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17h56Deux heures et dix-sept minutes après l’enlèvement de Clara Foyle, Erdman est assis face à sa femme et à son fils. Lilith coupe les carottes de Jakey, la bouche crispée par un rictus de mécontentement. Jakey fredonne une chanson, la tête ailleurs.
Erdman passe sa main dans ses cheveux, ou ce qu’il en reste, la mine aussi terne que la peinture de la voiture miniature de son fils. Celle qu’il a laissée dans la petite piscine gonflable pendant deux semaines, et qui est maintenant presque irrécupérable.
Irrécupérable.
Un mot qu’Erdman connaît bien. Il n’a jamais pu se débarrasser du sentiment qu’il n’avait pas été à la hauteur des espoirs placés en lui. Ceux de sa mère, ceux de Lilith, les siens. Il a toujours réussi à se convaincre qu’il avait du temps devant lui, mais à mesure que son tour de taille s’épaissit et que ses cheveux se clairsèment, il a la très désagréable impression que sa vie est, selon toute probabilité, plus proche de la fin que du commencement.
Il regarde son fils et son cœur fait un bond curieux dans sa poitrine. Jakey provoque en lui un étrange mélange, où l’envie de le protéger côtoie la confusion, même au bout de six ans. Les lèvres de Jakey bougent, mais Erdman ne distingue pas un seul mot.
Pendant qu’il tente de pénétrer ce silence, Lilith considère son assiette en grimaçant. Elle a affiché la même expression ce matin, dans leur lit, quand par mégarde il a frôlé sa cuisse.
« Alors, tu découpes la viande oui ou non ? » Le cul de moucheron se contracte. « Franchement, qui mange du rôti le vendredi soir ? »
Les paroles de conciliation meurent sur les lèvres d’Erdman. Il sent l’appétit lui manquer en regardant la viande marbrée de gras, d’où s’écoule un peu de jus rosé. Le léger bourdonnement du couteau électrique lui rappelle celui qu’il entend parfois derrière la porte verrouillée de la salle de bains, quand Lilith annonce qu’elle va prendre un bain pour s’offrir une demi-heure de tranquillité, s’il te plaît. Il regrette alors d’être rentré tôt, au lieu d’aller au pub.
Lilith contemple, à travers les fenêtres troublées par la pluie, le carré sombre de leur jardin. Erdman voudrait la ramener dans sa vie, mais il ne sait pas comment s’y prendre.
Un souvenir remonte à la surface, inattendu : un déjeuner dans un pub, deux ou trois mois après leur rencontre.
Il avait toujours regardé d’un œil méfiant les groupes trop nombreux, mais Lilith avait su charmer tous ses amis en racontant des anecdotes hilarantes sur l’école dans laquelle elle avait travaillé à une époque. En partant, elle avait glissé sa main dans la sienne et il se souvenait encore de la fierté un peu ridicule qu’il avait éprouvée alors.
Bon sang, Lilith lui manquait.
Jakey continue à chanter, en haussant la voix. Comme souvent durant les repas. Erdman se demande si c’est sa façon à lui de couvrir le bruit de la désintégration du noyau familial.
Lilith plisse le front.
— C’est quoi, cette chanson ?
— Ah, putaaaaaaaain ! Pardon. Aïe !
Une douleur brûlante enflamme le doigt d’Erdman. Le couteau électrique a dérapé et la lame en dents de scie a entaillé la peau, jusqu’au tissu sous-cutané. Jakey cesse de chanter, il ouvre des yeux comme des soucoupes. L’eau contenue dans leurs verres tremblote. Des gouttelettes rouges éclaboussent l’assiette d’Erdman, telle une version gore du tableau de Jackson Pollock qu’il avait vu à la Tate le mois dernier.
Le couteau électrique tournoie furieusement sur la table, jusqu’à ce que Lilith l’arrête. En titubant contre sa femme, Erdman sent brièvement, pour la première fois depuis plusieurs mois, la rondeur de sa poitrine.
Au bout de quelques secondes, la sensation de vertige diminue et il regarde sa main, que Lilith a enveloppée dans une serviette après l’avoir fait asseoir sur une chaise. Il aurait juré qu’avant elle était blanche, maintenant, le tissu a viré à l’écarlate.
