ou restreint, lui rappela en connaissance de cause qu’il il se produirait inéluctablement une série de troubles qui mettraient à mal la marche et le fonctionnement de tout service.
Milo, tout attentif aux paroles du traiteur, ajouta que la cohabitation, en tant que telle, n’était jamais facile à établir entre les éléments d’un groupe ou même les membres d’une famille donnée.
Avant de raccrocher, Mateo, qui devait reprendre la discussion avec Sophie, le remercia de cet échange d’idées fructueux et digne d’intérêt en lui promettant qu’il serait à l’heure dimanche prochain.
Sophie, qui avait suivi toute la conversation se tournant vers son patron et lui dit :
— Tes promesses, dit-elle, sont toujours celles d’un homme fidèle à ses paroles.
— Tu n’as pas à t’en douter, rappela-t-il. Quand je fais une promesse, je la respecte. Si tu m’accompagnes, le moment venu, à cette sortie, je serai très content car ta présence à mes côtés compte beaucoup pour moi. Tu sais très bien que je suis un homme qui vit seul depuis le jour où moment épouse a disparu.
— Je ne vois aucun inconvénient à ce que je sois présente parmi vous, dit-elle, mais mon père, qui travaille comme chauffeur de maison chez le fils des Louis, a un caractère difficile et je ne crois pas qu’elle va supporter l’idée de me voir en chair et en os dans cette forêt.
— Pourquoi, diable, tu t’imagines des choses pareilles ? demanda-t-il.
— Parce qu’il va croire que je ne suis rien qu’une fille facile qui se contente de passer pour un objet de soulagement et de passe-temps. Je ne nie pas le fait qu’étant sa seule et unique fille, je suis aussi la pupille de ses yeux et en raison de l’amour et l’affection qu’il me porte, il fait des mains et des pieds pour me protéger et faire de moi sa perle précieuse.
— Te protéger contre qui et quoi ? demanda-t-il.
Sophie regarda son patron, l’œil dans l’œil, mais elle n’a pas osé se prononcer sur le genre de protection paternelle et se limita à dire :
— Tu es père, patron, et tu en sais plus que moi comment peut-on être protecteur infaillible de ses enfants en tout lieu et en toute circonstance.
Pour lui répondre en bref, le traiteur se contenta de dire :
— Oui, évidemment. Le souci de tout père et de ne pas faillir à son devoir et capituler à la rencontre du moindre écueil. Il devra être en mesure de passer par tous les obstacles tel un combattant qui sera mis à l’épreuve face à son parcours. Pour te faciliter la tâche et t’offrir l’opportunité d’aller respirer de l’air pur en notre compagnie, je vais m’arranger à ce que ton père ne fera pas partie des employés désignés pour accompagner Milo. Qu’en penses-tu ?
Sophie se ressaisit spontanément et dit :
— C’est une bonne idée. Dans ce cas, je ne peux pas décliner votre invitation. J’espère que mon père ne soit pas au courant de ma participation à ce pique-n***e et que les bavards ne s’avisent pas à ébruiter de fausses nouvelles à mon sujet.
— Rassure-toi, dit-il. La sortie en forêt va se passer à merveille et personne n’osera perturber notre ambiance. Les employés de Milo seront contrôlés et surveillés de près et ils ne vont pas avoir la possibilité de nous approcher à moins que ce ne soit pour une raison de nous offrir leurs services.
Sophie se rappela la surprise dont elle ne connaissait pas encore le secret et posa à son patron la question de savoir quelle serait sa particularité. Et Mateo de répondre :
— Ma surprise n’a rien de particulier. Ce ne sera qu’une réception que j’envisage d’organiser en l’honneur de Milo ainsi qu’en celui de sa suite. L’idée m’est venue l’autre jour quand j’étais en train de penser à étendre ma présence, en tant que traiteur, sur toute la ville de l’île et ce pour faire évaluer la qualité de nos services. La semaine prochaine, nous discuterons plus en détail sur les modalités d’organisations. Ce que tu dois faire de ton côté, c’est de ne rien souffler à ce propos. — C’est compris, patron, dit-elle, je serai muette comme une tombe.
— Alors, dit-il, passons à autre chose.
