Ils arrivèrent chez le cousin aux environs de midi. Étienne qui était négociant en vins habitait avec sa femme et sa fille une villa éloignée seulement de quelques centaines de mètres des remparts de la vieille cité. Julie avait l’âge de Pierre. Les enfants allèrent tout de suite jouer dans le parc. Suzette prit Aimée par le bras et la conduisit au salon où elle servit le muscat. Les hommes, après avoir dételé le cheval, discutaient sur le perron de la vigne et du vin.
Après quelques minutes d’échanges, de soupirs, d’exclamations, ils vinrent à leur tour s’asseoir au salon. On sortait d’un hiver très froid et pluvieux. La vie avait été dure pour les pêcheurs dont les cabanes avaient été plusieurs fois inondées.
Le repas se passa dans la bonne humeur générale ; on prit le bateau pour le Grau-du-Roi. La sirène retentit et, à quelque temps de là, la famille débarqua. Marie, qui donnait la main à Pierre et à Barthélémy, avait pu apercevoir les lagunes et les étangs, les pyramides de sel blanches et majestueuses tandis qu’au pied de ces polygones quelconques l’eau rosissait.
Sur le quai, les fifres et les tambourins jouaient en attendant les joutes. Bientôt, la foule se pressa. Les rouges allaient attaquer les bleus. Marie applaudit. Les joutes sont, dans ce pays du Languedoc de la mer, une véritable naumachie, un tournoi où des athlètes armés de dures lances aux pointes de fer, protégés seulement par un petit pavois de bois épais, s’affrontent.
Déjà, le canal vibrait de couleurs, des rumeurs de la foule, des drapeaux. La barque bleue et la barque rouge sous l’effort de leurs douze rameurs se rangèrent en ordre de bataille.
La musique s’arrêta. Le silence se fit. Pierre et Julie parièrent pour les bleus, Marie et Barthélémy pour les rouges. Les embarcations bientôt s’abordèrent. L’assistance retenait son souffle. On entendit un claquement sec, le double choc des lances sur les pavois.
L’homme de la barque rouge chancela, bascula dans le vide et, dans un grand éclaboussement de gerbe d’écume, se retrouva dans les eaux du canal. Un de ses compagnons prit alors sa place sur la « tin-taine », haute et étroite plate-forme où les jouteurs se plaçaient pour affronter leur concurrent. La foule applaudissait, joyeuse et ravie.
La musique reprit. Les rames plongeaient en cadence et les barques prenaient de la vitesse. Cette fois, ce fut l’homme de l’embarcation bleue qui fut vaincu dans le charivari et les exclamations de l’assistance. On agitait de petits drapeaux. On tapait des pieds, on poussait des « hou ! » railleurs ou sarcastiques. On encourageait son camp. Barthélémy était abasourdi par les cris et les bruits. Tout en se protégeant du soleil qu’il n’aimait guère, il se serrait contre sa sœur.
— Attention ! le gros pêcheur moustachu de la barque rouge va tomber…, s’exclama Marie.
Mais l’homme était aussi solide qu’un roc et Barthélémy perdit son pari. Marie consola son jeune frère comme elle le pouvait.
— Tu sais, c’est un champion, cet homme-là, regarde comme il est costaud !
Deux heures plus tard, le gros pêcheur de la barque rouge, un certain Lancien, fut porté en triomphe jusqu’au balcon de la mairie et déclaré vainqueur sous les applaudissements de la foule. Peu après, alors que les parents prenaient un rafraîchissement au Grand Café, les enfants coururent assister à la suite des réjouissances.
Julie faisait les yeux doux à Pierre. Marie se passionnait pour le lâcher du canard sur le canal.
— Vas-y ! Vas-y donc ! criait-elle à un jeune garçon blond.
Mais le canard plongeait et le malheureux champion de Marie n’attrapait que le vide.
Marie enrageait.
— Il n’est pas très dégourdi, souffla Barthélémy, avec un crachotement de mépris.
— Je voudrais bien t’y voir ! rétorqua la jeune fille.
Puis vint la conquête du drapeau fixé au bout d’un mât savonné qui s’inclinait sur le canal. Le champion de Marie ne s’y hasarda pas. Les plongeons furent nombreux. Ils étaient salués par des rires bon enfant. Parfois, on applaudissait les candidats malheureux. Marie observait avec tendresse la foule bariolée qui gesticulait. C’était pour la jeune fille un moment de bonheur fragile, un poème plein de Méditerranée. À intervalles réguliers, la sirène du bateau à vapeur retentissait. Des glaciers, des pâtissiers ambulants, des marchands d’éventails haranguaient les badauds. Des paysans, du haut de leur guimbarde, faisaient claquer leur fouet.