« Va chercher de l’eau pour papa », dit Lilith. Le garçon ne bouge pas. « Dépêche-toi. »
Rechignant, comme tout garçon de six ans, à quitter la scène sanglante où se déroule l’action, Jakey se rend dans la cuisine en tramant les pieds. Arrivé sur le seuil, il se retourne vers son père. Erdman parvient à grimacer un sourire. Accompagné d’un petit geste. De la main gauche, évidemment.
Son doigt commence à l’élancer. Scheisse. Erdman pose sa main blessée sur sa cuisse, pendant que Lilith soulève un coin de la serviette imbibée. Des gouttes de sang tombent – plic-ploc – sur les lattes claires du plancher stratifié. Il n’ose pas regarder la plaie, l’épais morceau de peau à moitié arraché. Il lui a suffi d’entendre Lilith retenir sa respiration.
Dehors, une alarme de voiture se déclenche.
Non, ce n’est pas une alarme.
C’est Jakey.
Lilith lâche la main de son mari pour foncer dans la cuisine. Quand Erdman se lève, les murs ondoient comme l’intérieur d’une piscine. Dès qu’ils se sont stabilisés, il la rejoint d’un pas mal assuré. En découvrant la scène qui s’offre à son regard, il croit qu’il va vomir.
Jakey gît sur le sol, un bras coincé sous le corps, l’autre étendu devant lui. Sa tête est tordue sur le côté. Un tabouret a été renversé. Des éclats de verre jonchent le carrelage et une flaque d’eau s’étale devant la cuisinière.
Lilith est livide. La culpabilité, la peur et les reproches balaient ses traits. Jakey se débat pour se redresser, le souffle court, secoué de sanglots.
« Doucement, mon chéri », dit sa mère.
Mettant de côté sa propre douleur, Erdman tend sa main valide à son fils.
« Où tu as mal, champion ? »
Jakey ne saisit pas la main de son père comme il l’aurait fait en temps normal. Au lieu de cela, il prend une grande inspiration tremblotante, grimace et se remet à pleurer. L’espace d’une fraction de seconde, le regard d’Erdman croise celui de sa femme.
« Mon bras, papa, dit le garçon à travers un torrent de larmes. Je suis tombé sur mon bras. »
Pendant que Lilith l’aide à se relever, Erdman évalue les dégâts. Le bras dont Jakey se sert pour manger et boire, jouer et écrire, pend le long de son corps en formant un angle bizarre. Déjà, il commence à enfler. Erdman songe à une grosse saucisse rose dont la peau menace d’éclater. L’autre bras, raide, rigide, est replié au niveau du coude, figé dans cette position depuis que Jakey a trois ans.
« Tu as mal ailleurs ? demande-t-il. Tu t’es cogné la tête ? Tu es tombé sur les genoux ? Et les côtes, ça va ? Il faut faire attention quand tu montes sur ton tabouret, on te l’a répété cent fois. Tu n’as pas utilisé la rampe ? Pourquoi tu n’as pas pris la bouteille d’eau dans le frigo ? »
La lèvre inférieure de son fils se met à trembler et il recommence à sangloter, bruyamment, la morve au nez. En voyant le regard noir de Lilith, Erdman comprend qu’il est allé trop loin. Jakey ne bouge toujours pas son bras et celui-ci se couvre maintenant d’étranges marbrures violacées.
« Assieds-toi, mon chéri, dit Lilith. Je vais te donner à boire. Et un biscuit. Ceux que tu adores. »
Erdman sent le souffle chaud de sa femme dans son oreille tandis qu’elle prend un gobelet dans le placard derrière lui. Un bref instant, il se souvient du contact de sa bouche, mais la douleur dans sa main et l’inquiétude qu’il éprouve au sujet de Jakey le ramènent très vite au présent.
« Tu as besoin de te faire recoudre, lui glisse-t-elle. L’entaille est profonde. Et vilaine. Je ne veux pas effrayer Jakey, mais on devrait l’emmener aux urgences lui aussi. En attendant, je vais lui donner des stéroïdes, mais il devra sûrement passer une radio. » Ses lèvres à elle aussi tremblent. « Je crois qu’il a le bras cassé. »
Erdman émet un grognement, il regrette ce repas gâché, même si, à vrai dire, il n’a plus d’appétit.