— Comme quoi, patron ? demanda-t-elle.
Sur un long soupir de déception et d’indignation, Mateo se redressa sur son fauteuil comme s’il voulait rassembler ses forces et stimuler son énergie.
Sans tergiverser, il se confessa à Sophie en lui disant :
— Le problème qui me touche au fin fond de mes tripes, et n’en cesse pas moins de me lacérer, c’est celui de mes deux garçons.
— De quel genre, patron ? demanda-t-elle.
— Avant que tu n’arrives dans mon bureau, j’ai reçu une communication téléphonique de la part du proviseur du lycée où ils poursuivent leurs études. Il vient de m’informer que ces deux enfoirés, passe-moi le mot, sont impliqués dans une affaire de vol des copies des examens des maths, matière dans laquelle, ils sont absolument nuls. L’administration de l’établissement envisagera la possibilité de les faire passer devant le conseil de discipline pour statuer sur leur cas.
Après avoir pris l’attitude de le soutenir en pareilles circonstances et de se montrer désolée pour ce qu’il advint à ses fils, elle lui dit :
— En quoi je peux t’être utile, patron ?
— Tu m’as été toujours utile, Sophie, avoua-t-il, mais j’ai la conviction que cette fois-, tu vas l’être davantage. Le jour du conseil de discipline, j’aimerais bien que tu sois là pour me représenter. Malgré les bêtises monumentales commises par ces deux dévoyés, je suis convaincu que tu es habilité à prendre leur défense et à faire en sorte que le degré de gravité de leur faute soit atténué et ne pèse pas lourd sur ma renommée de traiteur et encore moins sur leur avenir. Alors, sans attendre, tu vas te rendre à l’instant même à l’établissement pour prendre connaissance des tenants et aboutissants de leur situation.
— Tu peux compter sur moi, patron, j’y vais tout de suite, dit-elle en se relevant de son siège.
Avant qu’elle quittât le bureau, le traiteur l’apostropha :
— Mais attends Sophie. Ne t’en vas pas seule. Je vais appeler le chauffeur pour qu’il te conduise. Le lycée ne se trouve pas tout près de là pour que tu puisses y aller sans transpirer. Le chemin n’est pas du tout court pour aller à pied.
III Dans quelques minutes, la voiture personnelle du traiteur stationna devant l’endroit de travail. Momo, en costume noir comme à son habitude descendit et attendit l’arrivée de la secrétaire qui n’a pas tardé de le rejoindre. En voyant qu’elle fut toute pressée, le chauffeur qui fit tourner le moteur lui demanda de but en blanc :
— Tu veux aller où, chère collègue ?
— A l’établissement scolaire où sont inscrits les deux garçons du patron.
— Un problème ? dit-il.
— Pas du tout. Allez, démarre. Ne perdons pas de temps, s’il te plait, Momo, parce que j’ai du travail sur la planche.
— Je peux savoir depuis quand tu es devenue cachotière et discrète ? demanda-t-il en mettant en marche le poste radio de bord.
— Depuis que tu te mets à le penser, répondit-elle calmement.
— Sérieusement parlant, tu as trop changé, dit-il.
— Pense ce que tu veux. Ton opinion ne me fait ni chaud ni froid.
— Je le sais, dit-il. D’ailleurs, je ne suis pas la seule personne qui vient de remarquer ta nouvelle attitude. Tous les employés sont dépités et ne supportent pas le fait de te voir prendre les devants de l’entreprise.
Sans lui donner le luxe de la voir s’énerver et réagir inconvenablement, Sophie lui demanda :
— Veux changer de sujet, s’il te plait ? Si tu continues à appuyer hâtivement sur de fausses cordes, il ne s’en sort de ta bouche que des mauvais airs dont je ne suis pas capable de supporter l’acoustique. Alors, cesse de m’importuner avec tes critiques déplacées. Si jamais le patron apprend la manière insolite et insolente avec laquelle tu te comportes avec moi, il n’hésitera pas un instant à te remettre à ta place de la façon la plus pénible. En voulant briguer le rôle de porte parole des employés, tu risques de te retrouver au chômage. Fais gaffe et ne me cherche pas la bête noire.
