Première partie – La grande révolte-1

2021 Words
Première partie La grande révolteLes Villeméjanne, depuis plusieurs générations, vivaient dans une bâtisse austère qui avait l’allure fermée d’une forteresse. Côté sud, le portail s’ouvrait sur un étroit chemin qui conduisait aux vignes. Côté nord, à proximité de l’écurie et des cuves, une porte munie d’une clochette qui tintinnabulait au moindre soubresaut de vent donnait accès à la rue. Cette année-là – le siècle s’achevait dans les méandres du scandale de Panamá -, la vendange rentrée, Aimée épousa Antoine Villeméjanne. Deux ans après, ils eurent un fils, Pierre. Plusieurs années s’écoulèrent, puis Aimée fut enceinte une deuxième fois. Un matin glacé de février, elle donna naissance à Marie. Les vignes sous l’emprise de l’hiver étaient encore noires. Les ceps étincelaient dans la lumière du vent. Marie, dans son berceau, se mit à gigoter. Aimée prit son enfant dans les bras et lui donna le sein. Elle l’embrassa tendrement. Antoine avait allumé dans l’âtre de la chambre un feu de souches. Une douce tiédeur envahit la pièce. Rassasiée, Marie s’endormit bientôt sur le sein de sa mère. Pierre accourut. Pour son âge, c’était un garçon solide. Il demanda à Aimée si « la petite sœur » dormait. Aimée fit signe que oui. Pierre, lui, était né l’année de l’épidémie de variole, en août, au moment où se déclaraient les premiers cas isolés. Par bonheur, l’enfant n’avait pas été touché par la contagion. C’était à cause des étrangers, avait-on dit dans la région, que l’épidémie se propageait. Le fléau venait de Sète où grouillait une population « flottante » et se manifestait de manière presque continue. En décembre, à Montpellier, le mal avait atteint son point culminant. La municipalité avait décidé de fournir gratuitement le vaccin à tous ceux qui en feraient la demande. Dans le village, le docteur avait poussé les autorités à pratiquer un isolement sérieux. Comme au temps du choléra morbus, le maire fit allumer des feux sur les places publiques. On fêta la Saint-Jean en plein hiver ! Puis on recommanda aux habitants de brûler dans les escaliers et les couloirs des maisons des allumettes soufrées. Le matin, Aimée faisait boire à toute la maisonnée un petit verre de liqueur sucrée composée d’alcool Cartier, de racines d’angélique, de cannelle, de camphre, de noix de muscade et de safran. Il fallait aussi que l’on s’entourât de précautions hygiéniques draconiennes : lavage des mains avec des lotions, inhumation rapide en cas de décès, désinfection des objets ayant été touchés par les malades en brûlant du soufre dans un plat de terre, épandage de solution phéniquée ou de poudre antiseptique afin que le virus ne soit pas transporté aux quatre coins du village. Malheureusement, dans la population la plus pauvre, il y avait eu des morts. On avait même vu des adolescents convalescents, couverts de croûtes, courir dans les rues et semer l’effroi parmi les habitants. Un beau jour, lors d’une de ses visites, le docteur avait déclaré à Aimée, qui berçait du pied Marie dans son berceau : « Croyez-moi, madame Villeméjanne, faites vacciner vos enfants, il ne faut pas hésiter ! » C’est que la bataille autour de la vaccine faisait rage. Alors qu’en France, les députés s’apprêtaient à voter un texte rendant la vaccination obligatoire, la Suisse rejetait toute obligation à ce sujet, l’Angleterre doutait, l’Allemagne laissait tomber sa loi en désuétude. L’empereur d’Allemagne avait montré l’exemple, disait-on, en refusant de faire vacciner ses enfants. À Paris, le docteur Caron clamait à tous vents : « Il y a longtemps que je refuse de vacciner, et je regarde la vaccination comme une flouerie. » Les journaux à sensation faisaient leur une avec une dépêche reçue de Berlin : « Les enfants vaccinés le mois dernier à Orbrussel, près de Wiesbaden, par les soins du service médical, sont presque tous morts. » La population, mal informée, ne savait plus qui croire. Les anti-vaccine annonçaient la fin du monde : « Ce sera la pourriture de la race humaine à courte échéance ! » Et, déjà, ils montraient les ravages du mal : « La variole hémorragique avec de larges plaques noires va envahir la gorge et le canal intestinal. À cause de l’influence cométaire facilitant le dégagement des miasmes souterrains de la terre, les malades mourront en trois ou quatre jours. » Mais le médecin, vieil ami