Qu’avait Hélène cependant ? Car elle n’était plus la même. Il avait commencé par la croire sérieusement malade, après la visite au médecin qui s’était passée ainsi que l’avait prévu Hélène. Il l’avait accompagnée, et attendue dans le salon du célèbre praticien, un ami d’Armand, puis il avait eu la pudeur de ne lui demander aucun détail. Il était de ces gens qui entourent d’un culte l’être féminin, et pour qui les choses du s**e sont reléguées dans un inaccessible mystère, de ces hommes qui n’ont jamais regardé une nudité entière. Conciliera qui voudra la prétention des femmes à la délicatesse et le profond mépris que la plupart ressentent pour ces hommes-là, tandis que les plus pures ont un coin de faiblesse en elles pour le mauvais sujet, pour celui qui a tout vu et tout fait, — tout ? Elles ne savent quoi, et elles en rêvent… Quoiqu’il fût très amoureux d’Hélène, au sens physique du mot, Alfred avait trouvé une sorte de plaisir à immoler aux exigences d'une santé si chère, des plaisirs qu’elle n’avait jamais partagés ; mais, n’ayant guère de points de comparaison, il en était venu à ne pas rêver davantage. Oui, ce renoncement lui était doux, — doux et cependant inutile, puisque la physionomie d’Hélène s’assombrissait chaque jour, et que, visiblement, elle souffrait. Quand Alfred la voyait s’absorber dans des silences indéfinis, quand il constatait l’amincissement et la pâleur de ces joues qu’il avait connues si pleines et si roses, il se fondait en des pitiés inexprimées. Puis il se demandait : « Qu’a-t-elle ? Si elle était gravement menacée et si elle n’osait pas me le dire pour ne pas m’inquiéter ?… » Le résultat de ces réflexions fut qu’il se hasarda par naïveté, par confiance, à faire exactement la même démarche que lui eût dictée le soupçon. Hélène avait cru devoir lui parler, à plusieurs reprises, de nouvelles visites chez le docteur, afin d’éviter de nouvelles tentatives de rapprochement. « Hé bien, » se dit Chazel, « j’irai chez le médecin, » et, par une après-midi de cette fin d’hiver, il se retrouvait, seul cette fois, dans le salon d’attente, une pièce meublée comme un musée, avec la prodigalité de bibelots particulière aux installations modernes. Les portes-fenêtres ouvraient sur le jardin de l’hôtel ancien dont le rez-de-chaussée était occupé par le docteur Louvet. Ce dernier appartenait à cette génération de savants, hommes du monde, qui vont à l’hôpital le matin, reçoivent leurs clients l’après-midi et trouvent le moyen d’avoir de l’esprit, comme des oisifs, dans un salon, à dix heures du soir. Aussi ont-ils l’intelligence de préparer aux longues attentes de leurs belles malades un décor où elles retrouvent un peu de ce qu'elles ont laissé au logis, une face des choses semblable à celle qui leur est coutumière. Alfred se sentait involontairement mal à son aise dans cette vaste pièce qui semblait plutôt faite, avec ses tapisseries, ses boiseries, ses tableaux, pour des réceptions de grand seigneur que pour des séances de la souffrance humaine. Il éprouva une impression de soulagement en entrant dans le cabinet du docteur où il n’y avait que des livres, contraste habilement cherché par Louvet, metteur en scène aussi habile qu’il était bon diagnosticien. C’était un homme jeune encore, très blond, avec un visage qui rappelait un peu le type traditionnel des Valois et des yeux noirs d’une singulière pénétration. Il était petit et pâle, et, quand il mettait le doigt contre sa tempe, geste familier que reproduisait un beau pastel exécuté par Nittis et pendu dans le cabinet, il offrait un singulier mélange d'extrême finesse et d’attitude volontaire qui en imposait surtout aux femmes. — « Comment va Mme Chazel ? » demanda-t-il avec le ton poli et détaché qu’il affectait toujours. — « Mais, docteur, » fit Alfred, « c’est justement sur sa santé que je viens vous consulter… » — « Et pourquoi n’est-elle pas venue ellemême ? » interrogea le médecin. — « Elle ne sait même pas ma démarche, » reprit le mari, « elle m’inquiète tant. Vous connaissez son état de dépérissement… vous l’avez vue plusieurs fois ces temps-ci… » Le docteur Louvet écoutait, dans la pose de son portrait, et les paupières à demi closes. Quoiqu’il fût profondément maître de lui, comme un homme habitué à recevoir les confidences quotidiennes de tant de personnes, dépouillées de l’hypocrisie par la présence du danger, il ne sut pas retenir, en écoutant la phrase de Chazel, un mouvement de ses paupières. Si rapide que fût ce mouvement et le regard qui l’accompagnait, il ne put échapper au pauvre Alfred dont toutes les forces d’attention étaient concentrées à cette minute sur le visage du médecin. Pourquoi ce regard lui donna-t-il un petit frisson, et la tentation de demander : « Quand avez-vous vu ma femme ?