J'essaie de reprendre ma respiration cachée derrière un arbre. Comment mon plan a-t-il pu capoter aussi vite ? Je l'ai révisé des milliers de fois, mon père ne sortira pas de sa réunion avant deux bonnes heures et Baba Yaga ne viendra pas dans ma chambre avant le dîner. Alors comment ça se fait ?! Je dois me presser et atteindre le camion de livraison de légumes qui m'emmènera au port d'Iskander avant qu'il ne reparte mais pour ça, je dois ramper le plus vite possible. Pas facile avec un sac à dos et une cape noire devant les yeux plus à plat ventre dans la terre. Rampant derrière de hauts buissons, mon espoir grandit de plus en plus. Enfin, je vais pouvoir quitter ce palais-là, cette tour tordue.
- Retrouvez la princesse ! Elle ne doit pas être bien loin !
Eh puis zut hein !
Ça, c'était la voix de mon garde du corps.
- Qu'est-ce que je donnerai pour l'étrangler celle-là, l'entendis-je grommeler juste tout près de l'endroit où je me trouve. Elle causera ma mort un jour.
Toujours aussi agréable à ce que je vois. Moi aussi je t'aime bien mon tout beau. Disons que je suis son plus grand défi, Ilvian me supporte depuis bébé. C'est la seule personne qui ne me craint pas, qui n'a aucun scrupule à faire comprendre à cette princesse qu'elle imposera sa loi le jour où elle deviendra reine. En gros, il me botte les fesses à chaque bêtise que je fais sans jamais craindre la colère du Roi. Princesse ou pas, Ilvian sait que je ne respecte jamais l'étiquette du comportement royal. Il ne joue pas les l***e-bottes avec moi pour obtenir des faveurs du Roi. Il est toujours derrière à scruter mes faits et gestes. Quand je dépasse les bornes, il s'en fout des répercussions, il m'insulte d'idiote à tout va. Il m'insupporte tout le temps quand il est comme ça et pourtant je l'aime d'un amour. N'ayant pas beaucoup d'amis, il est la première personne à qui je me confie, qui prend soin de moi, avec qui je rigole, avec qui je pleure devant un film, avec je me chamaille pour des conneries aussi que lui. Il me laisse gagner aux échecs. Cet homme est mon petit papa ours. Il a été plus présent pour moi que Son Altesse Son Eminence Le Roi Igustav Valerian Stewards. Il était là pendant mes peines, mes douleurs et quand je parle de douleurs je parle bien sûr de mes règles. Les rares fois où il cède à mes caprices. Il avait 23 ans lorsque je suis née soit deux ans de moins que le Roi. Il est tombé sous mon charme depuis ce jour-là et il ne m'a jamais laissé tomber. Qu'est-ce que je ferais sans lui ?
Fuir. C'est ça que tu ferais sans lui.
Ce n'est pas comme s'il ne le savait pas déjà que je rêve de quitter le palais.
J'attends qu'Ilvian s'éloigne pour continuer mon chemin. Une fois arrivée à Chicago, je lui enverrai une carte postale et un billet pour qu'il puisse venir me rejoindre lui et sa femme. Aucun de ses deux fils car je ne les supporte pas mais sa femme est elle aussi un amour. Une petite maman poule, cette petite Eren. L'amour d'une mère que je n'ai jamais reçu. Ma mère étant morte en me mettant au monde et Baba Yaga qui ne s'intéresse qu'au pouvoir que je vais hériter. Être proche de la future Reine, jouer les belles-mères aimantes, être sa Régente, régner à mes côtés dans l'ombre étant donné qu'elle était beaucoup trop vieille pour avoir un enfant quand elle s'est mariée à mon père. Elle me prend vraiment pour une conne. Si elle croit que je ne vois pas clair dans son jeu.