de la famille, balayait tous ces arguments d’un revers de main : « Foutaises, madame, regardez Pasteur ! N’est-ce pas lui qui a mis au point le vaccin contre la rage ? Comment voulez-vous que les comètes agissent sur un virus ! La vaccination est d’une innocuité parfaite, il n’y a pas à hésiter ! C’est en vaccinant que nous sauverons des vies humaines et non le contraire ! » Puis il avait expliqué à Aimée la découverte du docteur Edward Jenner en 1796 : « La vaccine appelée aussi « picote » est une éruption de pustules qui se développe sur les mamelles et, quelquefois, les naseaux et les lèvres de la vache. Ces pustules contiennent un liquide : le vaccin. Le docteur Jenner s’étant aperçu que les paysans qui, en trayant les vaches, avaient attrapé la vaccine sur leurs mains étaient immunisés contre la variole eut l’idée de mettre cette découverte à profit… » Aimée avait été sensible à cet argument terre à terre. Son monde à elle, c’était celui des paysans, non celui de rêveurs qui se targuaient d’une philosophie douteuse et qui allaient jusqu’à mettre en cause l’existence même de la République. Quelques jours après, elle vint à la consultation du jeudi, et demanda au docteur de vacciner Pierre et la petite Marie. Lorsque le père revint de la vigne, ce jour-là, le jour de la naissance de Marie, Pierre lui sauta au cou. Mais le vigneron n’était pas d’humeur joyeuse. La crise du phylloxéra passée, il avait fallu replanter le vignoble et la situation ne s’améliorait guère. Antoine prit place près de l’âtre tandis que Pierre « jouait aux charrettes » avec son attelage préféré, une charrette bleue miniature portant un tombereau, que lui avait fabriqué le menuisier et qu’il avait reçu de son père comme cadeau à l’occasion de son anniversaire. On était à la Chandeleur. Le froid était si vif que les chandelles de glace habillaient les gouttières de la maison. Au petit jour, Pierre courut au Ponat. Là, sur le petit pont, tout près de l’enclos des Villeméjanne, il verrait arriver la carriole du saigneur qui était un homme rond, jovial et franc buveur. Pierre l’adorait car ce diable d’homme avait toujours quelque histoire à lui raconter. D’où venait-il ? Mystère ! Pierre ne le sut jamais. En tous les cas, le saigneur que l’on nommait « le Bavard » était connu de tout le pays. Un bruit de sonnailles apprit à Pierre que l’homme arrivait. Une carriole tirée par une vieille mule entourée d’une meute de chiens sortait de la nuit. Parvenu à hauteur de l’enfant, le saigneur se dressa et, soulevant son feutre, le salua. Bientôt, la carriole s’arrêta dans la cour de la maison. Aimée émergea de la cuisine : — Attachez vos chiens, le Bavard ! lui cria la mère. À cause des poules ! Et venez boire le coup ! Il s’approcha de l’âtre où brûlait un bon feu de souches. La mère lui versa la fine tandis qu’il se réchauffait les mains près du feu où l’eau bouillait. Le Bavard posa sa besace sur la table et ses couteaux tintèrent. Il but d’un trait la fine et se resservit tout de suite. — Cela est bien, dit-il. Pendant ce temps, Aimée hachait les oignons en pleurant. Antoine, à l’aide d’une corde, muselait le porc qui couinait. Pierre sortit dans la cour. Le jour s’était levé. Le froid était toujours aussi vif. À son tour, le saigneur fit tambouriner ses sabots sur le pavé de la cour. Il avait « tombé » la veste et son œil brillait d’une lueur sombre. Il cracha son mégot. — La pauv’bête va pas durer longtemps… D’un geste, il ferma le nœud coulant à la patte du cochon, puis il boucla le museau en deux tours de corde. Avec l’aide d’Antoine, il tira la bête jusqu’au baquet que tenait Aimée. Sous le hangar, le cochon s’agita, couina, grogna. Pierre qui s’approchait vit le couteau briller, puis le saigneur plongea la lame dans le cou et trancha l’artère. Le sang jaillit, coula à flots dans le baquet tandis que le porc s’égosillait. Aimée fit tourner le cuveau. Afin que le sang ne caille pas, elle ajouta une fiole de vin au liquide rougeâtre. Encore quelques secondes et le porc perdant son souffle finirait sa vie. Puis on le pesa et on le hissa sur une ridelle la tête en haut. Ensuite, il fallut l’ébouillanter, le laver, le racler. Enfin, le saigneur lui coupa la tête en faisant des grimaces et la suspendit au-dessus du cuveau. Il commença à dépecer. Il ouvrit la bête au niveau du sternum. Il écarta les côtes et fendit la peau jusqu’à