— Ne sois pas si dure avec moi, dit-il. Ce n’est qu’une discussion amicale entre collègue.
— Détrompe-toi, dit-elle. Tu fais erreur. Je ne suis l’amie de personne. Moi, je ne me consacre qu’à mon travail et à ma famille. Je n’ai ni antipathie ni animosité à l’égard d’aucun employé parmi vous. Tout ce qui vous passe par la tête n’est que le fruit d’une imagination vague et illusoire. A présent, je suis celle que je pense être et je ne cherche à obtenir aucun intérêt personnel ni un privilège exceptionnel en dehors de ma paye.
Le chauffeur, qui manquait de preuves matérielles pour appuyer ses dires, regretta le fait d’avoir entamé de tel sujet. Pour se racheter et soutirer un peu d’estime et de considération, il sollicita Sophie de l’excuser :
— Je pense que je n’ai pas fait attention. La conversation m’a amené malgré au point que j’ai outrepassé les limites. Je te promets que ça ne se répète plus.
— La prochaine fois, tu as intérêt à apprendre à retenir ta langue. Les gens diffèrent et ils ne sont pas tous abordables et accessibles quand on s’aventure de leur lancer les premiers mots pour pénétrer leur intimité à la manière d’un infiltré novice, qui se lance dans l’action sans prendre le temps qu’il faudra pour étudier le terrain et connaître les sentiers et les brèches menant à l’endroit visé.
— Aujourd’hui, tu m’as donné une vraie leçon, Sophie. Je ne crois pas être capable d’oublier ton discours et ta façon de t’y prendre avec un type comme moi qui ne mesure pas la portée de ce qu’il avance.
Sophie, qui se montra plus ou moins réticente devant les regrets exprimés par le chauffeur, changea brusquement de sujet et lui posa la question de savoir s’ils se rapprochent de l’établissement. Et Momo de répondre :
— Regarde tout droit devant nous ce pâté de salles de classes et ces groupes d’élèves munis de leurs affaires dont la plus part sont éparpillés sous l’ombre des platanes, à proximité du portail.
— Oui, je les ai vus, dit-elle.
Dès que Momo gara la voiture dans le parking et coupa le moteur, Sophie lui demanda de l’attendre sur place et de ne pas bouger d’un iota. Le chauffeur qui ne chercha plus à comprendre, acquiesça d’un signe de tête sans débiter le moindre commentaire.
Mais dès qu’elle se dirigea prestement vers l’entrée de l’école, il se posa la question de savoir ce que peut être l’objet de sa visite à cet endroit. Il envisagea pensivement plusieurs réponses et n’en retint aucune in fine. Cependant, il en resta accroché à quelques unes.
Au moment où il faisait les cents pas autour de son véhicule, un petit taxi s’arrêta presque à ses pieds. Une dame, qui faisait l’intéressante, paya la course et descendit. Elle avait l’air préoccupé.
Aussitôt qu’elle posa les pieds à terre, elle vit la voiture de son beau frère Mateo. Momo, qui l’avait vue et reconnue, tourna rapidement la tête vers une autre direction et fit semblant de chercher quelqu’un parmi les élèves.
Malgré l’attitude d’indifférence qu’il avait prise à son égard, Layla, qui observa son profil de dos, reconnut sa silhouette et se mit à l’appeler du plus fort qu’elle put.
Sans pouvoir trouver le moyen d’échapper à sa rencontre, le chauffeur, qui ne pouvait pas faire autrement, se tourna vers elle et esquissa un sourire hypocrite à son endroit.
Layla, qui se croyait faire le beau et le mauvais temps, lui fit signer de venir vers elle. Le chauffeur qui s’exécuta sans hésitation aucune accourut vers elle, la saluant en feignant de s’incliner légèrement pour lui témoigner son respect et sa considération.
— Où est-il passé ? lui demanda-t-elle sans daigner prononcer son et être précise et nette en posant ses questions.
Le chauffeur, qui a compris sans difficulté ce qu’il a voulu insinuer au juste lui répondu à chaud :
— Il n’est pas là, madame.
— Et toi, que fais-tu là ? demanda-t-elle d’une voix tranchante.
