IPont de La Corde. Henvic. La Passe aux Moutons. Carantec. Dimanche 15 septembre 2013.
“Le Cyclone”, patron Joseph L’Houarn, amarres larguées, quittait son mouillage, sous le pont de La Corde, peu avant six heures, ce matin-là de septembre, et se laissait porter vers la haute mer, entraîné par un fort courant de jusant… Le jour n’était pas encore levé, mais déjà, vers l’est, au-delà des toits de Carantec et au-dessus des îles de la baie de Morlaix, des traînées rouges et orange se mêlaient déjà aux différentes nuances emmêlées de gris et de bleu. Un petit vent de terre soufflait à cette heure-là, léger, et pas une ride sur l’eau. Une mer d’huile avec des reflets d’étain frotté. Le roulement et la rumeur sourde des premiers camions et des voitures faisaient vibrer le tablier du pont, résonnaient longuement et couvraient le bruit du moteur du bateau. Comme chaque matin, depuis tant d’années, L’Houarn descendait donc la Penzé et l’aube allumait de ses premières lueurs les vieilles pierres du clocher de la chapelle de l’île Callot.
Le bateau passa auprès de l’îlot de Titouarn où, sur une petite crique de sable fin, s’éveillaient et s’agitaient un grand nombre d’oiseaux, aigrettes, courlis et huîtriers pies, le bec au vent, et un peu plus bas, de gravelots et de chevaliers gambette, en petite b***e mouvante et argentée, grouillants, fouillant la vase et retournant des touffes de goémon. À la hauteur de La Pierre à Figue, L’Houarn mit le cap à tribord vers Carantec, l’île Callot et la Passe aux Moutons. On racontait, ici ou là, qu’autrefois, les anciens pêcheurs quittaient tête nue leur mouillage du pont de La Corde, allant affronter les éléments, et ne remettaient leur casquette ou leur béret, qu’après avoir dépassé la chapelle de Callot, et avoir murmuré une prière à la Notre-Dame. On dit même que certains d’entre eux, en passant, chantaient à tue-tête le célèbre cantique en l’honneur de la Vierge de Toute-Puissance. Intron Varia Galloud…
Joseph L’Houarn pratiquait depuis plus de vingt ans la pêche aux crabes et aux homards. Cette saison allait à sa fin ainsi que celle de la pêche à la crevette. C’était un petit homme râblé, noir de peau et de poil, brûlé par le soleil et les embruns, presque aussi large que haut, et qui allait sur la cinquantaine d’années. On plaisantait dans les milieux de la pêche en disant qu’il était tellement large, qu’il lui était impossible de faire correctement le signe de la croix aux enterrements et aux mariages. Il allait, comme tous les matins, relever ses filières derrière l’île Ricard et dans les parages des Roches Jaunes, vers Plougasnou. Il ramenait homards, araignées et crevettes, relevait et remettait à l’eau, chaque jour, une dizaine de filières de quarante casiers. Un labeur, certes démentiel, mais il fallait bien payer les traites du bateau, le carburant, de plus en plus cher, les crédits de la maison et les études des enfants. Depuis plusieurs années, il allait en mer, même le dimanche. Sa femme, Nicole, vendait, au porte à porte, une partie de la pêche à des particuliers, et la plus grande partie était livrée à la criée de Roscoff. Bientôt, ce serait la fin de la saison des casiers, casiers à crabes et casiers à crevettes, et le début de la campagne de pêche à la coquille Saint-Jacques. Il allait falloir rapidement préparer les dragues et installer le portique à l’arrière du bateau…
Le Cyclone mis sous pilote automatique, L’Houarn vidait les grondins qui, fendus en deux, et tenus par un élastique, constituaient dans les casiers, les appâts destinés à attirer les araignées les tourteaux et les homards. Il piquait la pointe du couteau dans le ventre du poisson, l’ouvrait d’un coup sec vers le haut en le retenant par la queue, plongeait vivement la main dans les entrailles, arrachait une poignée de tripaille sanguinolente et la jetait en arrière pardessus son épaule. Une véritable nuée de goélands poursuivait le bateau. Ils plongeaient pour attraper les déchets tombés à l’eau, se battaient, criaillaient en essayant de s’entre-arracher les morceaux de boyaux, souvent les happaient en vol et les gobaient avidement. Les poissons étaient, ce jour-là, à peine décongelés, et Joseph avait froid aux mains. Il se levait, se claquait les flancs en croisant les bras, puis frottait vivement ses mains l’une contre l’autre. Il levait la tête de temps à autre pour s’assurer que le bateau maintenait le bon cap. L’Houarn jeta le cageot vide à l’eau. C’était la fâcheuse habitude des pêcheurs de tout rejeter à la mer, particulièrement les cagettes qui avaient contenu leurs appâts et qu’on retrouvait sur les laisses de toutes les grèves de la baie de Morlaix. Ainsi, beaucoup de pêcheurs continuaient encore à considérer la mer comme une poubelle. Ces caissettes s’en iraient échouer sur quel que grève, au hasard des vents, des marées et des courants de la baie.