… » Mais c’était une question impossible à poser. D’ailleurs le médecin répondait déjà : « Lorsque Mme Chazel m’a fait l’honneur de me consulter pour la dernière fois, » et ce mot disait tout et ne disait rien, « elle m’a paru souffrir surtout du système nerveux… » Et il entra dans un long développement sur la délicatesse de l’organisme des femmes, insistant sur le contraste entre l’existence à laquelle sa cliente était accoutumée en province et la vie de Paris. Si peu observateur que fût Alfred, son habitude de raisonner avec précision le forçait à reconnaître le vague de ce discours, et il demanda un peu étourdiment : — « Et vous n’avez aucune observation à faire au mari ?… » — « Aucune, » répondit Louvet avec un demi-sourire, « sinon de gâter beaucoup notre chère malade et de la contrarier le moins possible… » Le cœur d'Alfred se serra dans sa poitrine, et, tandis que le domestique en livrée, qui faisait le service de l’antichambre chez le médecin à la mode, l’aidait à remettre son pardessus, il était mordu déjà par cette pensée : « Hélène m’a menti, ce n’est pas le docteur qui lui a commandé de vivre séparée de moi… Elle m’a pris en horreur… mais que lui ai-je fait ?… » Que lui avait-il fait ? Une mélancolie profonde s’empara de lui à partir de cette visite chez Louvet, dont il se garda bien de parler. A quoi bon ajouter une peine à celles que ressentait Hélène ? Car elle souffrait, il le voyait, mais pourquoi ? Ingénument il s’étudiait à chercher ses torts envers elle. Ce qui l’effrayait le plus, c'est qu’il sentait, comme palpable, tout l’inconnu du caractère de sa femme. C’est une des plus cruelles tristesses qui puissent atteindre un mari amoureux. Quand elle était auprès de lui, en tête-à-tête, tirant les points de sa tapisserie, il la regardait et se demandait à quoi elle pensait… à quoi ? Toute sa supériorité d’instruction ne lui servait à rien devant cette créature taciturne dont la seule présence le troublait si obscurément. Le désir de sa personne, désir dont il était incapable de réclamer la satisfaction comme un droit, le paralysait d’une sorte de souffrance nerveuse qui, jointe à la timidité naturelle et à l’inquiétude sur le mystère de cette pâleur croissante, aboutissait à une véritable t*****e. Et alors, quand, au milieu de ces silences, Armand arrivait, une comparaison s’établissait invinciblement, chez Alfred, entre l’aisance de son ami et sa propre gêne et surtout entre la difficulté qu’il avait, lui, à causer avec Hélène et l’abondance de paroles qui venait aussitôt au visiteur. Hélène aussi paraissait faire la même comparaison, car en présence d'Armand elle prenait aussitôt un intérêt à ce qui se disait. Ces visites causaient un malaise à Chazel, il éprouvait la vague impression qu'il était de trop dans sa propre maison. Il l’avait plusieurs fois remarqué : lorsque c’était lui qui rompait le tête-à-tête entre Armand et sa femme, la conversation tombait tout d'un coup à son arrivée. Il le reconnaissait à l’éclat soudain amorti des yeux d’Hélène. C’est alors qu’il se livrait, pour ne pas céder à la contrariété ressentie, aux dissertations d’un ordre abstrait. Il voyait que son ancien camarade était devenu l’ami de sa femme plus qu’il n’était le sien propre, il en souffrait, il se reprochait d’en souffrir, et, par le seul fait qu’il se le reprochait, il y pensait. Il s’habituait ainsi à unir continuellement l’idée de son ami à l’idée de sa femme. Mais lorsque nous nous représentons à la fois l’image de deux personnes vivantes, nous ne tardons pas à nous les représenter agissant l’une sur l’autre, et, malgré lui, Alfred en arrivait à songer aux rapports qui unissaient Armand à Hélène. Il avait procédé, pour savoir la cause de la souffrance de sa femme, par élimination, étudiant d’instinct les données qu’il avait sur elle comme un problème, et, chaque fois qu’il s’appesantissait sur ce mystère, il aboutissait toujours à une pensée qu’il chassait et qui revenait. A d’autres minutes, il se demandait si elle n’avait pas confié le motif de sa douleur à de Querne. Il était sur le point d’interroger son ami, puis il ne le faisait pas. « Ce serait indélicat, « songeait-il ; « si elle ne me dit rien, c’est qu’elle a ses raisons pour