— Je suis en train d’attendre, Sophie, pour la ramener à l’endroit du travail, dit-il.
— Mais que fait là cette sainte nitouche, demanda-t-elle.
— Je n’en sais rien, madame, répondit-il. Ce que je peux te dire, c’est qu’elle est entrée à l’établissement, il y a à peines quelques minutes.
— Hum, hum ! Cette g***e n’en finira jamais de fourrer son nez là où il ne faudra pas, dit-elle. Elle va voir de quel bois je me chauffe.
Momo, qui n’osa pas émettre son avis à propos de la secrétaire, préféra garder le silence et attendre ce qui pourrait advenir entre ces deux femmes rivales, qui se détestaient réciproquement et s’embrasèrent comme deux étoiles filantes, à chaque fois qu’elles se croisèrent.
En entrant à la direction, Layla demanda à voir le proviseur. Le préposé au service lui demanda d’attendre son tour car ce monsieur était en pleine discussion avec une femme qu’il vint de recevoir pour un cas urgent.
Sans attendre à ce qu’on l’annonce, Layla fonça vers le bureau du directeur, en poussa la porte et fit irruption.
Surpris par ce geste impoli, le directeur se releva de son siège et dit en se dressant contre l’intrus :
— Où est ce que vous vous croyez être, madame ? Ici, c’est une école et pas le bordel.
— Je sais que c’est une école théoriquement parlant, mais si vous jugez que j’ai tort, pouvez-vous me dire, monsieur en quoi elle l’est vraiment.
— Ce que tu as fait n’est pas du tout digne d’une femme qui se respecte, reprocha-t-il. Tu n’as même pas passé au secrétariat pour qu’on t’annonce.
— Je peux savoir ce que cette femme fait là ? demanda-t-elle.
Ne supportant pas ses questions bizarres, le proviseur riposta :
— Ce qu’elle fait ne te regarde absolument pas.
— Si, si ! dit-elle en dévisageant Sophie qui garde son calme.
— Vous vous connaissez, toutes les deux ? demanda-t-il.
— En quelque sorte, oui, affirma Layla. Cette femme, qui m’a devancé pour venir vous consulter au sujet de l’affaire de vol des copies des examens dont mes deux neveux, Janis et Luka, sont accusés, n’est que la secrétaire qui travaille pour mon beau frère Mateo. Je crois qu’elle n’a rien à voir avec les problèmes de notre famille. La seule, qui soit habilité à régler ce genre de problème, c’est bien moi. Alors, elle n’y a rien à foutre ici. Elle risque de rapporter au père que des balivernes.
Ne supportant pas les remontrances de cette harpie de Layla, Sophie riposta fermement. Sans lui laisser guère le temps de l’importuner, elle s’imposa de la façon la plus pertinente et judicieuse. De son côté le directeur ne manqua pas de la féliciter de l’aide et soutien qu’elle voulait fournir volontiers à ces deux garçons. Pour conclure, il lui dit :
— L’administration de l’établissement est en train d’étudier leur cas et dès qu’elle aura fini son travail, elle vous tiendra au courant des résultats et des mesures à envisagées.
— Merci, monsieur le proviseur, de m’avoir reçue dans votre bureau si accueillant et m’accordé, sans réserve ni réticence, le temps qu’il faut en me laissant soulever certains problèmes inhérents à la conduite et aux comportements de ces deux élèves.
— Mes neveux n’ont aucun problème, dit Layla. Le vrai problème, c’est toi qui cherches à séparer le père de ses enfants et à créer la zizanie et semer le doute dans l’esprit de celui que tu n’en cesses pas moins d’appeler ton patron.
— Je ne vais pas entrer dans ton jeu, madame, dit Sophie. Votre attitude étrange et si sévère à mon égard n’a rien de justificatif qui te donne toutes les raisons du monde d’agir de la sorte.
Embarrassé par les grossièretés écœurantes débitées par Layla, le proviseur lui demanda :
— Tu feras mieux, madame, de t’en aller tout de suite. La prochaine fois que tu auras envie de me voir, passe d’abord au secrétariat pour demander à ce qu’on t’annonce avant de venir enfoncer la porte comme si elle est fermée à clé et faire irruption impoliment dans mon bureau.
