En rentrant chez elle, ce soir-là, Hélène se sentit triste à mourir. Elle se retira dans sa chambre et se coucha dans son lit au lieu de descendre à table, sous prétexte d’un malaise. Elle pleura beaucoup. Elle apercevait vaguement, à travers sa douleur, quelle différence existait entre son amour à elle et l’amour d’Armand. « Ah ! » se disait-elle, « de quoi m’a-t-il jugée capable ?… Il ne m’aime pas… » — Et, reprise par la crainte atroce dont elle avait souffert le soir même du jour où elle s’était donnée à lui, elle se disait encore : « Il a raison… Ce que je fais est si mal… Mais il devrait comprendre que c’est pour lui et m’en excuser… » Et elle pressait son front sur ses oreillers, tombée subitement, comme il arrive aux âmes très passionnées, de l’extrême félicité dans l’extrême angoisse. Cette première impression fut très vive, mais elle ne dura pas. A la réflexion, Hélène compara son chagrin au motif qui l’avait provoqué. La vue de la disproportion entre l’effet et la cause suffit à la calmer, d’autant plus que les yeux d’Armand, lorsqu'ils se rencontrèrent de nouveau, exprimaient cette ardeur du désir au feu de laquelle son cœur à elle s'épanouissait toujours. Le jeune homme avait bien compris la souffrance causée à sa maîtresse par son doute, et il s’était dit : « Pourquoi la tourmenter ? Elle me ment afin de me plaire davantage et je lui en veux de son mensonge. C’est trop injuste… » Ce raisonnement, qui flattait en secret son amour-propre, eut pour résultat de l’attendrir à l’égard d’Hélène. Mais quand la période de la lucidité a commencé pour un cœur qui aime, elle ne se clôt pas si vite, et, quelques jours après cette première secousse, Hélène dut en subir une seconde. Cette fois-là, son amant et elle s'étaient retrouvés, comme il leur arrivait quelquefois, afin de marcher ensemble, dans une des allées du Jardin des Plantes. Hélène aimait beaucoup ce provincial et paisible parc, avec ses beaux arbres qui lui rappelaient ceux de la terrasse de l’Archevêché, à Bourges. Elle aimait surtout la place où elle attendait Armand, la mince et longue terrasse dont le parapet longe la rue Geoffroy-Saint-Hilaire. Elle s’asseyait sur un banc d’où elle suivait les aiguilles d’une grande horloge placée contre un des pavillons intérieurs de l’hôpital de la Pitié. La triste cour de cette maison de douleurs, avec ses arbres taillés et défeuillés, avec le grillage sombre de ses fenêtres, avec la nuance vieillie et délabrée de ses pierres, lui plaisait comme un contraste à l’intimité heureuse et jeune de son cher roman d’amour. Elle éprouvait un engourdissement délicieux à ramener sa pensée sur elle-même tandis que les grands omnibus dévalaient lourdement dans la rue basse, presque sous ses pieds. Des enfants jouaient dans le massif du labyrinthe et leurs cris venaient jusqu’à elle, la faisant se ressouvenir de lointaines impressions effacées par les années. Enfin, elle apercevait Armand au bout de la terrasse, et elle se levait pour aller à lui, plus jolie, elle le sentait au regard de son ami, grâce à l’opposition de sa toilette avec l’humble paysage, de son teint rosé avec la noirceur du feuillage des cèdres. Ils marchaient alors dans la portion calme du jardin, celle qui est réservée aux plantes, près des arbres deux fois séculaires, qui appuient leurs vieux troncs, plâtrés comme des murs, sur des supports de fer. Que le ciel d'hiver fût bleuâtre ou voilé de brume, pour elle, quand Armand se trouvait là, c’était toujours soleil… Ils erraient donc l’un auprès de l’autre dans une des allées de ce vaste jardin par une morne aprèsmidi du commencement de février, et Hélène racontait à son ami l’histoire de la femme d’un des collègues d’Alfred que le mari venait de renvoyer après avoir découvert qu’elle avait deux amants à la fois. — « Les autres, » fît le jeune homme avec son mauvais rire, « les ont successivement… La différence est mince… » — « Les autres, » dit Hélène, qui retrouva soudain son émotion triste de la semaine passée, « vous ne croyez pas cela de toutes les femmes ?