001 - Karim
Le vrombissement du moteur de ma Peugeot 308 s’étouffait à peine dans le vacarme familier de la cité phocéenne. Je venais de quitter un chantier complexe à la Joliette, où nous coulions les fondations d'un futur complexe hôtelier. En tant qu'ingénieur, j'aimais la solidité, le mesurable, le béton armé. Je savais que si les calculs de charge étaient justes, l’édifice tiendrait, peu importaient les tempêtes ou le Mistral qui soufflait aujourd’hui avec une violence particulière. Mais en garant ma voiture face au Vieux-Port, je sentais que mes propres fondations vacillaient.
Dans ma poche droite, le petit écrin de velours bleu me brûlait la cuisse. C’était un poids minuscule, quelques grammes d’or et un éclat de diamant, et pourtant, il me semblait plus lourd que toutes les poutres métalliques que j’avais inspectées dans la journée.
Je marchais vers le café où Awa m'attendait. Marseille, avec ses reflets d'argent sur l'eau et ses cris de mouettes, me rappelait parfois Dakar, mais une version plus froide, plus tranchante. Je vivais ici depuis dix ans. J'avais fait mes études à l'école d'ingénieurs de Saint-Jérôme, j'avais gravi les échelons, et je me croyais affranchi. Je pensais que mon diplôme et mon salaire confortable me donnaient le droit de choisir ma vie. Quelle arrogance.
Je l'aperçus de loin. Awa. Elle était assise à une table ronde, son visage tourné vers la mer. À vingt ans, elle possédait cette beauté insolente des femmes qui ne savent pas encore à quel point le monde peut être cruel. Elle était la lumière de mes jours sombres sur les chantiers gris. Elle était ma récompense.
— Tu es en retard, Monsieur l'Ingénieur, lança-t-elle avec ce sourire qui faisait fondre ma rigueur professionnelle.
— Les bouchons sur le Prado, tu connais... mens-je en m'asseyant, le cœur battant la chamade.
Je commandai un café, mais mes mains tremblaient légèrement. Je ne savais pas comment entamer la conversation. Avec Awa, tout était fluide d'ordinaire. On parlait de ses études de gestion, de mes projets, de nos rêves d'acheter une maison sur la côte. Mais aujourd'hui, l'air semblait chargé d'électricité statique.
— Awa, je ne veux plus que nous nous cachions pour prendre un café ou nous promener à la Corniche. J'ai trente ans. J'ai une situation. Il est temps que je devienne un homme aux yeux de ton père.
Le sourire d'Awa vacilla. Elle savait ce que cela impliquait. Chez les Diop, on ne demandait pas seulement une main, on entrait dans un engrenage séculaire.
— Tu vas venir ? demanda-t-elle, la voix basse.
— Samedi. J'ai déjà prévenu mon oncle. Nous viendrons avec les noix de cola, le tissu, et tout ce qui est requis. Je veux que tu sois ma femme, Awa.
Je sortis la bague. Sous le soleil de fin d'après-midi, elle étincela. Les yeux d'Awa s'agrandirent, et pendant un instant, le bonheur fut pur, sans mélange. Elle glissa son doigt dans l'anneau. C'était parfait. C'était logique. Un plus un égalait deux.
Mais alors que nous profitions de cet instant, une ombre passa dans son regard.
— Et Halima ? murmura-t-elle.
— Quoi, Halima ? C'est ta sœur, elle sera contente pour toi, non ?
Awa secoua la tête, un pli d'inquiétude barrant son front lisse.
— Tu ne comprends pas, Karim. Halima a vingt-cinq ans. Elle est l'aînée. Elle n'est pas mariée, elle ne sort avec personne. Elle passe ses journées entre son travail à la mairie et la prière. Père est très à cheval sur l'ordre des naissances. On dit que porter le voile de mariée avant sa grande sœur porte malheur à toute la lignée.
Je ris, d'un rire nerveux qui se voulait rassurant.
— On est en France, Awa. En 2026. Ton père est un homme raisonnable. Il voit bien que je suis un bon parti. Il ne va pas bloquer ton bonheur pour une coutume de villageois qu'on pratiquait avant l'indépendance.
Je me trompais lourdement. Mon erreur de calcul était là : j'avais sous-estimé l'inertie des traditions.
Le samedi arriva plus vite qu'un effondrement de terrain. J'avais revêtu mon plus beau boubou en basin richement empesé, une concession à ma culture pour plaire au patriarche. Mon oncle, Mansour, m'accompagnait. Il était mon garant, l'homme de sagesse. Dans la voiture, il ne cessait de réciter des versets du Coran, ce qui augmentait mon anxiété.