— Je reviendrai ici quand je veux, dit-elle, et c’est mon droit de chercher à prendre connaissance de ce qui ne tourne pas rond dans la vie scolaire de mes neveux. Cette fille, qui se prend pour un correspondant valable et cherche à mettre son grain de sel là où il ne fallait, se cache derrière d’autres visées que vous ignorez, cher proviseur.
— Alors ça suffit madame, ayez la décence et l’obligeance de quitter cet endroit. Moi, en tant que directeur, je ne suis pas là pour écouter des histoires. Si vous avez des problèmes, toutes les deux, prenez le temps de les régler plutôt que de venir me donner du fil à retordre.
— Avec madame Layla, dit Sophie, je n’ai aucun litige ou démêlé à devoir régler. C’est elle, qui devra se réviser et voir la cause et l’origine de sa souffrance de femme frustrée et insatisfaite de sa situation.
N’ayant pas pu se laisser subir cette agression verbale, ponctuée de tir à boulet rouges, Layla s’emporta contre sa rivale et tenta d’en venir aux mains.
Le proviseur, qui avait peur que la situation ne tournât au vinaigre, appela à la rescousse le secrétariat pour faire sortir cette femme acariâtre et grincheuse.
Sans attendre à ce qu’on en vint à la bousculer, Layla prit congé du directeur et quitta les lieux en soupirant de haine et d’indignation. Elle se dirigea vers la surveillance pour demander à voir ses deux neveux, mais on lui a fait savoir, séance tenante, que ces deux élèves ont été portés absents depuis hier et qu’en fait, ils ont séché tous les cours.
Sans vouloir demander d’autres explications, elle s’orienta prestement vers la sortie pour héler un taxi. Elle s’en aperçut d’un en maraude, qui roula lentement vers son point d’attente. Sur son signal gestuel, il s’arrêta à son niveau et lui fit signe de monter.
Après avoir lui demandé l’endroit où elle voulait se rendre, le chauffeur profita de cette course pour engager avec elle une conversation et l’interpela :
— Il me semble à plus forte raison que tu es enseignante.
— Je pourrais être tout ce que tu imagines, sauf professeur, dit-elle. Si je le suis vraiment, je ne me déplacerai pas en taxi.
— Pourquoi alors ? demanda-t-il.
— Tout simplement parce que ça me reviendra faramineux. Mais sans aller plus loin, je suis autre chose et ça me va très bien.
— Tu fais quoi alors ? demanda-t-il.
— Je suis une mère de famille de substitution, si j’ose dire, et ma tâche consiste à m’occuper des enfants de ma sœur, disparue il y a longtemps. Mais pour jouer ce rôle correctement, il faut s’armer, d’entrée de jeu, autant de patience que de constance et de ténacité, sinon tous les efforts fournis pourront aller à vau-l’eau.
— Mais arrive-t-il à cette pauvre Sœur ? demanda-t-il avec un tant soit peu empathie et de compassion.
— A ce jour, dit-elle, personne ne sait exactement dans quelles circonstances elle s’est volatilisée sans donner à tout le moins signe de vie.
— Je plains sa famille et encore moins ses enfants dont tu t’occupes à présent. Je suis sûr qu’ils sont encore traumatisés et consternés jusqu’à la moelle des os. Je ne pense pas qu’ils sont à même de faire preuve d’un peu de résilience.
— Je te remercie de ta sensibilité et de tes sentiments de compassion et d’empathie.
— J’espère qu’elle soit vivante et qu’un de ces jours, elle reviendra vers vous saine et sauve, dit-il.
Layla, qui ne voulait pas s’attarder un peu plus sur le cas de sa sœur, changea de sujet et demanda au chauffeur s’il fumait et celui-ci de répondre :
— Quelques cigarettes que j’achète au détail, mais j’en consomme à bon escient en faisant en sorte de ne pas dépasser trois ou quatre par jour. A la maison, ma femme et mes enfants ne supporte pas l’odeur de la fumée du tabac et à cet effet, ils m’empêchent de leur polluer l’ambiance.
— Et qu’en est-il de toi à ce propos ? demanda-t-il en examinant furtivement ses lèvres.
