Chapitre I-2

2002 Words
* Il y avait cependant un recours possible, et une solution de rechange pour ceux qui connaissaient un peu les lieux. En effet, les retardataires qui avaient manqué l’heure de la marée, pouvaient faire le choix de passer leur voiture par la Passe aux Moutons, au pied des Run-Lann, un chemin de sable, une sorte de dune en forme de croissant, et que la mer ne recouvrait qu’une heure environ après la route submersible. Il fallait bien s’y connaître, appliquer une technique particulière, laquelle consistait à passer la crête de sable à vive allure, sans rien voir au-delà, et surtout à ne pas ralentir. La plupart de ceux qui n’avaient ni l’habitude ni la bonne méthode, hésitaient, patinaient, s’ensablaient et, à force d’insister, enfonçaient leur voiture dans le sable jusqu’aux essieux. Alors, généralement, les passagers descendaient et poussaient à perdre haleine, au risque de se casser le dos ou de se briser les reins. Mais c’était presque toujours peine perdue… La voiture était arrêtée, il n’y avait plus aucune chance de la faire bouger et son conducteur agitait les bras et appelait désespérément à l’aide. Mais, en règle générale, les habitants du lieu avaient pris l’habitude de les observer de loin et de ne pas prendre le temps ou le risque leur porter secours. La plupart, en effet, affirmaient, à tort ou à raison, qu’ils l’avaient déjà fait à maintes reprises par le passé et n’avaient recueilli que de l’ingratitude, souvent pas même un remerciement, et avaient même parfois essuyé des rebuffades… On laissait donc les naufragés du sable se débrouiller seuls et l’on applaudissait même quand ils restaient irrémédiablement plantés, surtout quand leur voiture était menacée par la marée montante… La traditionnelle solidarité des populations des bords de mer avait ici disparu depuis fort longtemps. Ce n’étaient d’ailleurs pas vraiment des marins, mais plutôt des anciens de la Marine Nationale ou de l’Armée, souvent aussi des fonctionnaires de l’enseignement, ou des impôts, très à l’aise dans leur retraite, mais toujours mécontents de leur sort, critiques de tout, mesquins et d’un égoïsme à toute épreuve… Un ou deux habitants de l’île Callot, derniers propriétaires d’un vieux tracteur rouillé, gagnaient quelque argent en tirant au ras de la dune les voitures ensablées hors de portée de la mer, et aussi en hébergeant les naufragés le temps d’une nuit ou jusqu’à la marée basse suivante. Une petite industrie locale en quelque sorte… * Les secours avertis par le Cross Corsen arrivèrent vers sept heures du matin, une vingtaine de minutes après l’appel de Joseph L’Houarn. La sirène des pompiers descendant la Rue Neuve et passant devant le port réveilla tout le quartier. Les pompiers étaient déjà en tenue de plongée. Ils mirent un Zodiac à l’eau et trouvèrent rapidement la bouée orange positionnée par le pêcheur au-dessus du véhicule immergé. Ils découvrirent un petit Combi Volkswagen bleu et blanc, plus ou moins aménagé en camping-car et dont l’arrière était tombé dans le trou en contrebas de la chaussée, il était resté maintenu dans cette position, cabré, l’arrière dans la fosse la plus profonde. Il n’y avait personne dans la cabine, et la porte arrière était bloquée, sans doute fermée à clef ou le verrou poussé. Le véhicule parais sait vide, pour autant qu’on pouvait en juger en regardant à travers les vitres. Les sauveteurs décidèrent donc d’attendre que la marée descende. Deux heures plus tard, ils forcèrent au pied-de-biche la porte arrière du véhicule… Le cadavre d’une femme gisait dans l’allée centrale du camping-car, recroquevillé contre la porte… La gendarmerie de Taulé, rapidement arrivée sur les lieux, condamna la route d’accès à l’île Callot, puis les services de l’Identité Judiciaire appelés sur place firent leur travail de recherche et de vérification. À dix heures, le camping-car partit sur la dépanneuse d’un garagiste de Morlaix. On enferma le cadavre dans une housse, et les pompiers repartirent, leur sirène en route, pour remonter la Rue Neuve barrée par de trop nombreuses chicanes. * Ce dimanche matin, vers neuf heures, j’étais encore dans ma salle de bains, tout juste sorti de ma douche, je me séchais et je m’habillais, lorsque Michel Jeanne, le médecin légiste, m’appela. J’avais enfin pris quelques jours de congé et je revenais trempé de mon footing quotidien… Il régnait, ce matin-là, une atmosphère d’automne