Toutes ces années, je ne pensais pas qu'il avait ce qu'on appelle de l'humour.
- Qu'est-ce que tu es marrant ! Ha ha ha !
Je me rends compte que personne d'autre ne rigole.
- C'est une blague? Ilvian, demande-leur, c'est une p****n de blague !
- Langage, me gronda-t-il puis il me regarde désolé.
Je me tourne vers ma belle-mère mais m'en détourne très vite lorsque je vois son sourire du Chat de Cheshire. Elle a l'air plus heureuse que moi, c'est quoi son souci ?
- J'espère que tu te moques de moi.
- Je fais ça pour ton bien.
- Jusqu'à maintenant tu ne t'es jamais préoccupé de moi ! T'as bu quoi pour qu'aujourd'hui tu te rappelles que tu as une fille de 23 ans ? lui demandai-je en me retenant de le secouer. Tu ne fais pas ça pour mon bien, tu le fais pour me gâcher la vie. Tu pensais vraiment à moi, je serais à l'université, en train d'étudier, me faire des amis afin de ne plus me sentir seule entre ces quatre murs. Mais naaan ! Monsieur envoie sa fille se marier au lieu de l'éduquer !
- Je suis ton père et je sais très bien ce qu'il y a de bon pour toi et ce royaume.
- Tu n'es pas mon père ! Tu ne l'es que biologiquement mais pour moi, le seul père que j'ai actuellement c'est Ilvian ! Il est la définition d'un père.
Je vois dans ses yeux que j'ai touché un point sensible. Que je l'ai blessé. Eh bien qu'il ait mal ! Qu'il ressente la douleur que j'ai éprouvé toutes ces années.
- Toi, tu n'es qu'un simple roi à mes yeux. Encore et toujours le royaume. Tu crois faire ça pour moi, la blague ! Penses-tu vraiment que maman me priverait d'éducation ? Qu'elle priverait de cette liberté à sa fille ? Qu'elle la garderait enfermée comme un animal de foire ?
- Tu ne sais rien d'elle ! me hurle-t-il. Elle était ma femme, je la connaissais mieux que quiconque ! Je ne te permets pas, Imogen.
- Faux, tu ne la connaissais absolument pas ! Elle était professeure. Une professeure qui soutenait l'éducation. Faisant en sorte que tout le monde puisse apprendre, se cultiver. Tu l'as arraché à tout ce qui faisait d'elle une femme unique. Crois-moi quand je te dis qu'une partie d'elle vit en moi. Fais ce que tu as faire. Appelle qui tu veux. Fais venir qui tu souhaites. On verra qui sera digne de se tenir à mes côtés ou s'il est capable de survivre à ce que je compte lui faire.
- Tu te rends compte comment tu t'adresses au roi. Tu te prends pour qui ?
- Au roi, pas mon père ! Je me prends pour une Reine, Silvya. Je suis son unique choix alors retournez faire vos ongles, sans offense.
- Tu as raison, j'aurais dû t'éduquer et veiller à ce que tu ne délies pas cette langue pendue, me siffle-t-il.
- Ouais mais bon, il est trop tard pour regretter. Tu sais, tu refuses de me voir parce que je ressemble à maman. Si tu me connaissais vraiment, tu saurais que j'ai la même détermination et que je suis aussi têtue que toi. Comme quoi, on ne choisit pas ses parents. Un choix que j'aurais aimé avoir.
Je lui tourne le dos et m'en vais.
- On n'a pas terminé ! Reviens ici ! C'est un ordre !
- Ton autorité paternel ne marche pas sur moi.
Devant la porte, je louche en voyant Yvan. Ni une ni deux, je lui balance mon sac entre les cuisses. Il tombe à genoux en se tenant les parties tout en gémissant de douleur.
- Ça t'apprendra à jouer les taupes.
Je sors de la pièce avec autant de grâce. Je défais ma cape et la laisse tomber par terre. Quand je le veux, devenir une bad b***h ne me dérange absolument pas.
- Ilvian, attendez. Nous devons avoir une discussion, entendis-je.
Je marche la tête lançant des éclairs à tous ceux qui osent me regarder dans les yeux.
Je suis très gentille, vraiment. Je suis plus proche du personnel que les "nobles" mais quand je suis en colère, mieux vaut ne pas me parler tout court. J'ouvre la porte de ma chambre et la referme avec fracas. Dans un excès de violence, j'attrape un livre et le balance contre la fenêtre. Elle se brise en mille morceaux.
Il n'a pas le droit de décider pour moi. Décider de celui qui partagera ma vie ! Cet homme a été tout sauf un père et quel droit détient-il ? Je suis majeure et vaccinée. Encore une fois, il se soucie plus de son royaume que de moi alors que son royaume se soucie plus de leurs familles que de lui.