Afin de gérer ses émotions et son humeur, Layla s’abstint de répondre à sa question et lui demanda une cigarette. Le taximan baissa la vitre avant de lui en avoir tendue une qu’elle alluma rapidement. Il prit plaisir à la regarder tirer fort sur sa clope et souffler longuement pour soulager ses peines et avoir une sensation de bien-être.
Avec cette dose de nicotine, Layla retrouva son calme et sa sérénité. Et quand le taxi arriva au point indiqué, elle régla le tarif de la course, salua le chauffeur et descendit du véhicule.
Puisqu’elle savait mieux que personne le café où ses deux neveux se casaient, elle a jugé bon d’aller illico presto dans cet endroit pour les chercher et les ramener à la maison avant que leur père ne soit mis au courant de leur absentéisme.
A son arrivée à cet endroit, elle les a perçus attablés, avec deux filles de leur âge dans un coin plus ou moins abrité des vues. Sans avoir pris le temps de creuser la cervelle, elle reconnut si clairement ces deux blondinettes qui cherchaient par tous les moyens à dévier carrément, du droit chemin, ces garçons qui devenaient pratiquement dissipés.
Pour faire court, elle se dirigea subrepticement vers leur table pour les prendre au dépourvu et les empêcher de prendre la poudre d’escampette.
Coincés dans leur coin, sous le regard perçant de Layla, comme des lièvres effarouchés dans leur gîte parce qu’éblouis par l’intensité d’une source lumineuse projetée au milieu d’une nuit sombre, les garçons et filles restèrent figés comme s’ils furent hypnotisés par le pouvoir incroyable d’un coup de baguette magique. En les dévisageant méticuleusement, elle dit à voix basse :
— Alors, qu’est ce qu’il vous arrive ? Je vois que vous êtes devenus tous muets comme des tombes. Ne vous arrive-t-il pas, à tout le moins, une fois de vous rendre compte que vous êtes devenus la honte et l’opprobre de la famille ?
. Pour s’éclipser rapidement de ce café, qui paraît malfamé, elle fit signe à la serveuse de service pour lui régler l’addition.
— Que puis-je pour vous, madame ? dit-elle d’une voix enrouée.
— C’est combien le prix de cette consommation ? demanda Layla en ouvrant son hand bag.
— Ce n’est pas si cher, madame, dit-elle en esquissant un sourire de bienvenue. Tenez ! Voilà le ticket.
Layla lui tendit un billet de banque et lui demanda de garder le reste.
La serveuse qui s’est aperçue du montant généreux reçu, la remercia infiniment et se mit à nettoyer la table.
Layla et ses deux neveux quittèrent cet endroit qui sentait le renfermé et se dirigèrent à la maison qui n’était pas si loin. En cours de route, elle se transforma en un monstre, une femme effrayante, intransigeante et capable du pire. Elle menaça de les dénoncer à leur père en leur disant :
La prochaine fois que vous vous absentez de l’école, je ne viendrai pas vous chercher pour vous beaux yeux, mais je me résoudrai à vous affligerai une punition qui vous ne fera que du mal et vous diminuera vis-à-vis de vos amis. Vous savez quoi ?
— Non, ma tante, répondit Janis naïvement.
— Mais, moi, je sais, dit Luka en croyant que leurs bêtises insensées passeront sous silence. Comme tu le fais toujours, tu vas nous priver de suivre nos matchs de foot préférés.
— Et quoi d’autres ? dit-elle en feignant d’entrer dans leur jeu et se plier à leurs niaiseries.
— Tu vas changer d’attitude avec nous et ne plus nous défendre contre les revirements instantanés de notre père ni nous couvrir de ses menaces de nous expulser de la maison et nous envoyer ainsi au diable.
— Tout ce que vous dites ne pourra pas vous dissuader pour reprendre le droit chemin et obtempérer pour votre bien aux injonctions de vos professeurs et de votre père et de moi-même. J’ai une autre façon de vous mettre au pas et si vous voulez la connaître, prenez au sérieux ce que j’ai décidé d’entreprendre à votre encontre.
Surpris autant que son frères par de telle mesures supposées répressives, Janis insista