Première partie – La grande révolte-3

2017 Words
— Mais je suis fort ! s’écria-t-il. Leurs cœurs battaient à l’unisson, se donnaient l’un à l’autre, échangeaient leurs cosmogonies d’étoiles. Quand ils revinrent vers le village, les yeux d’Alice étaient des diamants éblouis. Lorsqu’ils furent arrivés à la maison des Azémard, elle abandonna à regret la tendre chaleur des bras de Pierre, entendit dans une sorte de rêve la musique légère des oiseaux dans le figuier. Au-delà du village, dans un mas proche, un chien aboya. Une seconde encore leurs doigts se nouèrent. — À demain, lui souffla-t-elle. — Oui, à demain. Aimée disait de Pierre que c’était « la plus belle plume de son aile ». Certes, elle aimait tout autant Marie et Barthélémy, mais le goût affirmé de son fils aîné pour le travail, sa générosité, son honnêteté la comblaient de joie. Les vieux n’affirmaient-ils pas, d’ailleurs, à propos de l’aîné des Villeméjanne : « Celui-là est un homme droit » ? Oh ! Ce n’était encore qu’un tout jeune homme, son Pierre ! Mais bientôt viendrait le temps où l’oiseau quitterait son nid, elle le savait. C’était inévitable. Les soirs d’été, les enfants couchés, Antoine ronflant au bord du lit, n’arrivant pas à trouver le sommeil, elle se levait pour lire. Elle lisait, et relisait Les Sermons de Bossuet ou Les Fables de La Fontaine qu’elle donnait aussi à lire à Marie et à Barthélémy. À d’autres moments, elle se plongeait dans les livres de Pierre, premier ou second prix de son fils à l’école communale. Elle voyageait hardiment dans l’histoire de France. Parfois, ce qui la tenait éveillée, plus que le ronflement de son mari, c’était le souvenir de la mère durant l’épidémie de choléra. La maladie avait fondu sur le village dans la nuit moite de la Saint-Jean sans que l’on y prît garde. Un vagabond pouilleux avait dormi, sous le porche, près de l’église, durant plusieurs nuits. La canicule qui s’abattit au mois de juillet rendit la vie plus étouffante encore. Le port s’engorgea d’une vase puante. Dans les ruisseaux, aux alentours du hameau, l’eau devint croupissante et fétide. Et aucun nuage à l’horizon, pas le moindre coup de tonnerre annonçant l’arrivée d’un orage ! Aimée, à cette époque « fréquentait » Antoine. Ils devaient se marier, l’année suivante, à la Noël. Quelquefois, le dimanche, délaissant le repas de famille, Antoine attelait le cheval à la jardinière et les amoureux allaient se promener sous les frais ombrages, près du fleuve. Aimée se souvenait encore des sourires d’Antoine qui se voulaient rassurants. « Tu sais, lui disait-il, la Compagnie a pris des mesures pour nettoyer le canal, on a même vu des employés avec de longues pelles retirer les boues odorantes et les entasser sur les quais… » Chaque soir dans sa chambre, Aimée buvait de la liqueur anticholérique de Raspail et se frictionnait à l’eau sédative ainsi qu’à l’alcool camphré. Ce soir-là, quand ils revinrent au village, on avait allumé un peu partout des feux afin de détruire les miasmes et chasser les moucherons. Le père ronchonna : « Il faudrait un orage pour chasser cette vermine… » Après le souper, dans la nuit lourde, les Deba-zeille, pour rentrer chez eux, traversèrent tout le bourg. Aimée voyait encore devant ses yeux les rigoles où suintait le purin. Des porcheries à ciel ouvert exhalaient une odeur putride. « Mon Dieu, c’est épouvantable, s’indignait la mère en mettant son mouchoir imbibé de lavande sous le nez, ne peut-on désinfecter cet endroit ? » C’est au lendemain d’une soirée semblable passée chez les Villeméjanne où l’on avait dégusté un melon d’eau que la mère d’Aimée, Juny Debazeille, fut prise de violents vomissements. Elle rejetait un liquide blanchâtre, grumeleux. Bientôt, elle se plaignit de ganglions douloureux sous les aisselles. Au matin, avant que n’arrive le docteur que le père était allé chercher à la hâte, elle mourut. Aimée entendait encore le cri de l’agonisante : « Mon Dieu ! » Aimée avait fermé les yeux de sa mère. Le père était enfin revenu accompagné d’un médecin falot et l’avait trouvée en pleurs dans la cuisine. À cause de la chaleur, il avait fallu enterrer la mère au plus vite. Le docteur avait fait désinfecter la chambre, et ver-mifuger le père et la fille. Jusqu’en septembre, il y eut encore une centaine de morts. Puis en octobre, avec les violents orages de l’automne, le mal disparut. Le père mourut, deux ans après, dans les vignes, foudroyé par une hémorragie cérébrale. Aimée était allongée sur un