Ma mère me manque tous les jours. Cela fait des années que j'essaie de trouver une adresse, un numéro pour appeler les grands-parents. Pouvoir entendre leurs voix me rassurer, m'encourager, ils me rapprocheraient plus de d'elle et j'aurais la force, la motivation et l'envie de me battre pour quelque chose qui en vaut la peine. Ils en valent la peine. Pour elle. Pour ma mère.
Qu'il fasse venir ses pingouins. Il va bien falloir qu'il comprenne de qui je suis la fille et que moi aussi, je peux être aussi bornée.
La porte s'ouvre à nouveau.
- Quoi encore ?!
- Est-ce que tout va bien ? Nous avons entendu quelque chose se casser.
- Mon âme n'est pas encore brisé donc je vais bien. Vous pouvez disposer.
- Très bien, princesse.
Le servant s'en va après une dernière révérence. Je donnerais n'importe quoi pour ne plus être ici. La porte s'ouvre encore et je râle.
- C'est pas possible ! Vous vous êtes tous passé le mot ou quoi ? Laissez-moi tran–
- Je peux toujours partir si tu veux.
- Eren !
Je cours dans ses bras pour m'y réfugier.
- Qu'est-ce que tu fais là ?
- Les nouvelles vont vite et je suis venue voir si tu n'as tué quelqu'un, rigola-t-elle.
- C'est pas drôle. J'ai 23 ans, je devrais profiter de la vie mais non ! Je dois me marier avec des princes pourris gâtés et égoïstes.
- Et si on en parlait demain ? Je t'ai ramené de quoi manger et tu te reposeras.
- Tu me borderas ? demandai-je innocemment.
- Tu n'as pas passé l'âge ?
- J'ai 3 ans pas 23.
On s'esclaffe. Elle me fait manger de la pizza avant de le laisser poser ma tête sur sa cuisse et me chanter une berceuse.
Demain, la guerre est déclarée.
***
~ Troisième œil ~
Le Roi est assis sur son trône encore bouillonnant de rage mais aussi retourné par les paroles de sa fille unique. Comment ose-t-elle lui parler de cette manière. Elle lui doit le respect, après tout, il reste son père. Il savait que l'idée déplairait à Imogen mais pas au point qu'elle déverse sa haine sur lui. Il ne pensait pas à mal. Il pensait juste au futur d'Yberland. Des ennemis et des alliances commencent à se former au sein du palais et complotent.
Avoir une femme comme Reine les déplait énormément mais pour le Roi, c'est l'occasion d'apporter du changement au sein de la société. Il sait qu'Imogen ferait une merveilleuse Reine. Après tout, elle est comme Giulia, généreuse, mature, puissante. Il pensait qu'elle comprendrait ce qu'il y avait en jeu. Tout ça, c'était avant d'apprendre qu'elle avait recommencé ses fugues. Lorsqu'Yvan, le fils de son garde Ilvian est entré dans la pièce alors que le Roi était en réunion, il su alors qu'Imogen avait refait des siennes.
Non, seulement elle ne comprend pas les conséquences qu'ont ses actes mais en plus, elle rejette la faute sur son père. Le déteste-t-elle à ce point ? D'après ce qu'il a compris, oui. Il sait qu'il n'a pas été présent pour elle. Elle ressemble énormément à Giulia. Que pouvait-il faire ? Voir Imogen lui rappelait que Giulia a préféré sauver sa fille plutôt que sa vie. Une heure après, elle mourut dans les bras du Roi Igustav. Il a vu mourir son âme sœur, sa compagne, sa partenaire, sa meilleure amie et son unique amour. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait sauvé sa femme mais Giulia savait qu'Yberland avait besoin d'un héritier. Imogen est cet héritier, enfin héritière.
Imogen était magnifique à sa naissance mais la voir réveillait en lui des sentiments qu'on ne devrait pas ressentir envers son enfant. Giulia est morte pour elle. Elle l'a abandonné pour cette enfant et rien ne pourra changer ça. Igustav s'est toujours assuré qu'elle ne manque de rien. Qu'elle ait tout ce qu'elle veut, qu'on puisse satisfaire tous ses caprices. Mais peut-être que Silvya a raison. Imogen devient ingrate. Igustav ne trouve pas, il ne sait pas ce qu'elle recherche en faisant ce qu'elle fait. Tout ce qui lui importe c'est la sécurité de son trône.