De ce que je sais de ma mère, c'est qu'elle était magnifique, douce, aimante et d'une profonde gentillesse. Tout le royaume était fan d'elle, mon père le premier. Elle était proche du peuple car elle était aussi une ouvrière de Milan. Bon, ouvrière, j'a***e, elle était professeure des écoles. Ilvian me racontait qu'avant mon père était quelqu'un de froid et cruel. À l'arrivée de ma mère, la Reine Giulia, mon père est devenu un petit chiot toujours dans les jupes de sa femme. Il était plus agréable avec son peuple, s'intéressait eux comme le faisait ma mère.
Aujourd'hui, c'est à peu près toujours le cas. Il est redevenu froid mais pas aussi froid et sans cœur qu'avant. Il a tout de même de la compassion, rien de plus. Il honore la mémoire de la Reine de son cœur en fêtant son anniversaire chaque année avec le peuple. Il passe la journée avec eux et c'est la seule fois où je le vois heureux, souriant de plein gré et pas sa grimace. Sinon, le reste du temps, il est éteint, il n'y a plus cette fameuse flamme qui animait ses yeux lorsqu'il la voyait. Désormais, lorsqu'il me voit, il voit Giulia et pas Imogen. La douleur que je vois dans ses yeux, les remords. Je lui rappelle beaucoup sa femme simplement parce que je lui ressemble énormément et surtout que je suis la cause de son décès. Les mêmes cheveux noirs longs, brillants et ondulés, les mêmes lèvres, les mêmes expressions. J'ai juste gagner la couleur des yeux d'Igustav noisettes. Donc il ne s'approche jamais de moi, ne me parle pas. Il m'aime en quelque sorte, je le sais mais il aime encore plus sa femme. Ce n'est pas de la jalousie que je ressens, c'est de la colère. Il me porte comme responsable, il ne me montre aucun signe d'affection mais il veut contrôler ma vie et m'empêcher de faire ce que j'ai envie. Il ne connaît même pas la date de mon anniversaire mais connaît la date de sa mort qui est justement le même jour.
Je ne veux pas rester au même endroit qu'un homme qui me "haït", peu importe ce qui lui est arrivé, je suis sa seule fille, la seule qui lui rapproche de sa bien-aimée. Elle vit à travers moi. L'amour que me portent Ilvian et Eren ne comblera jamais le vide que m'a laissé ma mère mais surtout mon père et ça, je ne lui pardonnerai jamais. J'ai 22 ans, il est temps que je pense à moi désormais et pas à essayer d'attirer son attention en faisant des conneries puisqu'il y a que ça qui puisse lui faire poser ses yeux sur moi.
Et puis, j'aimerai bien aller à l'université plutôt que faire cours à la maison avec des personnes qui refusent de voir mes lacunes et me forcer à apprendre des choses que je ne comprends pas.
Pour cela, il faut que j'atteigne ce saleté de camion qui se trouve maintenant à quelques mètres de moi. Je lève discrètement la tête, j'avise et calcule la distance qui me sépare de la liberté. Personne à l'horizon, juste des buissons en forme de... de... j'en sais rien, ça ressemble à rien ces trucs. Je sors de ma cachette et longe le bâtiment des cuisines. Il fait assez noir pour que personne ne puisse me voir et ce côté du palais n'est pas très éclairé.
J'entends des voix, le chef cuisinier et ses assistants qui discutent du repas de ce soir et la gouvernante qui dicte la liste des courses pour demain. Les portes du camions sont entrebâillées, positionnées devant la grille. Je baisse la tête et cours en faisant le moins de bruit possible. J'ouvre un passage et grimpe dedans. Je referme doucement étant donné que je ne peux pas le faire de l'intérieur. Il y a plusieurs boîtes en cartons, de cageots en bois, plastiques. Je me mets bien à l'arrière et place les caisses de sorte à ce qu'on ne me voit pas. Je m'asseois à même le sol en me mettant bien à l'aise, croise les jambes devant moi et j'attends. Le fermier prend du temps à revenir. En attendant, je remets mon plan en place.
Nous sommes à Celticland, une grande île située dans la mer Celtique. Une mer épicontinentale. Elle a été renommée Yberland. Donc rectification, nous sommes à Yberland. Cette grand île est l'intersection entre l'Irlande, le pays de Galles, les Cornouailles britanniques et la Bretagne armoricaine en France. Le château se trouve à Ribbson, qui est près de la capitale Dolto au Nord-ouest de l'île. Le port le plus proche de Dolto est celui d'Iskander à 10 minutes de bus, où un bateau de livraisons de poissons aura son départ en pleine nuit vers Londres. Une fois la mer traversée, plus rien ne me retiendra, plus ne m'arrêtera et personne ne me retrouvera. Je pourrais trouver un job gagner de l'argent juste pour voir enfin ce que ça fait de travailler de ses mains. Je me paierai un billet pour aller à Chicago et je reviendrai en Europe rencontrer mes grands-parents maternels et vivre enfin avec eux. Avoir une vie normale, des amis, des études, un quotidien banale qui me donnera énormément d'amour.
Je souris à cette persepective. Je commence à somnoler quand le camion démarre enfin. Dans moins d'une heure, je descendrai de ce camion et monterai dans un bateau. Je me laisse aller le temps du trajet mour me récompenser du seul plan où personne n'a réussi à me retrouver à temps.
***
Une secousse et je me cogne la tête ce qui me réveille complètement. Le camion commence à ralentir. Je suis arrivée à Dolto ! J'entends du bruit à l'extérieur et la portière qui claque. Le fermier chantonne, je l'entends faire le tour pour venir ouvrir derrière. Je range mes jambes et patiente qu'il enlève ses quelques caisses. Je m'apprête à regarder l'heure sur mon téléphone que je sens qu'on me tire l'oreille.
- Aïe aïe aïe !
- Tu pensais aller où comme ça, princesse ?
Je lève les yeux et grimace de douleur. Sans lâcher mon oreille, il me force à me lever avec mon sac et me fait descendre.
- Gen...
- Mais comment t'as su ? râlai-je.
- Qu'est-ce que tu n'essaierais pas, jeune fille ?
- Mais on est à Dolto ! Allez, laisse-moi partir, Ili.
- Il n'y a pas de Ili qui tient. On rentre. Son Altesse veut une audience avec Son Imprudence Imogen Elizabeth Stewards. Et regarde autour de toi.
Tout est vert et le décor est familier. Familier parce qu'on est de l'autre côté du palais.
- Vous me menez en bateau depuis tout ce temps ?
- Exactement comme toi quand tu m'as fait croire que tu allais promener Ginger et le brosser. En plus, Yvan t'a vu, Gen. Maintenant, on y va.
Yvan... Si je l'attrape, je ne donne pas cher de des deux couilles. L'aîné des Oswald, celui de Ilvian et Eren.
Il continue de me tirer les oreilles jusqu'à pe faire rentrer à l'intérieur.
- Tu peux lâcher mon oreille ! Tu me fais mal, Ilvian.
Il ne m'écoute pas et continue de traverser mon oreille. On s'arrête devant la grande et haute double-porte blanche du bureau du Roi. Les gardes postés devant nous ouvrent la porte. Mon garde à moi, me pousse dedans et me lâche enfin. Je me masse l'oreille en lui jetant un regard noir. Il hausse les épaules et se compose d'un masque imperturbable. Ce mec à peut-être 45 ans mais qu'il est beau gosse avec ses cheveux blonds fatigués ébouriffés.
Je continue de me masser l'oreille quand je croise le regard noisette de mon père.
- Tu voulais me voir "papa".
- Tu as fini tes enfantillages alors. À quoi ça te sert de faire tout ça, franchement ?
- À ce que tu t'intéresses à moi. À ce que tu oses enfin me regarder dans les yeux ne serait-ce que pour deux secondes.
Il vacille légèrement. Baba Yaga, de naissance Silvya est à ses côtés. Il s'assoit et respire profondément.
- Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Imogen. Nous allons faire venir des prétendants. De potentiels futurs Rois qui régneront à tes côtés lorsque je me retirerai.
- Je te demande pardon ? demandai-je absolument abasourdie.
Quand c'est sec, c'est sec hein !