divan et lisait lorsque Pierre rentra. Elle entendit le pas léger de son fils. Elle sut qu’il se glissait, dans son dos, jusqu’à sa chambre. Cette fille lui montait à la tête. Mais que pouvait-elle y faire ? Arranger un mariage ? Non, il faudrait les conduire devant M. le maire au plus vite, voilà tout. Alice était jolie, mais surtout courageuse et honnête. Pierre ne pouvait pas mieux tomber. D’ici quelque temps, il faudrait qu’elle en parle à Bélenguier, le père de la petite. Le lendemain, au lever du jour, Pierre partit avec le père pour soufrer. L’oïdium menaçait et, avec les risques d’orage, les vignerons craignaient que la maladie ne se développe dans le vignoble. Antoine se méfiait de ce champignon qui faisait pourrir la récolte. Heureusement, grâce à la fleur de soufre du chimiste Mars, on avait maintenant trouver une parade. Antoine se pencha sur la première souche de la vigne. Il observa une tache grise sur une feuille. — Pourvu que ce ne soit pas la maladie ! Les deux hommes se mirent au travail. Fini le temps où il fallait soufrer à l’aide d’une boîte percée que l’on agitait sur les bourgeons ! Les soufreuses permettaient un traitement plus rapide et plus efficace. Au cœur des basses plaines où le vignoble avait été gagné sur le marais, on voisinait avec les étangs infestés de moustiques. Quand l’épidémie se déclarait, le champignon faisait des ravages. Le bois de la vigne noircissait, le raisin se desséchait à la chaleur pour éclater lors du premier orage. C’était alors un véritable désastre pour le vigneron. Pierre apercevait le père qui semblait danser sur les mottes. D’ici quelques heures, le jour se lèverait. Le temps allait être clair et chaud. Le rayonnement solaire accroîtrait l’efficacité du produit. Pierre aimait l’odeur du soufre, le chuintement du jet sur la feuille mouillée, le silence du matin dans les vignes. Parfois, un lièvre détalait, une caille se mettait à courcailler, une pie jacassait dans un arbre proche. Tout en travaillant, le jeune homme fredonnait un air à la mode. La vie s’annonçait sous les meilleurs auspices. Ce soir, il rejoindrait Alice dans la vigne de leurs rêves. Ils parleraient longuement de la maison qu’ils achèteraient, de leurs enfants à venir, de leur prochaine promenade à Montpellier. Rien n’altérait la joie de vivre de Pierre. Pourtant une grave crise du vin se profilait à l’horizon. Il est vrai que le jeune homme était naturellement gai, un rien insouciant, un rien moqueur. Alice, sans s’en douter, le poussait dans cette voie : « J’aime lorsque tu ris, lui disait-elle, on voit tes dents, des dents de loup… » Ce soir-là, Pierre annonça triomphalement qu’ils iraient dimanche, avec Marie et Barthélémy, assister à une « projection animée » au Café de France. À l’heure dite, le petit groupe pénétra dans la salle obscure où ne brûlait qu’un quinquet. Il y avait des enfants, quelques curieux, une grand-mère et sa fillette. Pour commencer, l’opérateur expliqua le monde qui allait s’animer sur la toile blanche. — Grâce au Zonophone, s’écria-t-il, qui est une machine parlante de haute précision, vous entendrez les personnages parler ! Barthélémy n’en revenait pas. Jusqu’à présent, il avait vu des images bouger, mais sans aucun son, à l’exception toutefois, lorsque cela était possible, de la musique que tirait d’un modeste piano un humble musicien de village. Les enfants, impatients de voir bouger les images, cessèrent de « bouléguer. » L’homme éteignit le quinquet. La projection commença. Au programme : Le Voyage de noces, Les Vendanges et une Corrida dans les arènes de Nîmes. La séance finie, Pierre fit preuve de son savoir. — Dans les journaux, on dit que le cinématographe va, d’ici quelques années, se développer en France. Bientôt, on filmera les premiers aéroplanes, les bains de mer, le train entrant dans une gare ou la sortie des usines… Barthélémy était subjugué. Les jeunes gens revinrent à la maison tout en discutant avec vivacité. Pour Marie, le cinéma qui allait naître serait un monde nouveau. Certes, le langage était balbutiant. Mais il lui semblait que les plus petits détails, à l’avenir, auraient leur importance. Un geste, un souffle, des images saisissantes sortiraient de la boîte. On façonnerait l’intelligence. L’enthousiasme soulevait la poitrine de Barthélémy. — Tu as vu, dit-il soudain à sa sœur, le matador a été blessé ! La mort déjà se mêlait à la légende du cinématographe naissant. Tandis que Pierre, tout à ses amours, ne voyait pas les