… » — « Mais je n’ai pas mauvaise opinion d’elles, » répliqua-t-il, « je crois qu’elles sont faibles et les hommes menteurs. Elles trouvent beaucoup d’hommes pour leur jurer qu'ils les aiment, et elles les croient une fois sur dix… Cela fait un joli compte à la fin. » — « Alors vous pensez qu’il n’existe pas de femme qui n’ait eu qu’un seul amour ? » — « Peu, » fit Armand, « mais qu’importe, « ajouta-t-il avec gaieté ; « à chaque nouvelle aventure, elles s’imaginent qu’elles n'ont jamais aimé auparavant, et c’est à demi vrai, — comme toutes les vérités, — elles n’ont pas tout à fait aimé de la même manière… » Une question vint aux lèvres d’Hélène. Elle voulut demander: « Et moi ? Que penses-tu ? Crois-tu que j’aie aimé avant toi ? Crois-tu que j’aimerai après toi ? » Elle n’osa pas. Une fois de plus elle avait eu l’impression cruelle de ce qu’il y avait d’inconnu dans le caractère de son amant. Non, ce n'était pas d’elle qu’il doutait, — pas plus d’elle que d’une autre. Cet homme ne croyait en aucune femme. Mais comment aimer sans croire ? Y a-t-il donc une sorte de tendresse possible sans confiance ? Elle ne se répondait pas à elle-même sur ces points trop douloureux, mais elle se plongeait dans une involontaire analyse de ses rapports avec Armand, et voici que, tout d’un coup, la lumière se faisait en elle sur bien des détails qu’elle n’avait pas interprétés. Songeant aux côtés défiants qui l’épouvantaient dans cet homme, elle comprenait d’une manière rétrospective certains silences avec lesquels il avait accueilli ses expansions. Elle se le rappelait, l’écoutant parler, elle, de sa vie de province et de sa solitude morale. « Je me gardais à toi d’avance et sans te connaître, » avait-elle dit. Il n’avait pas répondu. Il ne l’avait pas crue. Elle l’avait, une autre fois, entretenu de l’avenir et de la joie qu’elle ressentait à songer que, jeunes tous les deux, ils avaient tant d’années à s’aimer. Il n’avait pas répondu. Il ne l'avait pas crue. Quand elle lui disait que, n’était son fils, elle serait partie loin, bien loin, afin de lui consacrer toute sa vie, uniquement, il se taisait, il ne la croyait pas. Ah ! l’incroyance, l’horrible incroyance ! Elle la rencontrait maintenant jusque dans un passé tout récent, mais où elle ne l’avait pas soupçonnée !… Ou bien non, se trompait-elle ? Était-ce qu’Armand avait cru en elle tant qu’il l’aimait, et recommençait-il de ne plus y croire à présent qu’il l'aimait moins ? L’aimait-il moins ?… Elle n’admettait pas une minute qu’il ne l’eût pas aimée dans les premiers temps de leur liaison. C’était un honnête homme et non pas un criminel d’amour. Il ne lui eût pas demandé d'être à lui s’il n’y eût été entraîné par toutes les forces de la passion. Alors elle revenait, pour expliquer l’incroyance d’Armand, sur le passé du jeune homme, sur ses déceptions mystérieuses dont lui avait parlé autrefois son mari. « Une femme lui aura gâté le cœur, » se disait-elle. A cette idée, elle souffrait d’une souffrance différente. Elle plaignait Armand davantage, et elle était jalouse, d’une obscure et vague jalousie. Puis elle se demandait : « Mon amour aura-t-il jamais la force de lui rendre la foi qu’il a perdue ? » Absorbée qu’elle était dans ces pensées, dont elle n’exprimait rien à l’homme qui en faisait l’objet, elle n’étudiait plus l’impression qu’elle-même produisait sur son ami. Lorsque Armand venait dîner rue de La Rochefoucauld et qu’ils restaient tous les trois, lui, Alfred et elle, à passer la soirée dans le petit salon, elle roulait dans des abîmes de silence. Alfred, en sa qualité de mathématicien, adorait les discussions abstraites, et il exposait des théories sociales, politiques ou économiques, à son ami qui l’écoutait avec un visible ennui peint sur son visage. Il venait une minute où Hélène, sortie de sa rêverie, le regardait. Elle voyait l’expression de cet ennui, elle n’en comprenait pas la cause futile et directe. Elle se disait : « Il n'est pas heureux auprès de moi, » et tout de suite, plus simplement encore : « Il n’est pas heureux… » elle qui s'était donnée à lui pour effacer un pli de mélancolie sur ce front, elle dont les pensées, dont les sentiments n’avaient qu’un but : son bonheur !