l’abdomen. Le Bavard transpirait à grosses gouttes. Il attrapa à pleines mains une masse fumante, visqueuse et molle qu’il déposa dans un panier large et peu profond. Aimée s’en saisit ; elle alla nettoyer à l’eau froide le gros et le petit intestin. Il faudrait ensuite désinfecter cette tripaille à l’eau vinaigrée. Au fur et à mesure du travail, tout y passa. Le saigneur déposa dans le panier cœur, foie, reins, poumons. Ensuite viendraient les pattes et les jambons, la poitrine et le haut des côtes, la « ventrèche ». Puis l’homme dégagerait les longes, le filet mignon, le lard et la graisse qui, fondue, donnerait le saindoux. Son travail terminé, le Bavard se lava les mains et s’installa au coin du feu. Dans le village, il lui restait, le plus souvent, deux ou trois cochons à faire passer de vie à trépas. Il se roula une cigarette, l’alluma, se versa une nouvelle rasade de fine. Pierre en profita pour s’approcher du vieux roublard qui s’exclama : — Est-ce que je t’ai raconté, pichonet1, l’histoire de Patatet l’innocent, le fada ? Et l’histoire du forgeron Misère ? Ou celle de l’Andrieu, ce serf qui maniait si bien la faucille ? L’enfant hocha la tête. — Non, monsieur. L’homme de la montagne se frotta les mains. — Je vais commencer par Patatet le fada. Ses yeux brillaient comme ceux d’un félin. Il ouvrit la bouche. Ses premiers mots furent une merveille. Et le temps passa. Pour Pierre, le Bavard était une sorte de prince à la voix chaude venu d’un pays qu’il ne connaissait pas. Aimée, qui arrivait avec une assiette de boudin, ne voyait pas le Bavard avec le même regard que son fils. Elle grogna : — Chez la Suzon et chez le vieux Jaufré, on vous attend ! Allez, ouste ! Elle sermonna Pierre. — Et toi, gros bédigas2 viens ici, tu vas porter ce bout-du-monde3 chez ta grand-mère ! Deux ans après la naissance de Marie, Aimée, enceinte pour la troisième fois, accoucha d’un garçon. En mettant Barthélémy au monde, elle souffrit tellement, qu’elle déclara à Antoine qu’elle ne voulait plus de gosses. Durant toute son enfance, Barthélémy fut souffreteux. Au moindre froid, il s’enrhumait, toussait. Il n’avait de cesse que de se plonger dans ses livres. Il n’aimait pas les efforts violents, le bruit, les cris. Aimée le soigna, l’entoura tout en essayant de lui donner confiance en lui. Elle lui disait que, lorsqu’il aurait vingt ans, il serait aussi fort qu’un taureau. Mais l’enfant préférait les images qu’il trouvait dans ses livres. Il était émerveillé par les premières photographies. À quelque temps de là, Barthélémy venait d’avoir quatre ans, Pierre fut éveillé par le sifflement d’un merle. Il se leva. Antoine était debout. Un quignon de pain à la main, il mangeait un oignon. La dernière bouchée avalée, le père se racla le gosier. — Réveille ta sœur et ton frère ! ordonna-t-il. Nous partons chez le cousin Étienne ! Le cousin Étienne avait invité toute la famille pour la fête patronale du Grau-du-Roi. On déjeunerait dans sa belle maison d’Aigues-Mortes et ensuite on irait au Grau-du-Roi en bateau. Quelle fête ! Marie poussa des cris de joie. Pierre applaudit. Un rayon fugitif de lumière traversa les yeux de Barthélémy. Pour la première fois de leur vie, les enfants allaient faire connaissance avec la mer, les grands voiliers et les pêcheurs. Il faisait encore nuit lorsque Antoine fit claquer son fouet. L’essieu du cabriolet craqua et le cheval partit au trot en faisant tinter ses grelots. Aimée avait tiré la capote et les enfants s’étaient recroquevillés sous les couvertures. Ils prirent le chemin bas d’Aigues-Mortes et quittèrent le village endormi. Derrière la haie de féviers, la vigne poussait. À l’est, le jour rosissait à peine. Bientôt, Marie s’endormit sur l’épaule de Pierre. Une merlette s’égayait entre deux souches. On fut bien vite dans les vignobles. Le père et la mère ne disaient rien. Aimée, enroulée dans son châle noir, regardait la route défiler. Antoine fumait sa pipe et par moments faisait claquer le fouet dans l’air vif du matin. Le vigneron se félicitait de cette journée avec le cousin Étienne qu’il n’avait pas revu depuis l’année précédente à la foire de Pentecôte. L’homme était serviable, courtois, toujours prêt à rire. C’était aussi un fameux joueur de boules, un as. Un champion du carreau. Le bougre, il avait l’œil et le bon. Un sacré tireur !
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD