Briser la glace, pas le cœur

858 Words
point de vue Thalia : Je l’ai vu. Au milieu du vacarme, des corps qui se frôlent, de la musique qui cogne comme un poing contre les tempes, je l’ai vu. Noam. Il n’avait rien à faire là. Il ne devait pas être ici, dans mon monde. Mais il y était. Bien présent. Et pire encore : il souriait. Et à ses côtés, une femme. Pas n’importe laquelle. Une blonde aux courbes insolentes, à la robe noire fendue jusqu’au péché, au rouge à lèvres aussi agressif que son rire vulgaire. Elle était collée à lui. Et lui, il ne bougeait pas. Il l’a laissée faire. Il l’a laissée l’embrasser. Un b****r. Lent. Profond. Pervers. Et moi ? J’ai senti l’odeur du sexe. Là, dans cette foule. Comme si cette g***e l’avait marqué de son désir. Comme si elle avait pissé sur lui pour le revendiquer comme son territoire. Mon estomac s’est retourné. Ma gorge s’est serrée. Et mes doigts ont tremblé autour de mon verre. Je ne devrais rien ressentir. Rien. Je suis Thalia Rego. La p****n de reine de Rio. La patronne. La louve. Celle que tout le monde craint, que personne n’approche sans autorisation. Celle qui ne pleure plus depuis l’âge de neuf ans. Et pourtant… Quand je l’ai vu lui offrir ce b****r… Quand j’ai vu ses mains frôler ses hanches à elle… J’ai ressenti une déchirure silencieuse. Un cri étouffé dans ma poitrine. J’ai bu. Un verre. Puis deux. Je devais me calmer. Reprendre le contrôle. Mais à chaque gorgée, c’est un autre souvenir qui remontait. Son rire. Ses mains. Ses promesses d’enfant. Ses foutues promesses. Il était là, à quelques pas. Et pourtant, j’aurais préféré qu’il soit mort. Parce que vivant, il me hantait. Parce qu’en chair et en os, il avait le pouvoir de tout faire vaciller. Je me suis tournée vers Sienna, ma seule amie, celle qui connaît mes cicatrices sans les juger. Elle m’a regardée avec une tendresse que je déteste. Une compassion qui me rend folle. — Tu devrais l’ignorer, Thal. Mais je ne peux pas. Pas quand c’est lui. Pas quand il a brisé la seule partie de moi qui croyait encore aux contes de fées. Alors j’ai décidé. Ce soir, je brise la glace. Je vais vers lui. Pas pour pleurer. Pas pour supplier. Mais pour lui faire comprendre que je sais. Que je le sens. Qu’il me suit. Qu’il joue à un jeu dangereux. Je me lève. Ma robe est moulante, rouge sang. Mon rouge à lèvres aussi vif qu’un avertissement. Mes talons claquent sur le sol comme une déclaration de guerre. Chaque pas est un cri silencieux. Chaque regard, une menace. Chaque respiration, un mensonge que je m’impose pour rester droite. Je l’atteins enfin. Il est seul, appuyé au bar. Comme s’il savait que je viendrais. Ses yeux se plantent dans les miens. Ils me traversent. Ils me déshabillent. Ils me brûlent. Et je hais cette sensation. Je m’arrête devant lui. — Voilà que tu réapparais maintenant. Ma voix est glaciale. Mais à l’intérieur, je suis en feu. Il ne dit rien. Alors je continue, plus sèche. — Noam… que veux-tu ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi j’ai l’impression que tu me suis ? Il esquisse un sourire. Un de ces sourires qu’il avait gamin, quand il me piquait mes billes et prétendait que c’était par amour. — Parce que je suis partout, Thalia. Sa voix est douce. Trop douce. Comme un poison déguisé en miel. — Et tu le sais. Tu le sens. Depuis toujours. Mon cœur tambourine contre ma cage thoracique. Mais je serre les dents. Je garde la tête haute. Je suis une forteresse. Une p****n de citadelle. — Tu m’as manqué, Thalia. Ces mots-là, je les attends depuis dix ans. Mais ils sonnent faux maintenant. Comme une chanson qu’on a trop écoutée, dont la mélodie est devenue fade. Je souris. Lentement. Un sourire qui ne touche pas mes yeux. Puis, sans prévenir, je le gifle. — Tu n’as pas le droit de dire ça. Pas après m’avoir abandonnée. Pas après m’avoir regardée souffrir sans bouger. Il encaisse sans broncher. Il a toujours su encaisser mes coups. Même gamin. Il préférait se taire que répondre. Mais là, il me répond. — Et toi, tu crois que je t’ai oubliée ? Tu crois que je ne t’ai pas protégée dans l’ombre ? Tu crois que je n’étais pas là, tous ces putains de soirs où tu étais sur le point de te brûler vive ? Je cligne des yeux. Mais je ne plie pas. — Tu sais quoi, Noam ? Je fais un pas en avant. Assez proche pour qu’il sente mon parfum. Assez proche pour qu’il sente ma guerre intérieure. — Je ne suis plus la fille que tu as connue. Je suis un empire maintenant. Un royaume bâti sur mes ruines. Et tu sais quoi ? Si tu veux entrer dans mon royaume, prépare-toi à être brûlé. Je me retourne. Je m’éloigne. Et pourtant, chaque pas que je fais loin de lui est une torture. Parce qu’au fond, je ne suis qu’un cœur qui hurle dans un corps qui refuse de plier.
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