… D’autres fois, Armand arrivait, et au premier regard elle devinait que, loin d’elle, il avait traversé des passages de tristesse… Alors elle se sentait toute paralysée. Elle tremblait de lui parler, de dire un mot qui, venu de sa bouche, lui déplairait. Un malaise indéfinissable s’emparait d’elle, une peur de montrer son âme à celui qu’elle aimait, d’autant plus douloureuse qu’elle s’était livrée avec tant de délices durant les premiers jours au charme de sentir tout haut devant lui, et ce malaise l’accompagnait maintenant jusque dans ses rendez-vous de la rue de Stockholm. Ce n’est pas qu’elle dût trouver dans le petit appartement son ami moins fou de sa beauté, moins passionné qu’aux jours qui avaient suivi l’abandon complet. Mais ses baisers maintenant et la sorte de frénésie avec laquelle il l’étreignait lui faisaient peur. Elle redoutait l’impression du contraste entre cette extase que procurait à son amant la possession physique et l’évidente fatigue d’âme qu’il lui montrait dans leurs rencontres presque quotidiennes. On eût dit que le jeune homme essayait de s’électriser le cœur au désir de sa personne. Quand Hélène aperçut cette cruelle vérité, l’enchantement des heures de rendez-vous cessa tout d'un coup. Tantôt elle les désirait, ces rendez-vous, avec la plus sombre ardeur, afin d’entendre du moins la voix de son aimé lui prodiguer de ces phrases d’ivresse qui avaient été, au début de leur liaison, l’adorable musique dont elle s’était grisée. Puis elle les redoutait, ces mêmes rendez-vous, et leurs caresses où les sens avaient peut-être plus de place que le cœur. — « Ah ! mon Armand, » avait-elle osé lui dire, « tu aimes mieux ma personne que tu ne m’aimes, moi. » — « Mais est-ce que tu ne te donnes pas à moi en me donnant ta personne ? » avait-il répondu. Mon Dieu ! comme elle aurait voulu lui demander : « Et toi ? Te donnes-tu à moi entièrement ?… » Elle s’était arrêtée sur cette question. Pourquoi l’interroger ? Est-ce qu’elle ne savait pas qu’il la câlinerait avec ces mignardises douces des mots qui ne révèlent pas le fond du cœur ? Cette vivante énigme d’un caractère d’homme, posée ainsi devant elle, pour son malheur ou son bonheur, arriverait-elle à en déchiffrer le sens ? Cœur cruel, ne lui livrerait-il jamais son secret ? Des baisers peuvent pourtant être plus tendres que celui qui les donne, de doux regards cacher une âme comme des voiles, et elle avait si soif de vérité !… Mais toute cette inquiétude morale qui la rongeait, d’où venait-elle ? Il n’y avait eu entre eux, en apparence, aucun événement, et déjà elle s’était demandé tour à tour : « M’aime-t-il autant qu’aux premiers jours ?… M’aime-t-il ?… M’at-il jamais aimée ?… Peut-il aimer ?… » Et à chaque moment elle se heurtait contre quelque petit fait qui augmentait son doute. Elle rencontrait sans cesse cette défiance qui l’avilissait, cette ironie qui la meurtrissait, cette sécheresse de cœur qui la désespérait. Arrivait-il à Paris quelques-uns de leurs amis de Bourges, et Alfred avait-il dit à de Querne : — « Ne viens pas demain soir, tu t’ennuierais trop, nous avons des connaissances de province… » — « Lorsque je dois vous gêner, » disait le lendemain le jeune homme à Hélène, « pourquoi ne me prévenez-vous pas vous-même, au lieu de me faire prévenir par votre mari ? » — « Me gêner ? » interrogeait-elle. — « Hé ! pourquoi me mentir ? Vous avez eu là-bas quelques coquetteries dont vous rougissez ici… Vous ne voulez pas que je constate votre familiarité avec celui-ci ou celui-là… Mais qu’est-ce que cela peut me faire, puisque vous ne me connaissiez pas ?… Ce qui me fait, c’est de vous voir mentir… » Mentir ! toujours mentir !… Ce mot revenait dans les conversations d’Armand, — infatigablement ; elle le lisait dans ses yeux, dans ses gestes, dans ses pensées. Se trouvait-elle obligée, à la dernière minute, de manquer à un de leurs rendez-vous de la rue de Stockholm, elle devinait qu’il ne croyait pas à son excuse… Mais un homme qui est ainsi, non, cet homme-là ne peut pas aimer. — « Ah ! Aime-moi, aime-moi… » murmurait-elle fiévreusement en se rapprochant de lui, lorsqu'elle avait traversé une de ces crises d’angoisse où elle avait senti le cœur de son amant si peu à elle ! — « Mais je t’aime… » répliquait-il, sans comprendre l’agonie dont cet appel était un suprême soupir. Elle comprenait, elle, que le même mot n’avait pas la même signification pour elle et pour lui ; et toute la tragédie intime dont elle était la taciturne et douloureuse héroïne, s’éclairait d’un jour affreux. Comme un prisonnier que ses vainqueurs ont lié durant son sommeil à un cadavre, et qui se réveille enchaîné à cet horrible compagnon, elle se retrouvait, cœur vivant, cœur facile à l'amour, au bonheur, à la vie, attachée à une sorte de cadavre de cœur, glacé, immobile, — tué ! Quand cette évidence lui apparaissait, vite elle se rejetait en arrière. Tout ce qu’elle avait cru réel était si menteur, ce qu’elle avait cru plein était si vide, — mais elle ne voulait pas se l’avouer. Elle traitait de chimères ces presque inexprimables observations, par lesquelles une âme torturée en pénètre une autre dans son fond dernier. Elle aimait Armand, et elle voulait l’aimer. Toute sa vie maintenant n’était-elle pas jouée sur cette carte ? Il y avait quatre mois seulement qu’elle était sa maîtresse. Hé quoi ! quatre mois si courts ! C’est une chose horrible qu’en si peu de temps on puisse parvenir, sans drame visible, de la plus sublime espérance, celle de réparer toutes les injustices d’une destinée d’homme, à la plus amère conviction d’impuissance. — Quatre mois à peine, et il n’était pas heureux, et elle n’était pas heureuse. Ne remonterait-elle pas cette pente où elle se sentait rouler ?… Elle entrevoyait l’avenir avec une angoisse invincible. Ah ! si c’était vrai qu’il ne pût aimer, que deviendrait-elle ? Aujourd’hui, elle n’existait que par lui, elle ne pouvait exister autrement. Et lui ne semblait pas se douter de la crise de douleur qu’elle traversait !… C’était sa faute à elle, pourquoi ne lui montrait-elle pas toute son âme ? Cela encore, elle ne le pouvait pas. Le pourrait-elle jamais ?… Et elle murmurait, quand sa peine lui faisait trop de mal : « Étrange être, pourquoi t’ai-je aimé ?… Et cependant je ne peux pas non plus le regretter ! »
Alfred Chazel avait bien senti qu’un drame mystérieux s’accomplissait dans son ménage. Il l’avait senti, vaguement d’abord. On n’a pas assez remarqué combien la nature particulière d’imagination, développée par les habitudes de l’esprit, gagne la sensibilité même et la modifie. Alfred avait une intelligence toute mathématique, très habile aux raisonnements abstraits, très inhabile à la vision du réel. Il ne connaissait pas plus le caractère de sa femme après plusieurs années de mariage que le jour où il était devenu amoureux d’elle, à une visite chez M. de Vaivre. Mais ce n'était pas seulement l’âme d’Hélène, avec ses profondeurs, ses complications, ses singularités, qu'il ignorait, c’était toute la vie. Comme il avait accepté les principes de conduite de la classe moyenne à laquelle il appartenait, il en avait accepté les idées ; et il faut dire, à l'éloge de la petite bourgeoisie française de province, que les mœurs y sont relativement très pures. Les hommes ont bien dans leur jeunesse des plaisirs de bas étage. Mais les femmes mariées qui font parler d’elles sont aussitôt montrées au doigt de telle manière que le nombre en est très rare. Alfred en était demeuré, sur ce point, aux impressions reçues dans sa famille, — impressions qu'aucune expérience n’était venue corriger, car il en est des hommes très chastes comme des très honnêtes femmes ; personne ne leur fait de ces confidences qui éclairent le fond malpropre de la vie, la grossièreté cachée sous la phraséologie sentimentale, l’égoïsme sensuel dissimulé sous l’hypocrisie des prétentions. L’idée de soupçonner Hélène d’avoir un amant ne pouvait pas plus lui venir que l’idée de la soupçonner d'un vol ou d'un faux, à plus forte raison l’idée qu’elle eut comme amant de Querne, son camarade d’enfance. Il avait pour ce dernier un sentiment d’amitié d’autant plus intense qu’il s’y mélangeait quelque chose d’admiratif. Quand ils étudiaient sur le même banc de la pension, il le regardait, et l’élégance des façons d'Armand, sa beauté, son esprit, sa nuance de supériorité sociale le frappaient d’une sorte de fétichisme. Lui si modeste, si laborieux, si voisin du peuple, il avait vaguement considéré son ami comme un être d’une espèce un peu différente, et quand la vue très nette d’une différence de cet ordre ne produit ni la haine ni l’envie, elle enfante une ferveur presque aveugle. Jamais Chazel n’avait jugé de Querne. Il avait tellement pris l'habitude de l’admettre tel qu’il était, qu’il ne se demandait même pas quelle amitié Armand lui donnait en retour de la sienne. Lorsqu’ils avaient été séparés et que le jeune baron répondait à peine deux pages griffonnées en hâte à d’interminables lettres de son vieux compagnon, ce dernier se disait : « Armand m’aime beaucoup, mais cela l’ennuie d'écrire… C'est trop naturel. Il est si aimable. On le recherche trop… » Et c'était toute la plainte de cet excellent cœur, qu'un rien de sympathie abusait toujours. A chaque visite qu'il faisait à Paris, il retrouvait chez Armand le même accueil : une poignée de mains, une invitation à déjeuner, à dîner, au théâtre. Ces marques d'une camaraderie, indifférente à la fois et cordiale, lui paraissaient des preuves d'une fidèle tendresse. N'ayant pas observé Armand plus qu'il ne devait, une fois marié, observer sa femme, il ne pouvait pas mesurer la profondeur de l'abîme qui, d'année en année, se creusait entre lui et son camarade de classe. Il ne savait pas reconnaître ces signes visibles d'une radicale indifférence : les mutismes absolus du jeune homme sur lui-même, ses regards de distraction durant leurs causeries. Tandis qu'Alfred lui détaillait, par exemple, les débuts de son sentiment pour Mlle de Vaivre, les innocentes privautés de sa furtive cour, ses espérances, Armand fumait un cigare et songeait aux amours qui avaient traversé sa propre vie, parmi les savantes recherches d'élégance et de corruption qui font de la femme de plaisir, à Paris, quelque chose de si complexe, un extrême atteint dans l'art de raffiner la volupté. Il voyait à l'avance la jeune fille aimée de son ami comme une créature gauche et peu désirable, qui aurait des joues rouges, des robes mal faites, des mains de domestique et des bas blancs. Pareil à tous les hommes en qui la source de la sensibilité n'est pas jaillissante et riche, il trouvait, dans les misères des petits faits extérieurs, des prétextes à des dégoûts, et il méprisait involontairement Chazel de ne pas être dégoûté comme lui. Ce mépris était même si continu qu'il l'empêchait de prendre au sérieux toute la vie de ce bon élève, de ce prix d'excellence social, ainsi qu'il l'appelait dans sa pensée. L'étonnement que lui avait causé la distinction d'Hélène lui avait fait seulement se dire tout bas : «Il n'y a vraiment que ces coquebins pour dénicher des filles pareilles… » Alfred, lui, avait tremblé de savoir le jugement de son camarade préféré sur sa femme, et il avait été ravi de constater qu'elle lui plaisait. L'assiduité d'Armand dans son intérieur, lors de son installation à Paris, lui avait procuré une joie profonde. Il aimait mieux encore son ami parce que cet ami appréciait sa femme et il aimait mieux cette dernière parce qu’elle appréciait son ami. Il disait à Hélène, ingénument : « Je savais bien qu’il te plairait. Avec ses allures de scepticisme, il est si tendre… » Et il racontait qu’au temps de leur première jeunesse, le père Chazel ayant eu besoin de dix mille francs pour payer les dettes d’un frère, Armand les avait prêtés aussitôt. Dans les premiers mois, Hélène écoutait ces éloges les yeux brillants, l’âme heureuse ; elle y trouvait des raisons d’aimer davantage celui qu’elle aimait. Depuis qu’elle était la maîtresse du jeune homme, ces mêmes éloges rembrunissaient son visage, comme ils froissaient son amour. La confiance du mari n’abaissait-elle pas l’amant ? Si la sensibilité ingénue d’Alfred reconnaissait, à ce signe comme à tant d’autres, une métamorphose du caractère de sa femme, il était incapable d’en deviner la cause secrète. Précisément cette sensibilité trop délicate lui rendait intolérable de penser avec suite aux mauvais instincts, aux vilaines actions, aux trahisons. Il y a de la dureté de cœur dans toute défiance. Admettre le mal torturait Chazel, et il se forçait à n’y point penser.