Chapitre I-3

2000 Words
J’ai aussitôt regretté de m’être engagé sur pareil sujet, plutôt sensible et douloureux pour mon ami Michel. Et je ne voyais pas vraiment comment faire machine arrière… Car, outre ses problèmes de santé, je connaissais fort bien ses récents déboires sentimentaux. Il avait vécu l’éblouissement d’un été, le vrai coup de tonnerre, car tombé follement amoureux, à la fin du printemps, de l’une de ses voisines dans sa campagne des Monts d’Arrée, Joël le, une jeune femme divorcée, tout juste en âge d’être sa fille, qui l’avait bien allumé, s’était laissée approcher, et même bien davantage, lui avait fait miroiter la possibilité d’un petit bout de chemin ensemble, et même de vie commune, puis s’était retirée et rétractée brusquement, sans le moindre début d’explication… Michel Jeanne n’avait rien dit à personne, s’était replié sur lui-même, avait enter ré son rêve et s’était muré dans le silence… Je l’avais, à l’époque, mis en garde amicalement, mais il était sur son petit nuage doré, et parfaitement fermé à mes conseils et à toutes mes recommandations. À peine donc l’espace d’un été, ce fut pour lui un feu d’artifice, et un méchant coup de soleil… Il savait qu’il avait vécu un mirage, l’avait vu apparaître et presque aussitôt s’évanouir. Il lui fallait maintenant revenir sur terre, et il souffrait le martyre, en s’efforçant, aux yeux des uns et des autres, de n’en laisser rien paraître… Je me demandais de quoi il souffrait le plus, de l’angoisse et de l’incertitude de l’avenir dues à son cancer ou bien de la trahison, et plus simplement encore de l’inconscience et de l’immaturité de celle en qui il avait placé toute son espérance, le temps d’un éclair et d’un flamboiement… Et je me disais, me souvenant de ses confidences de l’époque, pour l’avoir regardé poursuivre son rêve éveillé jusqu’au bout et tomber tout droit dans le panneau, et pour, en outre, l’avoir fermement mis en garde à de nombreuses reprises, que les amours d’automne, je veux dire les amours de l’automne de la vie, ont quelque chose d’exigeant, de désespéré et de pathétique. On sait que c’est là, sans doute, la dernière fois, et comme la toute dernière occasion, celle qui, peut-être, nous rachètera ou nous vengera de tous les échecs précédents… Alors, on joue son va-tout, on prend tous les risques, y compris surtout celui de se montrer ridicule et de foncer tout droit dans le mur. C’est l’énergie du désespoir, mêlée à un délire d’adolescent. De vieil adolescent naïf, assurément, et, de toute façon, vulnérable. Et, là, presque toujours, on tombe de très haut… En cale sèche définitive, et le genou à terre. On sait bien qu’on n’aura plus jamais la force de se reprendre à espérer, de repartir et de recommencer… Brûlé de l’intérieur, calciné, creux et évidé, comme un vieux tronc d’arbre éclaté par la foudre… Là seulement, là vraiment, on emprunte pour de bon les chemins tristes et solitaires de la vieillesse… — Le plus difficile va être d’empêcher mon basset artésien, Dom Juan, de grimper sur mon lit. Je ne veux pas irradier cette pauvre bête et être responsable de sa fin. Il est déjà assez mal en point… Je vais lui confisquer, pendant quelque temps, le petit marchepied qui l’aide à monter s’enfoncer sous ma couette, et je lui installerai son panier auprès du radiateur… Il faudra bien qu’il s’en accommode pendant quelques semaines… La remarque fit diversion, et nous nous mîmes à parler de son vieux chien qui se traînait de plus en plus, perclus d’arthrose, puis de mon propre chien qui se remettait de sa mésaventure récente. Je m’efforçais d’atténuer le malaise que j’avais provoqué… J’essayai même de me rattraper et de faire bonne figure. — Te voilà donc transformé en bombe atomique… — Tu rigoles, j’en ai parlé à quelques-uns de mes amis qui, du coup, m’appellent Tchernobyl… Tu devrais quand même regarder le mode opératoire de ce traitement sur Internet, car c’est assez étonnant. Il y a même, sur un site, une vidéo d’une dizaine de minutes qui explique et montre la méthode en détail… — J’irai voir, dès ce soir. Promis. Tu peux continuer à travailler ? — Oui. J’ai négocié la chose avec la direction de l’hôpital. Ce ne fut pas facile… Ils ont mis en avant leur éternel principe de précaution… Mais je me suis défendu bec et ongles, et j’ai sorti le grand jeu. Je ne voulais pas rester m’emmerder à la maison, au risque, entre mes quatre murs, de me fabriquer une bonne petite déprime. Dans les Monts