— Ne sois pas trop pressé, Karim, me dit-il alors que nous garions la voiture au pied de l'immeuble des Diop. Les femmes Diop sont des perles, mais le père est un roc. On ne taille pas un roc avec des sentiments, mais avec de la patience.
L'appartement sentait le *thiouraye*, cet encens sénégalais dont l'odeur sucrée et capiteuse semblait coller aux rideaux. Monsieur Diop nous reçut dans le grand salon. C'était un homme sec, dont les mains calleuses trahissaient un passé de docker sur les quais de Marseille. Il nous salua avec une courtoisie glaciale.
Nous nous assîmes sur les canapés en cuir. Le protocole commença. Mon oncle parla longuement. Il parla de ma famille à Saint-Louis, de mon éducation, de ma piété, de ma réussite professionnelle. Il fit l'éloge de la famille Diop. C'était une danse verbale, une parade nécessaire avant d'arriver au but.
— Nous sommes donc venus, Monsieur Diop, conclut mon oncle, pour demander la main de votre fille Awa pour notre fils Karim.
Le silence qui suivit fut assourdissant. On entendait seulement le sifflement de la cocotte-minute dans la cuisine, où je devinais la présence des femmes. Je fixais un motif sur le tapis, n'osant pas regarder le vieil homme.
Monsieur Diop prit une longue inspiration. Il ne regarda pas mon oncle, il me regarda moi, droit dans les yeux.
— Karim, tu es un ingénieur. Tu sais qu'on ne peut pas poser le toit d'une maison avant d'avoir monté les murs. Ma maison a des murs, et ces murs ont un ordre.
Mon estomac se noua.
— Awa est une enfant, continua-t-il. Elle a vingt ans. Elle a encore le temps de mûrir. Mais j'ai une autre fille. Halima. Elle a vingt-cinq ans. Elle est sage, elle est instruite, elle est prête à tenir un foyer. Dans notre famille, on n'humilie pas l'aînée en la laissant derrière.
Je sentis une sueur froide perler sur ma tempe.
— Monsieur Diop... avec tout mon respect... c'est avec Awa que j'ai discuté. C'est elle que je connais.
— Tu connais ce que tes yeux de jeune homme voient, répliqua-t-il d'une voix de fer. Moi, je connais ce qui est bon pour la paix de cette famille. Si tu veux une épouse chez les Diop, ce sera Halima. C'est elle que je te donne. Si tu l'acceptes, tu auras ma bénédiction et celle de tes ancêtres. Si tu refuses, tu sortiras de cette maison et tu n'y remettras plus jamais les pieds. Ni pour l'une, ni pour l'autre.
Je tournai la tête vers la porte de la cuisine qui s'était entrouverte. Je vis un éclat de tissu. C'était Halima. Elle ne se cachait pas. Elle me fixait. Son regard n'était pas celui d'une victime de la tradition, mais celui d'une femme qui attendait son dû. Elle ne semblait pas outrée qu'on la "propose" ainsi ; elle semblait victorieuse. Derrière elle, dans l'ombre plus profonde du couloir, je devinais la silhouette affaissée d'Awa.
Mon oncle me pressa le genou, un signal silencieux me dictant de ne pas protester.
— Nous avons besoin d'un temps de réflexion, suggéra Mansour pour sauver les meubles.
— Il n'y a rien à réfléchir, trancha Monsieur Diop. La porte est ouverte, ou le contrat est scellé.
Je me sentis comme un homme pris dans des sables mouvants. Si je disais non, je perdais Awa pour toujours. Son père l'enverrait peut-être même au pays pour la marier de force à un cousin pour "la protéger". Si je disais oui... je sacrifiais mon cœur sur l'autel de la convenance.
Mais dans mon esprit de bâtisseur, une pensée perverse commença à germer. "Accepte. Entre dans la famille. Une fois marié à l'aînée, tu seras à l'intérieur. Tu trouveras un moyen pour Awa plus tard. La religion permet la polygamie. C'est ta seule chance de ne pas la perdre."
C'était un calcul risqué. Un calcul qui ne tenait pas compte des matériaux inflammables que sont les émotions humaines.
— J'accepte, Monsieur Diop, dis-je d'une voix qui ne semblait pas être la mienne. J'accepte Halima.
À cet instant précis, le Mistral fit claquer violemment le volet du salon, comme un présage que mes calculs venaient de déclencher une catastrophe que nul ingénieur ne pourrait réparer.