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L’Houarn était retourné dans la cabine de son bateau et avait repris la barre. Il lui fallait négocier le passage assez délicat de la balise du Lein Hir et passer ensuite, après la pointe de Kastell Bian, parmi les innombrables bateaux de plaisanciers au mouillage, en désordre devant la plage de la Grève Blanche. Il pestait rituellement contre ces plaisanciers qui, de surcroît, jetaient parfois leurs casiers ou même leurs filets en travers de ses filières et, souvent, lui compliquaient la tâche. Sans compter que beaucoup d’entre eux livraient une concurrence déloyale aux pêcheurs professionnels et ne se contentaient pas des deux casiers réglementaires… Ensuite, une fois passé entre Karreg an Ty Men et la Tortue, il suffirait de prendre garde à parer les voiliers Jézéquel, les précieuses commodes en acajou verni, au mouillage, plus au large, vers les Platines de Callot. Puis la voie serait libre, il pourrait attaquer la préparation d’un deuxième cageot de grondins et, une fois vide, naturellement, le jeter à la mer.
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La boule rouge du soleil levant qui surgissait audessus de l’Île au Sable l’aveuglait. Toutes les îles de la baie émergeaient maintenant de la nuit et ressemblaient à de grandes baleines noires immobiles, lourdes et endormies. La mer descendait vite, et L’Houarn savait qu’il avait juste assez d’eau pour passer, mais il valait mieux être prudent au pied de la balise d’Ar Valé qu’il fallait laisser à tribord, et se méfier de la roche qui débordait largement. Il allait ensuite passer à l’aplomb de la route d’accès à Callot, lorsqu’il ressentit un choc v*****t accompagné d’un bruit sourd. Le bateau éperonna, rebondit, puis talonna. Joseph L’Houarn n’en revenait pas… Il était impensable, se disait-il, en jurant, qu’un rocher ait pu pousser là durant la nuit. En effet, en fonction des marées, il passait par là presque tous les jours, soit à l’aller, soit au retour de son travail de pêche. Et comme son père et son grand-père l’avaient fait avant lui… Il lui était bien arrivé de frotter et même de heurter des cailloux en relevant ses casiers à homards placés à l’accore de la roche, mais, alors, la coque du bateau ne rendait pas ce son-là… C’était un bruit creux, et bien trop clair, qui ne ressemblait en rien à un choc contre un rocher. Le pêcheur fit faire demi-tour à son bateau et, sur son écran-radar, distingua une masse sombre. Il s’en approcha doucement, au plus près. Malgré l’heure toute matinale, l’eau était assez claire. Il reconnaissait vaguement les formes d’une gros se voiture, ou plutôt d’un camping-car, un petit fourgon de couleur claire. Ce véhicule était penché sur le côté, tombé dans la fosse en contrebas de la route.
L’Houarn envoya aussitôt un message au Cross Corsen et expliqua qu’il venait de heurter un obstacle sur la route d’accès à Callot, sans doute une voiture ou un fourgon. Il précisa que la mer descendait vite, qu’il ne pouvait pas rester là, car il risquait de manquer sa marée. Il indiqua que, très régulièrement, des automobilistes, surpris par la marée abandonnaient leur voiture sur cette route submersible. Il avait encore précisé au Cross Corsen qu’il laissait une bouée ronde de couleur orange, amarrée à une gueuse de fonte à l’aplomb de la voiture. Sa matinée de pêche, les filières de casiers relevées et remises à l’eau, il ne pourrait plus repasser par là, la marée serait basse, la passe serait à sec et il lui faudrait contourner l’île Callot par le nord, remonter tout l’estuaire de la Penzé pour retrouver son mouillage sous le pont de La Corde.
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Le passage entre le port de Carantec et l’île Callot se fait, en effet, par une étroite route submersible. C’était, à l’origine, une ancienne voie charretière, un passage naturel sur du gravier grossier, entre des zones vaseuses, que l’on avait consolidé et surélevé, maçonné des deux côtés, puis goudronné… C’est donc maintenant une route qui conduit à l’île… L’eau atteint cette route après deux heures de marée montante. Il faut donc, avant chaque passage, dans un sens comme dans l’autre, consulter l’horaire des marées, mais souvent, des touristes, des automobilistes négligents, ou ignorants de ces contraintes, se laissent piéger par le flux, se trouvent obligés de demeurer sur l’île et d’attendre une huitaine d’heures que la marée redescende et que la route soit à nouveau découverte. Il faut dire aussi que beaucoup de personnes ne savent pas lire un calendrier des marées. Certains, venant de régions où les marées n’existent pas, ou si peu, ne comprennent rien à ce phénomène… Ainsi, souvent, certains de ces automobilistes n’acceptaient pas de rebrousser chemin et d’attendre sur l’île la renverse de la marée, ils engageaient leur voiture dans l’eau et essayaient de passer en force et au culot, dans une gerbe d’écume. Mais parfois le moteur calait en plein milieu du passage, ou les conducteurs commettaient une fausse manœuvre et déviaient de cette route surélevée pour glisser dans un ruisseau profond, en contrebas, des deux côtés de la chaussée. Il fallait alors abandonner la voiture au plus vite et regagner la terre ferme en se mouillant parfois jusqu’au cou, souvent crier à l’aide et trouver des gens pour les ramener sur la grève. Les témoins appelaient les pompiers. On y a si souvent, en cet endroit, frôlé le drame du fait de l’inconscience et de l’ignorance des automobilistes… Ainsi les voitures demeuraient plusieurs heures dans l’eau de mer et étaient définitivement hors d’usage, et tout juste bonnes pour la ferraille.
Ce passage des voitures et les risques pris par leurs conducteurs constituaient presque chaque jour, quand, bien sûr, les horaires des marées s’y prêtaient, un spectacle pour les gens du cru et même une véritable attraction. C’était d’ailleurs le spectacle des premiers beaux jours et de tout l’été. Un spectacle gratuit, et chaque jour renouvelé… Retraités pour la plupart, hommes et femmes, ils comméraient, massés sur les bancs et sur le mur du parking de Kastell Bian, et attendaient que la mer monte sur la route, en espérant vivement que des voitures s’aventurent dans l’eau. Parfois elles passaient dans quelques centimètres d’eau, parfois aussi elles avaient de l’eau jusqu’au bas des portières, voire même davantage. Les paris allaient alors bon train On évaluait la probabilité de réussite de l’automobiliste, et chacun espérait, sans en faire mystère, que la voiture se trouvât bloquée au milieu du passage… On criait, on applaudissait… Chacun supputait leur chance de passer. On grognait des murmures de dépit, quand un conducteur plus sage, ou plus averti que les autres, renonçait à passer, faisait demi-tour et se résignait à attendre la marée basse prochaine. C’était ainsi chaque jour, du moins quand les marées le permettaient. Ne fallait-il pas se moquer de ces gens-là qui n’étaient même pas capables de lire correctement un annuaire des marées, qui vraiment ne connaissaient rien à rien, surtout pas à la mer, et donc méritaient amplement leur infortune ? Ces malheureux étaient catalogués d’office dans la catégorie infamante des touristes ou des Parisiens, un ensemble vague et suspect, une horde bruyante et sans-gêne qui envahissait le pays aux premiers jours de juillet, roulaient trop vite en voiture dans les ruelles étroites du port, accaparaient toutes les places de parking et, presque toujours, se considéraient et se comportaient comme en territoire conquis. Les voitures restaient donc fréquemment dans l’eau et les mésaventures de leurs conducteurs alimentaient régulièrement la chronique locale des deux journaux de Morlaix, Ouest-France et Le Télégramme. Un jour, deux ou trois ans plus tôt, ce fut au tour d’un autocar de se trouver en difficulté, ayant versé en contrebas de la chaussée. Un superbe autocar noir avec des inscriptions jaune d’or en lettres gothiques Une excursion de personnes du troisième âge, des touristes allemands, sans doute fortunés, essentiellement des vieil les dames, qui ne voulaient pas sortir du car et qu’il avait fallu transporter une à une dans les bras ou sur le dos de sauveteurs pour regagner la terre ferme. Elles protestaient, se débattaient et réclamaient à grands cris leurs bagages restés dans les soutes du véhicule envahies par la mer. Les bénévoles, trempés et épuisés, se firent copieusement insulter en une langue étrangère, se firent griffer et reçurent coups de pied et coups de poing. Le car, un gros engin de grand luxe, une nuit passée dans l’eau, était définitivement inutilisable et tout juste bon à mettre à la ferraille. Tous les spectateurs se plaisaient à parier, en faisant des gorges chaudes, que le chauffeur allait devoir se mettre à la recherche d’un nouvel emploi…