cela. » Un jour cependant, il la voyait si pâle, si abattue, qu’il eut le courage de lui dire, à elle : — « Tu souffres, Hélène. Est-ce que tu trouveras un meilleur ami que moi à qui confier tes peines, quelles qu’elles soient ? » — « Mais je n’ai pas de peines, » avait-elle répondu, et elle mentait encore. Pourquoi ses yeux alors s’étaient-ils remplis de cette humidité qui révèle les larmes contenues ? Ah ! c’est que la douceur tendre de son mari lui était un supplice dans son supplice, ne fût-ce que par le contraste avec les sécheresses d’un autre homme, celui dont le souvenir passait alors dans son cœur. Pourquoi le même souvenir passait-il au même moment dans l’imagination d’Alfred ? Seulement elle retenait, elle, ce souvenir devant sa pensée, et lui, il le repoussait. « Hélène, » se disait-il, « est une honnête femme. Armand est un honnête homme. De quel droit leur ferais-je l’affront de les soupçonner ? Il s’intéresse à elle… Ne l’ai-je pas désiré ? Elle s’est attachée à lui… Pourquoi non ? Est-ce qu’il n’y a pas d’honnête amitié possible entre un homme et une femme ?… » C’étaient là les raisonnements habituels par lesquels Alfred cherchait à étouffer la vipère naissante du soupçon. Mais plus il faisait ces raisonnements, plus ce soupçon grandissait, parce qu’en raisonnant sur sa défiance, il y songeait. Par suite il la rendait plus présente à son esprit. Il débattait ces idées en lui-même, par une après-midi de ce mois de février, qu’il revenait à pied de la gare d’Orléans, où une affaire de service l’avait entraîné. Le temps était beau, il flottait sur Paris le pâle et frais azur des jours attiédis de l’hiver, et Alfred entra dans le Jardin des Plantes, quoique ce lui fût un détour, afin de jouir un peu de sa promenade. Au détour d’une des grandes allées de ce jardin, son cœur battit plus vite. Il venait d’apercevoir, marchant avec lenteur sous les arbres dépouillés, et causant ensemble d’une manière absorbée, une femme qui avait la tournure d’Hélène, et un homme qui avait la tournure d’Armand… Oui, c’était bien elle, et c’était bien lui… Il reconnaissait si bien la démarche aisée de sa femme et cette autre démarche, un peu traînante, qui lui rappelait tant de promenades dans une cour de collège, pas très loin de cette place. Mais pourquoi une souffrance aiguë le saisissait-elle à cette rencontre ? Qu’y avait-il de plus naturel que cette promenade d’Hélène avec Armand, de plus naturel et de plus innocent ? Est-ce que des gens qui veulent faire le mal s'en viennent ainsi dans un jardin public ? Ils ne se donnaient même point le bras… Oui… Mais pourquoi Hélène, au déjeuner, n’avait-elle pas dit qu’elle allait se promener avec Armand ? Ne savait-elle pas qu’il trouverait cela tout simple ? Se cacher de lui ? Pourquoi ? «Je vais aller à eux, » pensat-il, « je les aborderai, je verrai bien si elle se trouble… Mais non, j'aurais l’air de les avoir suivis… Peut-être se sont-ils rencontrés par hasard ?… Si je les suivais maintenant ?… » L’idée de cet espionnage lui souleva le cœur… Ils marchaient toujours devant lui, dans cette vaste allée qui va le long des enclos des bisons et des fosses des ours. Les arbres gigantesques courbaient au-dessus d’eux leurs branches nues dont la noirceur se détachait sur le ciel bleu, tristement. Chazel sentit ses jambes trembler sous lui, et il se laissa tomber sur un banc. Il se disait bien qu’il devait ou prendre cette rencontre comme la chose la plus naturelle, et, dans ce cas, c’était puéril de ne pas aborder sa femme et son ami, — ou bien… C’était justement cette seconde hypothèse dont la subite poussée dans son esprit le paralysait. « Tout cela, disait-il, s'expliquera en rentrant… » Quelques minutes s'écoulèrent dans cette angoisse et cette irrésolution. Le couple disparut du côté de la petite colline qui mène au labyrinthe. Chazel fut presque heureux de cette disparition. Elle lui fournissait un prétexte pour ne pas agir tout de suite. Le fait est qu'il sortit du jardin par la porte opposée, et il se disait, justifiant ainsi l'incapacité de vouloir dont il venait d'être la victime, que c'était encore le plus sûr moyen de savoir à quoi s'en tenir. Si Hélène, le soir, lui parlait de cette promenade, alors la promenade était, comme il le croyait, l'innocence même. Sinon… Mais quelles idées lui venaient de nouveau en tête ? La secousse avait été si forte qu'au lieu de rentrer, il erra au hasard une partie de l'après-midi. Maintenant l'approche de la minute où il reverrait