Jakey avale les anti-inflammatoires. Le flot de larmes s’est tari, mais elles continuent à couler sur son visage, en silence. De son bras valide, Erdman soulève son fils et le cale contre sa hanche, en prenant soin de ne pas le cogner. Très vite, son biceps crie grâce, mais il ignore ses supplications pour porter son fils jusqu’à la voiture. La lumière du porche s’allume automatiquement. Son sang trace un chemin de tâches dans l’allée. Jakey se contorsionne sous son bras pour les regarder.
« Tu vas mourir, papa ? »
Le visage de l’enfant ressemble à une lune blafarde dans la nuit hivernale.
« Bien sûr que non, champion. » Il sangle Jakey sur son siège et embrasse ses cheveux. « Papa a juste besoin de quelques points de suture, dit-il en s’obligeant à parler d’une voix ferme. Et il faut qu’on te fasse examiner. On ne veut pas que tu restes avec un bras malade. »
Alors que Lilith les conduit à l’hôpital, Jakey se remet à chanter. Tout bas. Mais Erdman, assis à côté de lui à l’arrière, entend nettement le timbre clair de son fils par-dessus le ronronnement du moteur.
Contrairement à sa femme, il reconnaît cette chanson. Et pour cause : Carlton, son frère, la chantait avec lui quand ils étaient petits.
Et Carlton est mort il y a trente-six ans.
Au Royal Southern Hospital, Jakey et Lilith sont dirigés vers le service des urgences pédiatriques, tandis qu’Erdman doit attendre une heure qu’un interne exténué vienne examiner sa blessure. Son badge indique qu’il s’appelle Hassan.
« Vous avez entaillé l’os, apparemment. Toutefois, je ne pense pas que le tendon soit endommagé. » Il ôte ses gants en latex. « Vous allez avoir mal pendant quelques jours, mais vous avez bien fait de venir. Ça guérira plus vite avec quelques points. »
Le rideau s’ouvre et Lilith glisse la tête par l’entrebâillement. Erdman remarque ses jointures blanchies, à force de pousser Jakey dans le fauteuil roulant fourni par l’hôpital.
L’été, le moindre rayon de soleil faisait ressortir les taches de rousseur de son fils. Mais en cette nuit du 16 novembre, sa peau est totalement incolore, comme si le réseau de veines et de vaisseaux sous la surface transportait du lait et non pas du sang.
« Pardonnez-moi, dit-elle à l’interne. Je viens juste donner des nouvelles de notre fils à mon mari. » Elle n’attend pas qu’il l’autorise à parler, mais elle sourit.
— Ils pensent que le bras n’est pas cassé. Ils veulent quand même lui faire passer une radio pour être sûrs.
Le poing qui broyait l’estomac d’Erdman se desserre.
— C’est vrai ? Pourtant… Il sent le regard de Jakey posé sur lui. Super !
— Je disais à votre mari qu’il avait besoin de quelques points de suture, annonce le Dr Hassan.
Encore ce mot. Erdman doit se concentrer pour ne pas rendre son dîner et ignorer le bourdonnement dans ses oreilles. La sueur perle au-dessus de sa lèvre supérieure. Il ferme les yeux. Il sait qu’il fait peine à voir.
« Il ne supporte pas les aiguilles, explique Lilith. Ni le sang. À la naissance de Jakey, il s’est évanoui. Ils l’ont emmené en fauteuil roulant. Il a mis au moins deux heures à s’en remettre. »
Elle se penche vers son mari et lui pince le genou pour adoucir ses paroles cinglantes.
Le Dr Hassan ricane et donne à Erdman une petite tape dans le dos.
— Ça arrive, même aux meilleurs. Moi, la première fois que j’ai assisté à une autopsie, je me suis évanoui.
— C’est quoi, une autopsie ? demande Jakey, les yeux pétillants d’intérêt.
— Une autopsie, mon garçon…
Lilith le coupe.
— C’est un examen médical, mon chéri. Bon, allons passer cette radio, et ensuite, on te trouvera quelque chose à grignoter.