Afin qu'elle puisse accéder au trône et assurer à une descendance, une héritière doit se marier avec un prince, un noble possédant des terres. La réunion juste avant était pour confirmer les prétendants. Le Conseil avait lancé un appel à travers le monde où il reste encore des Rois au pouvoir, le Maroc et l'Angleterre principalement. Peut-être la Pologne ou le Royaume de l'île de Wright, Pays-Bas, Belgique ou autre.
Le Conseil a reçu une dizaine de réponses pour le bonheur du Roi. Le premier prince arriverait le lendemain. Il s'agit d'ailleurs du prince de l'île de Wright, Justin XII Mathis Corovacchio. D'où le fait que le roi ait retenu Ilvian.
- Je sais qu'il est assez tard, Ilvian mais j'aimerais que vous surveilliez Imogen encore plus près. Demain, le Roi Justin XI Christophe Corovacchio et son fils le Prince Mathis nous feront honneur de leur présence. Veillez à ce qu'Imogen se tienne correctement. Aucun débordement ne sera toléré de sa part. Vous la connaissez mieux que moi donc vous savez ce dont elle est capable. Cachez aussi ses épées d'escrime. Son excellence dans ce domaine peut la mener à commettre un meurtre.
- Bien, Votre Altesse, s'incline Ilvian. Donnez-moi l'ordre de me retirer.
- Allez-y, lui accorde Igustav.
Ilvian s'apprête à partir lorsque le Roi le retient.
- Je ne vous l'ai jamais dit mais je vous félicite pour tout ce que vous avez fait pour Imogen.
- C'est mon travail, Votre Altesse. Sachez qu'Imogen ne le montre peut-être pas mais vous lui manquez énormément. C'est une jeune femme incroyable.
Ilvian s'en va et Igustav se rasseoit sur le trône.
Je le vois bien qu'elle est devenue une femme incroyable, pensa-t-il.
Ce n'est pas vraiment ce qu'il voulait dire. Le féliciter certes, mais il ne devrait même pas à charger son garde du corps de l'éducation de sa fille. C'est le Roi qu'on aurait dû féliciter pour avoir été un bon père mais il ne l'est pas. Ilvian l'a été. Il arrive seulement à se rassurer qu'elle est entre de bonnes mains avec lui.
Ilvian sait qu'il va devoir convaincre sa petite protégée de faire un effort. Mais ce serait comme parler à un sourd. Elle va tout mette en place pour le faire fuir ce Prince. Elle est aussi têtue que son père mais il doit le faire coûte que coûte. C'est son devoir.
Igustav sort de sa torpeur lorsque sa conjointe passe sa main dans son cou. Ce geste l'irrite énormément mais il ne fait aucun commentaire.
- Vous devriez vous reposer mon Roi, dit-elle suave. Vous avez bien fait d'être ferme avec elle. Un mariage lui donnerai une bonne leçon de vie et des responsabilités qu'elle se doit de prendre.
- Ce n'est pas une leçon que je lui donne, Silvya. C'est son droit de naissance. Elle est certes têtue mais elle ferait une excellente reine et tu devrais le savoir.
- Je le sais, Igustav mais elle te manque de respect, soupira-t-elle agacée. Elle est polie avec des gens inférieurs, des sans-abris et s'adresse à toi comme une mal propre. Ouvre les yeux bon sang ! Elle est obnubilée par le fait de partir d'ici, d'abandonner son royaume. Crois-tu vraiment qu'une enfant telle qu'elle pourrait diriger ? Il lui faut une Régente à ses côtés pour la guider dans son règne.
- Je te pris de me parler autrement, lui dit Igustav. Et donc quoi ? TU seras la Régente ?
- Et pourquoi ?
- Ne sois pas ridicule. Lorsque je prendrais ma retraite, ce n'est pas pour que tu prennes le pouvoir alors que j'abdique. Tu partiras avec moi en France pour une durée d'un an lorsqu'Imogen prendra ma place. Nous resterons quelques mois le temps qu'elle s'adapte et nous partirons. On le mérite bien. Et puis, Imogen a été élevée pour devenir Reine. Elle connaît toutes les règles même si elle ne les respecte pas ici mais elle le fait face à son peuple et ça me va amplement. Maintenant, allons nous coucher.
- Tu peux y aller, je suis derrière toi, lui souria-t-elle.
Lorsqu'il disparaît, la conjointe perd son sourire et grimace de colère. Elle regarde le trône avec force et envie. Ce trône lui revient et pas à une enfant pourrie gâtée. Elle n'a pas l'étoffe d'une Reine. Silvya, si.
Peut-être que le fait qu'elle veuille fuir pourra l'aider à se débarrasser de cette Imogen. Elles accéderont à tout ce dont elles ont rêvés.
La liberté pour Imogen et le pouvoir pour Silvya.