sa femme était la chose qu'il désirait à la fois et redoutait le plus. Il fut sur le point de revenir en arrière, de rentrer dans le jardin… C'était trop tard. Il monta sur le pont d'un des bateaux qui descendent la Seine, et là, mêlé au peuple des petits bourgeois, il regardait l'eau se briser contre les arches, déferler sur les quais, dont il examinait machinalement la construction ; il suivait du regard les vastes chalands avec la petite maisonnette propre et peinte qui est à leur centre. L'air devenait aigre, il ne s'en aperçut qu'à Auteuil. Il descendit sous le viaduc, dans le fracas de fête foraine qui amène là, tous les après-midi, une si étrange tribu de filles et de souteneurs. Il revint à pied, en longeant l'interminable parapet. Son angoisse était si violente qu'il ne se rappelait pas avoir éprouvé rien d'analogue. Son cœur lui faisait mal, au dessous du sein, à gauche, à croire que la respiration allait lui manquer. La nuit tombait tout à fait, cette nuit d'hiver dont la venue est si triste. L'agonie de la lumière s'y fait trop cruellement pareille à l'agonie de la pensée. Le voici enfin devant sa rue, devant sa porte… Il ne demanda pas si sa femme était à la maison. Il monta droit à sa chambre et frappa discrètement. La voix claire d'Hélène dit : «Entrez. » Il était devant elle, il la regarda aux pieds involontairement. Elle avait encore ses bottines de la promenade, avec ce rien de poussière qui révèle qu'une femme a marché. Ah ! qu’il eût voulu la questionner ! Mais d'instinct il comprenait ce qui fait l’impuissance de toutes les jalousies : à quoi bon engager avec celle de qui l’on se défie une discussion qui roule sur cette défiance même ? Elle ne la détruira pas en disant non, puisqu’on ne croit pas en elle. — « D’où viens-tu si tard ? » demanda Hélène paisiblement. — Non, jamais une créature capable de mensonge n’a eu ces beaux yeux et ce beau sourire… — « Devine… » fit-il avec plus de calme. Sans doute elle allait lui raconter elle-même sa promenade ; et comme elle se taisait : « D’Auteuil… J’ai marché parce que je ne me sentais pas bien… Et toi ?… » interrogea-t-il avec une anxiété redevenue affreuse. — « J’ai fait des courses… » répondit-elle. Ah ! pourquoi n’eut-il pas le courage de lui dire qu’elle venait de mentir ? Il se rassit, avec la pointe aiguë enfoncée encore plus avant dans son cœur. Elle laissa tomber la conversation et reprit son livre. — « L’affreux roman que m’a prêté là M. de Querne, » dit-elle… . « C’est l’histoire d’une femme qui trompe son amant et qui le trompe tout en l’aimant. Les écrivains ne savent plus qu’inventer aujourd’hui… » Ses yeux brillaient en prononçant cette phrase. Elle avait dit ce mot : « amant » avec une intonation qui fit mal à Alfred. Elle semblait mettre dans ces deux syllabes une profondeur mystérieuse. Il eût donné son sang avec délices à cette minute pour qu’elle lui parlât de sa promenade ! Après tout, elle n’avait peut-être attaché à sa réponse aucune importance. Mais ni alors, ni pendant le diner, ni pendant la soirée qui suivit, elle n’en souffla un mot. Vers dix heures, Armand arriva, en habit ; il allait dans le monde ensuite. Elle l’accueillit par ces mots : « Vous vous portez bien, depuis hier ?… » Ah ! menteuse ! menteuse !… Alfred s’était assis au coin d’une table sous prétexte de papiers à examiner, et par instants il les regardait causer, eux, les deux êtres qu’il aimait le plus au monde. Était-il possible qu’un mystère criminel les unît, et aux dépens de lui qu’ils auraient trahi ? Cet Armand qu’il avait vu jouer en costume de collégien, — c’eût été son frère qu’il ne l’eût pas chéri davantage !… Quelle noblesse sur ce front ! Quelle grâce dans ces gestes… Et cet homme serait un scélérat, car tromper un ami comme lui c’était de la scélératesse… Et elle ? avec son profil de médaille, quelle pudique et fière réserve ! Non, c’était lui, Alfred, qui s’affolait. Une promenade dans un jardin, quoi de plus innocent ? Peut-être, — car il la savait charitable, et Armand aussi, — oui, peut-être allaient-ils tous les deux à une visite chez les pauvres. Mais pourquoi ce silence ? Pourquoi ce mensonge ? Et pourquoi se taisait-il lui-même ? J A cela il n'eût pas su répondre, sinon que parler était au-dessus de ses forces, comme tout à l'heure agir. Et Armand et Hélène causaient doucement. Il écoutait leurs voix prononcer des paroles indifférentes, et tous les soupçons vagues, toutes les défiances comprimées lui revenaient à la fois dans l’âme.