Bientôt des barques surchargées envahirent le canal. On se mit à danser, à chanter sur les quais. Les terrasses regorgeaient de monde.
On alla se promener sur les bords du Vidourle. Le cousin Étienne avait allumé un cigarillo qui empestait tandis qu’Antoine tirait sur sa pipe. Marie, un peu à l’écart de la famille, rêvait. Barthélémy la contemplait avec des yeux sombres. Contrairement à beaucoup de citadins aisés qui prenaient de haut le côté « populaire » de la fête du Grau-du-Roi, Marie aimait la simplicité, la gaieté contagieuse de la population du petit port fondé par des immigrants italiens.
Les maisons basses des pêcheurs peintes avec du rose pâle, du jaune et du vert la ravissaient. Elles bordaient le canal jusqu’à la mer. La rêverie emportait Marie vers ces grandes étendues sauvages, vers le fleuve impétueux qui, aux Abîmes, se jetait dans la mer.
Elle aimait ce mot « abîmes ». Le vent de la mer soulevait sa jupe et ses jupons. Il lui semblait percevoir le bruissement des roseaux. Le vent sifflait à présent et soulevait le sable qui dansait. Des bribes de conversations lui parvenaient. Antoine parlait du vin. Le père était inquiet. Julie et Pierre marchaient en tête, assez loin des parents, afin que ceux-ci ne puissent pas entendre leur conversation. Barthélémy profitait de l’ombrelle d’Aimée en trottinant à ses côtés. Dès qu’on fut au bord du Vidourle, on prit un sentier bordé de bruyères de mer pour rejoindre les pinèdes du Boucanet. Les fûts violets des pins se dressaient à l’horizon dans la douceur du crépuscule. Une odeur forte d’aromates s’exhalait des touffes d’immortelles bleues, des lys blancs s’épanouissaient çà et là. Enfin, au sommet de la dune, la mer apparut.
Elle étalait sous le ciel le moutonnement des vagues dans le brasier du couchant. Bientôt, les pourpres s’éteignirent et le sourire du soleil s’effaça. Il fallut revenir vers le Grau-du-Roi. Déjà les phares s’allumaient. L’Espiguette se mettait à clignoter, Sète et Palavas lançaient leurs feux intermittents sur la mer. Revenue à Aigues-Mortes, la famille Villeméjanne, après une légère collation, prit le chemin du retour. On promit de se revoir à la foire d’octobre, après les vendanges. Antoine alluma les lanternes du cabriolet et la jument trotta sur la route, ragaillardie par la fraîcheur du soir.
Un matin, Pierre arriva tout essoufflé dans la cuisine.
— Ils vont construire une fabrique…
— Que dis-tu ?
Aimée pétrissait la pâte pour faire une tarte. Elle le regarda, abasourdie.
— Oui, expliqua Pierre, je jouais dans la vigne quand j’ai entendu deux hommes qui parlaient sur le chemin devant la maison…
Quelques mois plus tard, la vigne arrachée fit place à une scierie, puis à une fabrique d’emballages en tout genre : bonbonnes clissées ou empaillées, paniers pour les fleurs, les primeurs, les poissons, « banastes » ou billots ovales. Bien vite, la fabrique se développa. L’on ouvrit des succursales à Marseille et à Oran. La main-d’œuvre féminine était employée aux travaux de vannerie, les hommes œuvraient à la scierie ou au façonnage des pieds de meubles dans du bois de platane que l’on faisait tremper, après le tournage, dans un bain à base de teinture de châtaignier durant six mois, ce qui le rendait encore plus résistant. Bientôt, chaque matin, Pierre croisa un flot d’ouvrières qui se rendaient à leur travail.
Ce jour-là, le mistral bousculait tout sur son passage. Le père avait demandé à Pierre de porter le collier à réparer chez le bourrelier. Il était devenu un élégant jeune homme.
Le vent semblait vouloir repousser le charreton que poussait le jeune vigneron tout en le pétrifiant de son souffle froid. Pierre se raidit sur les mancherons. Le mistral était un vent brillant plein de lumière et de fougue. Ne l’appelait-on pas ici le magistrau, le maître ? Le garçon avançait, les yeux baissés, les muscles tendus.
Bélenguier Azémard, le bourrelier, l’attendait sur le seuil de son échoppe. C’était un homme déjà âgé, aux cheveux blancs. Son visage était ridé comme un jujube d’octobre, mais ses yeux, pourtant petits, brillaient comme deux soleils dorés. Sa voix douce était aussi fraîche que l’eau d’une source. Le bourrelier se saisit du collier et le déposa sur son établi. Il fallait refaire la matelassure.
— Dis au père que je le ferai demain.