nuages s’amasser, le père s’inquiétait. Malgré la loi qui venait d’être votée, les trafiquants sans cesse plus nombreux n’hésitaient pas à « mouiller » le vin et à verser dans les cuves du sucre de betterave. « Le vin naturel de notre vigne, grommelait Antoine, les bandits ! Ils votent des lois et ne les appliquent pas ! » Et puis les vignes d’Algérie où les colons avaient planté des hectares de plants jeunes et vigoureux arrivaient à maturité : cinq millions d’hectolitres déboulèrent, un beau matin, sur le marché. Durant quelques années les importations atteignirent un chiffre record d’hectolitres. Le cours du vin sur le marché français chuta. « Misérable de moi ! Ils vont nous ruiner ! » hurlait Antoine à la lecture des journaux. Il tournait autour de la table de la cuisine et, voyant qu’il agaçait Aimée, sortait. À Bercy, le tarif du vin du Midi baissait. Il resterait dans les foudres ou serait vendu à bas prix. Bientôt, les saisies et les ventes judiciaires se multiplièrent. Les propriétaires croulaient sous le poids de leurs dettes tandis que les affiches multicolores d’adjudication fleurissaient aux murs des mairies. Le soir, pendant leur promenade, Pierre faisait part à Alice de son inquiétude. Les journaliers, un peu partout dans le pays, en avaient « plein les bottes ». Ils menaçaient de se mettre en grève. Pierre pensait qu’il ne pouvait y avoir deux poids et deux mesures. La misère était pour tous. Dans le silence du soir, la jeune fille s’écria : — Deux francs cinquante la journée, mais Pierre, tu n’y penses pas ! Ils ont tout juste de quoi ne pas mourir de faim ! — Oui, dit Pierre, mais c’est déjà beau d’avoir du travail ! Les journaliers parlaient de faire des barrages. — Pauvre Midi, murmura le jeune vigneron alors que les deux amoureux revenaient au village, main dans la main, ils vont nous étrangler, tous ces margoulins avec leurs vins de sucre, de presse, de raisins secs ! L’âge d’or de la viticulture méridionale était passé. À l’approche des vendanges, les négociants se mettaient à spéculer à nouveau, étranglant un peu plus les propriétaires. Seuls les plus importants pouvaient s’en sortir. Marie prit froid. Le printemps humide, après un hiver lumineux où elle avait couru dans les vignes à ramasser des soquilhons4, l’avait saisie d’une sorte de fièvre. Elle se coucha. Aimée fit venir le docteur. Le vieux médecin frisotta prestement sa moustache. Il fit asseoir la jeune fille et, patiemment, l’ausculta. Au bout de quelques minutes qui semblèrent interminables à Aimée, le docteur daigna grommeler dans sa moustache : — Ce n’est qu’un petit rhume… Puis s’adressant à la malade : — Tu es jeune, Marie. Tu dois rester au chaud et prendre les médicaments que je vais te prescrire. Puis, s’asseyant devant le secrétaire en noyer où Marie avait l’habitude de faire ses devoirs, il prescrivit les soins à donner à la malade. De l’eau salée pour les gargarismes, deux fois par jour, le matin et le soir. Des reniflements d’eau zin-guée. Cataplasmes aloétiques d’une durée minimum de demi-heure chacun. Le docteur parti, Marie s’endormit. Aimée alla préparer le cataplasme selon les indications du médecin. Elle mit l’eau à chauffer et attisa le feu de souches. « Marie si fragile, Marie si tendre, Marie si douce… C’est la plus belle rose de mon jardin, pensa Aimée, mais c’est aussi la plus fragile. » De sa jeunesse – Aimée Debazeille était née en 1868 -, la jeune femme conservait des images vives. Elle avait grandi dans le mas des Debazeille, La Tamariguière, loin du village, au milieu des vignes, près du marais. C’était, en ce temps-là, une petite sauvageonne, toujours prête à courir dans le sillage du père, solide comme un roc, n’ayant jamais de maladie, se fourrant partout, chahutant dans le foin avec le fils du régisseur, croquant à pleine bouche poires de la Saint-Jean et olivettes, récoltant jujubes et azeroles pendant les vendanges, riant d’un rien, saluant le vent qu’elle aimait pour son souffle de velours. Tout en préparant le cataplasme, Aimée voyait défiler ses souvenirs d’enfance. Elle grommela pour elle seule : « La vie est un cinéma. » Avec Gustave Corbier, le fils du régisseur, elle avait vagabondé dans tout le pays des étangs. Un jour, alors qu’ils rêvaient dans le foin, Gustave lui avait dit : « Quand on sera grands, toi et moi, on se mariera et on filera aux Amériques… J’ai lu des livres là-dessus, c’est un pays extraordinaire ! »
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD