Le père de Thalia, Diego Rego, c’était un roi dans un royaume en flammes. Charismatique. Respecté. Cruel, parfois. Il aimait Thalia d’un amour maladroit, mais inconditionnel. Elle était sa princesse. Sa guerre. Son héritière, même s’il ne l’a jamais dit à voix haute.
Et puis un jour, un contrat a mal tourné. Une trahison. Une balle dans la tête. Une tache sur le béton. Et tout a volé en éclats.
J’étais là quand elle a hurlé. Quand elle s’est effondrée dans mes bras, couverte du sang de son père. J’ai vu le moment exact où son regard s’est vidé. J’ai vu la petite fille disparaître dans la nuit.
Noam aussi l’a vue. Mais lui… il n’a rien dit. Il a serré la mâchoire, puis il est parti. Sans un mot.
Thalia l’a attendu tous les jours pendant un mois. Ensuite, elle a cessé de parler de lui. Mais son silence hurlait.
On était plus que deux. Et pourtant, elle semblait terriblement seule.
---
Quand elle a commencé à prendre le contrôle des affaires de son père, je n’ai pas compris tout de suite. Elle avait à peine quinze ans. Trop jeune pour tuer. Trop jeune pour commander. Mais elle le faisait avec une froideur qui glaçait les anciens du cartel.
Elle ne voulait pas reprendre la couronne. Elle voulait venger un royaume.
Et moi, j’étais là . Je la regardais changer. Plus de larmes. Plus de doutes. Juste des décisions. Des chiffres. Des ordres.
Je l’aidais dans tout. La compta, les contacts, les messages codés. Je l’éloignais de la police, des espions, des hommes qui voulaient la faire plier. J’étais devenue son bras droit… sans m’en rendre compte.
Et puis je suis tombée enceinte.
---
Le père ? Un inconnu de passage. Une nuit d’oubli, après une mission sanglante. Je n’ai jamais voulu savoir son nom. Ce que je portais en moi était à moi seule. Un éclat de lumière dans ce monde noir.
Quand je l’ai dit à Thalia, elle est restée muette. Puis elle m’a serrée si fort que j’ai cru qu’elle allait se briser. Et elle m’a dit :
> — Tu vas le garder. Et je vais te protéger, toi et lui, comme mon propre sang.
Elle l’a fait.
Elle m’a trouvé un refuge. Une maison sécurisée à Arraial. Elle y allait parfois, voir Caio. Elle lui apportait des jouets, lui racontait des histoires comme si c’était son propre fils.
Mais malgré tout, je n’ai pas pu m’éloigner. Même après l’accouchement, même après les menaces, les cris, les nuits sans sommeil… je revenais. Toujours. Parce que je sentais qu’elle avait besoin de moi. Et parce qu’une partie de moi ne voulait pas lâcher nous. Ce “nous” qu’on avait été.
---
Aujourd’hui, je me dis parfois qu’on a été punies pour avoir trop rêvé. Que notre enfance était une sorte de mirage. Une trêve offerte par le destin avant le chaos.
Mais je sais une chose : même si le monde entier oublie qui est Thalia Rego, moi, je me souviendrai toujours de la fille sur le toit, un bout de mangue dans la main, les yeux rivés sur le soleil, qui me disait :
> — Un jour, Senna, on sera reines. Et personne ne pourra nous arrêter.
Elle avait tort.
Parce qu’au fond, elle l’est devenue.
Et c’est bien ça, le plus effrayant.
Je regarde Thalia aujourd’hui, assise dans cette grande pièce baignée de lumière artificielle, la silhouette tendue, le regard perdu au-delà des fenêtres, comme si elle cherchait à lire l’avenir dans la nuit qui s’étend dehors.
Elle ne parle presque plus de Noam. Elle refuse les questions, les regards. Son silence est devenu un mur.
Parfois, je surprends ses mains trembler légèrement, ou ses yeux se noyer dans un souvenir qu’elle voudrait oublier.
Je ne dis rien. Je sais que pour elle, tout cela est une bataille privée. Une guerre qu’elle doit livrer seule.
Mais je suis lĂ . Toujours.
Je suis la gardienne de son passé, la seule à savoir qu’elle a été une enfant, qu’elle a aimé, qu’elle a cru.
Je sens que quelque chose se prépare, que l’ombre de Noam n’est pas qu’un souvenir.
Et je crains le jour oĂą cette ombre deviendra tempĂŞte.
---
Veiller sur elle, c’est plus qu’un devoir. C’est une promesse.
Je ne la laisserai pas tomber.