prématuré, il pleuvait à seaux et le vent faisait virevolter les premières feuilles mortes dans toutes les directions… Je regardais, par l’étroite fenêtre, mon jardin giflé par l’averse, les derniers légumes malmenés, les fleurs des dahlias aux têtes rouillées et cassées, la haute planche de topinambours aux petites fleurs jaunes agitées par le vent et le vieux noyer tordu déjà presque mis à nu. Toutes les plantes étaient mouillées, secouées et allumées de petites étincelles… J’interrogeai aussitôt Michel Jeanne sur ses problèmes de santé. Je savais qu’il avait passé trois jours à l’hôpital de La Cavale Blanche à Brest pour une série d’examens et la mise en place d’un nouveau traitement. Il paraissait d’excellente humeur, et je savais qu’il avait reçu des nouvelles rassurantes sur son état. Il se savait pourtant atteint d’un cancer de la prostate, mais l’urologue qu’il avait consul té l’avait pleinement rassuré… — Salut, Guillaume. Et toi, tu as passé une bonne semaine de vacances ? — Je suis resté tranquille chez moi à regarder galoper les nuages, écouter la pluie rebondir sur le toit et écraser le jardin. En résumé, ni envie d’autre chose ni motivation, et donc calme et repos à la maison… J’ai même allumé les premières flambées de la saison dans ma cheminée, je me suis obligé à mettre à jour mon courrier en retard et à trier un tas de paperasses, des dossiers domestiques où je n’avais pas mis le nez depuis des mois. Donc assis, pas bouger… Je n’ai vu personne, et personne n’a pris la peine de m’appeler. Tant mieux. Tout juste un peu de sport, de lecture et d’écriture. J’ai enfin mis la dernière main à un petit roman policier que j’ai écrit pendant mes dernières vacances à Paros, et dont j’ai adapté l’intrigue à partir de l’une de mes enquêtes. Il va maintenant falloir que je trou ve un éditeur qui accepte de le publier. J’ai ma petite idée, mais ce n’est pas forcément gagné d’avance… J’ai aussi fait un rapide aller-retour à Carantec, car j’ai le projet de m’acheter un bateau un peu plus grand et je prospecte dans les chantiers navals… J’ai, du même coup, rendu visite à Jean-Marie Kerguidu, mon vieux professeur de français. Il m’a donné quantité de conseils pertinents pour mon roman dont je lui avais donné un manuscrit à lire et à corriger. Pas très en forme, d’ailleurs, notre ami Jean-Marie… Il a perdu beaucoup de son entrain et a beaucoup maigri. Il m’inquiète, mais il est assez discret sur ses problèmes personnels. Ce qui ne va pas, physique ou moral, c’est difficile à dire avec un tel personnage. Ouvert devant vous et tellement secret par-derrière… Parfois même un véritable mur… Je retournerai le voir dès que possible pour en avoir le cœur net… — En somme, si je comprends bien, tu commences à préparer ta retraite… — Disons que je prends paisiblement quelques repères et que je pose mes premiers jalons… La mer et l’écriture, je ne sortirai sans doute pas de là… Mais j’ai encore une petite dizaine d’années devant moi, avant d’y parvenir, si du moins j’y parviens, car on ne sait jamais… J’ai donc largement le temps d’y penser… Je ne suis pas vraiment pressé, la vie va bien assez vite ainsi… — Comment va ton petit chien Horace ? — En pleine forme… Il pète le feu et a parfaitement récupéré de ses mésaventures de l’été dernier.1 Il est toujours prêt à courir ou à jouer. Courir et jouer, chasser les oiseaux du jardin et attendre son petit repas, c’est tout le programme… Programme unique et invariable. Je lui jette inlassablement un petit cochon en caoutchouc noir, qui grogne, gluant et crasseux. Il me le ramène, le dépose à mes pieds et attend que je le rejette… Et on recommence. Et on recommence encore. Et ainsi de suite… Et encore une dernière fois… Le jeu pourrait durer toute la journée, si je ne finissais pas par me lasser ou avoir quand même autre chose à faire. Horace est increvable. Dormir, manger, courir. Et encore courir… Je n’arrive pas à suivre. Il m’épuise, et pourtant la course à pied, ça me connaît… C’est lui qui commande à la maison, et j’exécute… Je suis tyrannisé, du matin au soir, par un petit kilo de poils gris et roux… — Revenons au boulot, et c’est déjà moins drôle… Je t’appelle à cette heure matinale, parce que je viens de réceptionner, peu après sept heures, le cadavre d’une femme qu’on a retrouvé dans un camping-car recouvert par la marée, sur la route de Callot à Carantec. L’accident, si, du moins, c’est un accident, a dû avoir