d’Arrée, en l’hiver, et même en toute saison, ce n’est pas toujours très gai. On ne sort pas beaucoup de la brume ou du crachin, et les distractions sont rares. Je n’y fréquente pratiquement personne, je n’ai guère de voisins, et maintenant que je ne vois plus ma petite voisine préférée qui m’a claqué sa porte au nez… Rester claquemuré chez moi, au coin de ma cheminée, toute la journée, non, merci… De quoi devenir plus qu’à moitié neuneu… J’ai donc choisi de continuer à travailler… De toute façon, les macchabées qui, habituellement, me tiennent compagnie à longueur de journée sont bien calmes et n’ont plus grand-chose à craindre de mes radiations… Ils sont à l’abri, au frais, bien tranquilles, raides à souhait, et ne protestent jamais. J’en fais donc ce que je veux, et ils n’ont plus leur mot à dire… Quand il me viendra des visites ou quand j’irai voir quelqu’un, je serai prudent… Je garderai mes distances… Mes interlocuteurs, je te le répète, doivent se tenir à plus d’un mètre de moi. Donc, plus de petits bisous tendres et miauleurs, ni même de poignées de main fermes et viriles… Elles vont être déçues, les jolies infirmières qui passaient me voir à longueur de journée… Elles ne pourront plus m’approcher et se jeter à mon cou comme elles le faisaient d’ordinaire… D’ailleurs, toi aussi, tu ferais bien de reculer un peu et de garder tes distances… Michel Jeanne gouaillait, prenait donc les choses à la plaisanterie, certes fanfaronnait un peu, mais, je sentais bien qu’il se forçait et que le cœur n’y était pas… Je lui promis encore une fois de m’intéresser à son traitement et de me documenter sur Internet. Je savais aussi qu’il redoutait plus que tout, et comme le ferait tout homme ordinaire, certains effets secondaires possibles de l’intervention qu’il venait de subir… Incontinence et impuissance étaient évidemment ses premières terreurs, même si son médecin l’avait aussi rassuré sur ce point… Puis nous en vînmes, quand même, au motif de ma visite. Michel Jeanne m’expliqua en quelques mots qu’il avait examiné et autopsié le cadavre de la femme noyée sur la route d’accès à l’île Callot. On l’avait facilement identifiée, car son sac à main se trouvait auprès d’elle dans la ruelle du camping-car qui avait séjourné dans la mer. Il contenait un portefeuille avec une carte d’identité et une car te Vitale au nom de Charline Séhédic qui habitait 48, cité du Clair-Matin, Bâtiment 2, à Saint-Pol-de-Léon. La gendarmerie de Taulé aussitôt arrivée sur les lieux avait procédé aux premières constatations et les services techniques de la police étaient rapidement arrivés sur place. — J’ai déjà eu le temps de faire les premières observations et j’ai effectué les toutes premières analyses. Elle est morte noyée, c’est sûr. Elle avait des traces lointaines de cannabis dans le sang, et de tout un tas d’autres cochonneries, des neuroleptiques divers. Elle était surtout dans un état alcoolique lourd et grave, sûrement à la limite du coma éthylique… Probablement même noyée dans son coma… Celle-là n’aura pas vu la mort venir… Elle avait bu, en grande quantité, un mélange de vodka, de bière et de vin rouge. En très grande quantité même… Elle n’avait aucune chance d’en réchapper, car elle n’était de toute façon pas en état de réagir, de se lever, de marcher, encore moins de descendre d’un véhicule, et sûrement pas de se déplacer dans l’eau. Ses mains ne sont même pas abîmées du tout, elle n’a pas dû tambouriner ou gratter contre la porte qui, paraît-il, était fermée à clef, ni tenter de sortir du véhicule. En fait, elle n’a pas dû réagir, ou si peu. Son état la condamnait… Pour elle, c’était cuit d’avance. Je pense que si, par chance, elle avait réussi à sortir du fourgon, elle aurait eu droit à une hydrocution instantanée, dans une eau qui doit être aux alentours de dix, douze degrés, guère davantage… Elle n’avait finalement aucune chance de s’en sortir… Je t’en parle surtout à cause de son mauvais état général, une grande usure, en dépit de son âge, trente-deux ans, si l’on se fie à ses papiers d’identité. Le tabac, l’alcool, la vie de bâton de chai se… Elle a, de toute évidence, brûlé la chandelle par les deux bouts. Et de tous les côtés. Pas joli, joli… Il faut voir l’état du foie, des poumons et de l’estomac ! Je ne vais pas te faire un dessin… Viens voir, je vais te montrer… Michel Jeanne me provoquait à chaque fois de la même manière, et je lui faisais, invariablement, la même réponse… — Non, ça