Pierre acquiesça. Il ne lui restait plus qu’à repartir en poussant son charreton vide. Le mistral donnait ses coups de boutoir. Il soufflait comme bête et faisait claquer les volets. Pierre eut l’impression que le vent balayait la rue de sa tête cornue. Il lui apportait l’odeur de la terre et du voyage. Brusquement, une ombre se dessina sur le sol. Une femme s’approchait de lui. « Plutôt une jeune fille », pensa-t-il. Le garçon ne se retourna pas. Ce fut l’ombre qui vint à lui. Il respira longuement.
— Bonjour, Pierre. Je t’accompagne un bout de chemin. Je vais à la fabrique.
Le cœur du jeune homme battit plus fort. Il reconnut Alice Azémard, la fille du bourrelier. Elle était à ses côtés. Il lui sourit.
— Oui, dit-il, marche avec moi.
Les yeux noirs d’Alice le bouleversaient. Ils marchèrent un long moment, côte à côte, sans parler, dans le vent qui jetait sur leurs visages des éclabous-sures de soleil. Par moments, elle le regardait et son cœur à lui battait, battait… Il entendait le sang circuler dans ses veines. Il riait en pestant contre le mistral.
Bien qu’elle eût appris la couture dans l’atelier d’un modiste, Alice Azémard avait préféré se faire embaucher à la fabrique. Vive et intelligente, elle savait tout faire avec ses mains : elle habillait prestement les bouteilles d’osier ou les bonbonnes, créait des plateaux à pain ou des « banastes », en un temps record.
Mais pour ne pas mettre en difficulté les autres ouvrières, elle s’efforçait de rester dans la moyenne de l’atelier. Elle travaillait alors avec application, sans se forcer, le sourire aux lèvres, fredonnant des airs à la mode. Lorsqu’ils furent arrivés devant la maison des Villeméjanne, Alice se retourna vers Pierre et lui chuchota à l’oreille :
— Viens m’attendre ce soir.
En fin de journée, les jeunes ouvrières, leur travail fini, quittaient la fabrique. Pierre, prétextant quelque course, alla attendre qu’Alice passe près du platane, afin de prendre la rue qui traversait le village de bout en bout.
En l’apercevant, des ouvrières s’esclaffèrent, d’autres firent semblant de retenir Alice par la manche. Enfin seuls, les jeunes gens se promenèrent dans les chemins bas, évitant ainsi les vieilles qui espinchaient dans les courettes ou, à la bonne saison, les vieux qui jacassaient sur le pas des portes. Main dans la main, ils parlèrent longtemps, les yeux dans les étoiles, assis au pied d’une vieille souche. Elle posa sa tête sur son épaule. Il murmura son nom. Elle tourna vers lui son visage émerveillé, au beau regard noir, aux lèvres de braise tendre. Il lui raconta leur escapade en famille au Grau-du-Roi, les joutes, la cousine Julie, les rêveries de Marie… Elle le taquina :
— On dit qu’à Aigues-Mortes, les femmes ont la taille andalouse, la démarche lente et du feu dans les yeux.
Il s’esclaffa. Aucune fille au monde n’était aussi belle qu’Alice. Depuis toujours, il pensait à elle. Elle était sa vigne, son jeune tronc tout en écorce tendre. Certains soirs, il avait tourné autour de sa maison dans l’espoir de l’apercevoir, de lui faire signe.
— Quand nous serons mariés, tu quitteras la fabrique, nous vivrons de mon travail.
Alice fit alors remarquer à Pierre, que le vin se vendait mal, que ce n’était pas si facile que ça de vivre de la vigne. Lui rit. Ah, ce qu’il l’aimait, son coin de terre ! Il n’aurait pas changé de métier pour tout l’or du monde. Plus tard, ils achèteraient des terres sur les coteaux et produiraient un vin de qualité.
— Un vin de soleil, annonça le jeune vigneron. Un vin noble… Nous ferons construire une maison, nous planterons des pins et, le matin, au réveil, nous ouvrirons la fenêtre sur un océan de vignes…
L’image de ce bonheur enfiévrait l’esprit de Pierre.
— Je t’offrirai une bicyclette et, le dimanche matin, tu pourras aller au marché… Plus tard, nous aurons une automobile.
Elle se nicha dans ses bras.
— Des enfants, Pierre, je veux des enfants… Alice était vêtue d’une robe en lin et coton jaune soleil incrustée de dentelles au crochet qui moulait son jeune corps.
— J’aime les hommes costauds… Je te trouve un peu maigrichon ! le taquina-t-elle.
Le silence de la nuit avait envahi les vignes. C’est vrai qu’il n’était pas gros. Il avait trop vite grandi. Il l’enferma dans ses bras.