lieu la nuit dernière, aux environs de minuit, si je me fie à mes premières constatations. Michel Jeanne me fit un rapide résumé de l’affaire, à partir des premières informations données par les pompiers et les gendarmes de Taulé… — Tu te doutes bien que cette enquête va être pour moi et ma petite équipe… — Eh oui, mon gars ! Un macchabée pour bien inaugurer ta semaine et fêter ton retour de vacances… Bon, je t’attends… Essaie de faire vite, je suis complètement débordé de travail. J’ai aussi reçu, tôt ce matin, la visite impromptue d’un certain Francis, un petit vieux qui avait fugué de la maison de retraite de Lanmeur, qu’on n’avait jamais retrouvé et que des amateurs de champignons ont découvert dans un bois de Garlan, sous un fourré, deux mois après sa disparition… Pas très agréable à contempler… Tu vois, j’ai de quoi me mettre en appétit, dès le matin… — J’arrive dans une vingtaine de minutes maximum… Le temps de finir de me préparer, je saute dans ma voiture et je suis à toi… — Tu ne passeras pas voir ce cher Claude Lamoulot, ton chef bien-aimé ? — Pas la peine. À mon avis, il ne sera pas encore arrivé. Il est encore parti pour Montluçon, ce week-end, rejoindre sa petite famille. J’irai le voir après être passé chez toi… Je pense quand même qu’il sera là. Actuellement, je suis un peu livré à moi-même et je suis mon propre patron. Lamoulot est maintenant presque toujours sur la route, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je vais quand même appeler le procureur Georges Gaouyer, lui dire que je prends l’enquête en main, et j’arrive te voir… * Je montai à l’hôpital par la Rue des Brebis. Je jetai un coup d’œil furtif sur l’allée bordée de tilleuls et de marronniers qui menait à l’ancien lycée Tristan Corbière. Je revoyais la façade austère, bâtie sur le modèle des casernes napoléoniennes, la haute grille en fer forgé et l’araucaria au centre de la cour d’honneur. Mais c’était sans doute un autre, un nouveau et donc bien plus petit que dans ma mémoire… Une grande partie de mon enfance et de mon adolescence s’était écoulée là, entre ces hauts murs gris, et je réprimai une petite bouffée de souvenirs et de nostalgie… J’avais aussi lu dans la presse qu’on allait abattre les arbres de cette avenue… Je ne savais trop pour quelle raison… C’était bien dommage… Michel Jeanne, mon ami, le médecin légiste était un petit bonhomme rondouillard et jovial, bon vivant par nature et éternellement rieur. Mais, depuis quelques mois, il avait progressivement chan gé. Il avait de graves ennuis de santé, avait désormais les yeux creux, profondément enfoncés dans leurs orbites, et bordés d’une petite lisière fripée de couleur mauve. Il avait aussi beaucoup maigri, s’était un peu voûté et semblait même s’être tassé sur lui-même en quelques semaines… Je m’informai du résultat des analyses et des examens qu’il avait subis à Brest. Il souffrait donc bien d’un cancer de la prostate, il en avait eu la confirmation, mais diagnostiqué à un stade encore bénin, et repéré suffisamment à temps pour être soigné et même, aux dires des médecins, totalement guéri, après quelques mois de traitement. Je me fiais à ses confidences, comme il se fiait lui-même aux pronostics de son médecin. Il allait, en effet, lui avait dit textuellement son urologue, mourir un jour, mais sûrement pas à la suite d’un problème de prostate… Michel semblait donc rassuré. Du moins en apparence… — Le traitement qu’ils me font subir est appelé curiethérapie. À cause de Marie Curie certainement, et de ses travaux sur la radioactivité. Les chirurgiens placent ce qu’ils appellent des graines, de petites barres radioactives, directement à l’intérieur de la tumeur de la prostate. Je suis donc devenu un peu radioactif. Je n’ai pas le droit de m’approcher d’une personne à moins d’un mètre… Le docteur m’a demandé si je dormais seul et m’a averti que si je partageais mon lit, il faudrait mettre un traversin entre moi et ma petite camarade de sommier. Pourquoi pas une cloison en béton ? lui ai-je demandé… Ce qui l’a fait sourire, juste un peu… — Pas commode, c’est sûr, pour les petits câlins du soir… — Pas vraiment, même pour tous les câlins, du soir, du matin et du reste de la journée, si la chose devait se présenter… Mais, pour moi, la question ne se pose pas trop actuellement… Je n’ai pas accueilli quelqu’une sous ma couette depuis fort longtemps…
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