va, je n’en ai pas trop envie… Je te fais confiance… Garde-la pour toi, je te la laisse volontiers… Mais encore une noyée à Carantec. Décidément, je commence à en avoir assez des noyés de Carantec2… — Je ne vois pas, sur le cadavre de Charline Séhédic, de traces de coups ou d’agression… Par contre, la victime a eu une relation sexuelle récente, donc très peu de temps avant son décès. Le partenaire, lui aussi, ne devait pas être bien vaillant, il n’a pas pénétré très avant et s’est répandu partout, sauf tout à fait au bon endroit… Difficile de dire s’il y a eu viol. De toute façon, je te le répète, elle n’était pas en état de réagir, encore moins de se défendre… La chose a dû avoir lieu sur la plage, car la victime a du sable partout, alors là, partout… J’ai, avec mon adjoint, Pierre Larhantec, procédé à toutes les analyses et à toutes les vérifications… — Plutôt sordide, encore, toute cette histoire… Je vais bien mal commencer ma semaine… Pour une reprise après vacances… — C’est le moins qu’on puisse dire… — J’en ai un peu marre de ce métier, certains matins. Je patauge dans la fange humaine à longueur de temps, et depuis tant d’années ! J’ai l’impression de ne pas avancer, de vivre un éternel recommencement… — On s’habitue à tout. Regarde, moi, de quels invités de marque je reçois la visite presque tous les jours ! Pense donc à la charogne du petit vieux que je dois me farcir tout à l’heure… — C’est vrai et, à tout prendre, j’aurais même tort de me plaindre… Je me laissais aller un peu, juste un peu, et ce n’était pas vraiment dans ma nature… C’était mon petit moment de découragement, le petit passage à vide de la reprise après quelques jours de vacances, aussitôt oublié… J’étais solide et j’en avais tellement vu… À midi, je retrouvai Michel Jeanne à la crêperie “Océane” au bas de la rue Villeneuve, tout à côté des quais du port, devant une crêpe garnie de coquilles Saint-Jacques, et une bolée de cidre. Notre conversation porta sur le projet de réorganisation du commissariat, les restrictions drastiques de moyens qu’on nous imposait, sur les nouveaux collègues, les nouvelles collègues aussi, bien entendu, et les principales affaires en cours… J’expliquai que mon supérieur, le commissaire Claude Lamoulot, m’avait demandé de prendre le capitaine Arsène Le Treut dans mon équipe. Michel Jeanne connaissait bien le collègue en question, même depuis bien plus longtemps que moi, le négligé de sa tenue, la réputation d’ivrogne qu’il méritait largement, et de tire-au-flanc définitif… — Arsène Le Treut dans ton équipe ! C’est vraiment comme mettre un lapin dans le poulailler… Tu n’as quand même pas accepté ? — Si, et même sans trop hésiter. Arsène est tenu ou se tient à l’écart de ses autres collègues depuis trop longtemps, et je pense qu’il a besoin d’être aidé et soutenu. Je crois aussi qu’il doit gagner à être connu… On va le pousser à se prendre un peu mieux en main et à bousculer ses chères petites habitudes… Il va donc être contraint de revoir ses vieux schémas, mes jeunes équipiers vont certainement l’encadrer, le faire bouger un peu, et, en contrepartie, ils apprendront, à son contact, quantité de ficelles du métier… Arsène est, on peut quand même le reconnaître, un vieux routier de la profession, un tâcheron de la filature et un spécialiste chevronné de l’enquête de proximité… — Il y a beaucoup de vrai dans tout ce que tu me dis… Mais tu es un incorrigible optimiste… Arsène Le Treut, dans ton équipe, le raconteur d’histoires, “Radio Arsène”, comme on le surnomme à Morlaix depuis tant d’années ! Surtout dans les bistros… Mais pourquoi pas, après tout… Tu es incroyable, n’importe qui, à ta place, aurait refusé… Tu m’étonneras toujours… Et il claqua ses deux mains sur la table… Je lui confiai encore que des bruits couraient et enflaient dans les couloirs du commissariat, annonçant l’arrivée d’une femme à la tête de la police morlaisienne. — Enfin, voilà, tout de même, une bonne nouvelle ! J’espère pour toi qu’elle sera sympa et gironde, ce qui te changera enfin de ce pisse-vinaigre de Lamoulot, que tu supportes, vaille que vaille, depuis des années… Combien d’années, au fait ? — Six ans dans quelques semaines… Mais tout arrive, car lui aussi semble s’améliorer de jour en jour, et il en devient presque supportable… J’ai bien dit presque… — Il est bien temps ! Juste au moment où il va nous débarrasser le plancher…
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