Chapitre 4

2385 Words
Chapitre 4 Mary Lester traversa la place Graslin et descendit la rue Crébillon. Elle avait attendu Fortin jusqu'à midi moins le quart et il était arrivé furieux car il semblait que le capitaine Leroux, en plus d’être jaloux de ses prérogatives, faisait également preuve d’un autoritarisme excessif mâtiné d’un formalisme tatillon. — Tu te rends compte, s’était exclamé Fortin indigné, il m’a regardé comme si je sortais d’un zoo et m’a dit : « Ici, lieutenant, une carrure de déménageur ne suffit pas. Il faut aussi en avoir là-dedans. » En disant ça, Fortin se tapotait le front du doigt, imitant le capitaine Leroux. — Je suis sûr que c’est un petit, avait dit Mary. — Comment ça, un petit? — Un petit en taille, avait-elle précisé. — Ouais, avait dit Fortin après réflexion. C’est pas un nabot, mais presque. Il avait réfléchi et ajouté : — Remarque, il se rattrape en largeur sur ce qu’il perd en hauteur. Tout était relatif. Pour Fortin, tout homme qui n’atteignait pas le mètre soixante-dix était passible de ce qualificatif. — Méfie-toi des petits, lui avait dit Mary. Souviens-toi, Napoléon, Hitler, Franco, c’étaient des petits. Pour faire de la misère au monde, il n’y a pas pire que les petits. Fortin, qui n’avait sûrement jamais envisagé la situation sous cet angle, avait écarquillé les yeux sous le coup de la surprise. — Et Rouletabille, il est comment? Le grand lieutenant avait froncé les sourcils. — Rouletabille? Mary avait eu envie de lui dire qu’il abusait des jeux de physionomie, mais il ne fallait pas trop troubler cette âme simple. — Ouais, l’arpète de Leroux. — Il s’appelle Damien. — Ah bon. Dans les romans, la créature de Gaston Leroux, c’est Rouletabille. — Pff! avait soufflé Fortin découragé, je ne comprends rien à ce que tu racontes. Qu’est ce que tu viens me les briser avec tes romans? D’ailleurs, Leroux ne se prénomme pas Gaston, mais Maurice. — Alors ça change tout, avait dit Mary en souriant. Et ce Damien? — C’est un jeune, avait dit Fortin en renonçant à comprendre, il n’a pas trente balais. Il a l’air sympa. Mais avec son singe, il ne peut pas en placer une. Tout ce qu’il sait dire c’est « oui chef », « bien chef », « tout de suite chef ». Tu vois le topo, avec ça on est gréés fin! — Et au sujet de l’affaire qui nous intéresse? — Alors là, ma grande, Leroux m’a mis au parfum tout de suite : « Je ne sais pas pourquoi vous êtes ici, lieutenant, qu’il m’a dit, mais ici on a l’habitude de résoudre nos affaires sans aller chercher du renfort à Quimper-Corentin. » Tu te rends compte? — Alors, qu’est-ce que tu as fait? demanda Mary qui riait intérieurement. — Je lui ai dit, fit Fortin avec le plus grand sérieux : « Capitaine Leroux, il semble que vous ne sachiez pas grand-chose… » « Comment? qu’il a fait en changeant de couleur. Je ne permets pas à un petit lieutenant de banlieue de me parler sur ce ton! Vous aurez de mes nouvelles! » — J’ai rigolé : j’aimerais mieux avoir des nouvelles du criminel aux épingles, puisque je suis là pour ça. Et je suis sûr que c’est la première fois que vous levez le nez en l’air pour regarder un petit lieutenant. « Quoi? qu’il a fait en s’étranglant à moitié, on fait de l’esprit? » — Sauf votre respect, j’ai ajouté, vous n’en savez pas plus sur les crimes qui ensanglantent votre belle ville qu’au premier jour de l’enquête alors que vous êtes sur l’affaire depuis plus d’un mois… J’ai cru qu’il allait exploser. Le pauvre Damien ne savait plus où se mettre. — Je ne me suis pas dégonflé, j’ai continué : et vous ne savez pas non plus qui m’a fait venir ici. Car je n’ai rien demandé, moi, j’étais bien peinard à Quimper-Corentin, comme vous dites. Alors on va approfondir la question et ça ne va pas être long : Venez avec moi! — Ma vieille, il s’est rebiffé! Il a aboyé : « Je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous! » Tu aurais vu sa gueule! On aurait dit un clébard auquel on vient d’arracher son os. — Certes non, lui ai-je dit, mais du taulier, hein, vous avez peut-être des ordres à recevoir du taulier? À moins que vous ne soyez branché direct sur le portable de Sarkozy? Il ne voulait pas venir, le s******d, j’ai dû le prendre par la peau du cou pour l’emmener chez Graissac. — Tu as conduit Leroux chez le commissaire comme ça! s’était exclamé Mary. Elle s’imaginait le petit commandant à demi soulevé par cette grosse brute de Fortin, obligé de lui filer le train. — Ouais, dit Fortin, comment faire autrement? Il ne voulait pas venir. Mary s’était mise à rire de si bon cœur que les larmes lui coulaient au long des joues. — Ah, ce que j’aurais voulu voir ça! s’était-elle exclamée. Et qu’a dit Graissac? — Il a été surpris, et puis il a mis les choses au clair. Il m’a engueulé un peu pour la forme, en me disant que c’étaient là des manières qui n’avaient pas cours dans son commissariat. Je voyais qu’il avait bien envie de se marrer mais comme Leroux, lui, ne rigolait pas, il s’est retenu. Ensuite il a fait un discours moralisateur sur la coopération nécessaire pour faire aboutir la justice, la bonne entente, et que chacun y mette du sien et bla-bla-bla, tu sais ce que c’est! — Je sais, avait dit Mary en essuyant ses larmes avec un mouchoir en papier. Bon, si je comprends bien tu t’es fait un ami à Nantes, aujourd’hui. — Tu parles si je m’en tape! avait dit Fortin avec mépris. Mary l’avait repris : — Mais non, on ne s’en tape pas, Jipi. Il nous faut les informations du commissariat. — Oh, pour ça, ne t’en fais pas, avait dit Fortin. J’ai été prendre un jus avec Damien en sortant de chez Graissac. Paraît que j’ai impressionné toute la boîte. Ce Leroux fait chier tout le monde ici depuis dix ans et, jusqu’à présent, il n’a jamais trouvé personne pour lui river son clou. Comme il a eu un pot insensé dans quelques affaires délicates, il se prend pour un cador. Donc, pour en revenir à ta question, ne t’en fais pas pour les infos, j’ai le petit Damien dans la fouille et il m’allongera tous les renseignements que je veux. — Parfait, avait dit Mary. Elle était tout à fait satisfaite de voir que Fortin prenait de l’assurance, peut-être trop d’ailleurs, mais en d’autres temps il se serait laissé tondre la laine sur le dos par des types comme Leroux qui abusaient de leur position hiérarchique. En pensant à ce que pourrait être une prochaine et obligatoire confrontation entre elle et ce capitaine, elle n’avait pu retenir un gloussement. — Pourquoi tu ris? avait demandé Fortin. — Pour rien, avait-elle dit. Qu’est-ce que tu fais maintenant? — Je vais voir où en est ma caisse. — Tu veux la Twingo? — Ça m’arrangerait bien. Elle lui avait donné la clé de sa voiture et le numéro au parking de la médiathèque. — Tu es sûr que tu n’en as pas besoin? avait-il demandé. — Pour le moment non, mais par la suite s’il faut que je me déplace, je t’appelle. Je ne déteste pas avoir un chauffeur. — OK, avait-il dit sobrement en partant. • En quittant la rue Santeuil pour entrer dans le passage Pommeraye, le flâneur qui visite Nantes quitte du même coup le vingt et unième siècle pour entrer de plain-pied dans le Second Empire. Ce n’était certes pas la première fois que Mary Lester venait à Nantes mais jamais elle ne s’était baladée dans le centre ville sans s’offrir le plaisir de traverser le célèbre passage. Car, même si on n’y achète rien, on y fait provision de rêves. Ce haut lieu du commerce de luxe s’ouvre en sa partie haute, rue Santeuil, par une arche de tuffeau sculpté, une sorte d’énorme porte cochère. À droite et à gauche, sous l’immense verrière, des boutiques au charme discret, un peu désuet, contrastant avec les enseignes colorées aux vives lumières des commerces établis dans les rues voisines. La galerie centrale est éclairée par un toit de verre posé sur des arcades sculptées dans le goût solennel du classicisme le plus orthodoxe. Ce toit repose, comme dans un temple grec, sur des colonnes doriques. Le grand escalier large comme une rue qui, depuis le cœur de la galerie centrale, plonge vers le second niveau mène à la rue de la Fosse. Ornée de statues candélabres, cette galerie fait penser à un théâtre, à un temple sacrifiant à Hermès, le Mercure des Romains, dieu des voleurs, des voyageurs, et bien sûr du commerce. C’est au bas de cet escalier que Corinne Pagès avait trouvé la mort. Mary descendit lentement les marches de vieux bois, creusées en leur milieu par des milliers de pas. En cette fin de matinée, il n’y avait pas foule mais tous les commerces étaient ouverts. Elle s’arrêta au pied de l’escalier. Une jeune femme, probablement employée dans une boutique voisine, guidait par gestes une collègue qui disposait des vêtements dans une vitrine. Mary l’interpella : — Vous travaillez là? — Oui, dit la jeune fille en souriant. Elle pouvait avoir une vingtaine d’années et semblait fière d’être attachée à un aussi joli magasin de mode. — Vous étiez là lorsqu’une dame est tombée dans l’escalier voici un mois? La jeune vendeuse sembla déroutée. Elle s’était probablement attendue à des questions sur telle ou telle tenue mise à l’exposition en vitrine. Or, ces vêtements ne semblaient pas intéresser son interlocutrice. — Pourquoi? demanda-t-elle. — Parce que je souhaite rencontrer quelqu’un qui a été témoin de cet accident. — Je ne sais pas, dit la fille, il faudrait demander à madame Dubois. — C’est la patronne? — Oui, dit la fille. Si vous voulez entrer… Sur la porte vitrée le nom du magasin était peint en lettres ouvragées : Couleur Canari. La patronne, une quinquagénaire au visage avenant, était occupée à ranger des vêtements en penderie. Elle regarda Mary d’un air interrogatif par-dessus des lunettes de myope. — Oui? — Bonjour madame, dit Mary. Avez-vous été témoin de l’accident qui est arrivé le mois dernier en face de chez vous? — L’accident? — Oui, une dame a fait une chute dans l’escalier… — En effet, je me souviens, dit la commerçante, je raccompagnais une cliente à la porte lorsque cette malheureuse a glissé. Elle est littéralement tombée à nos pieds. Elle fronça les sourcils et regarda Mary plus attentivement : — Mais pourquoi me demandez-vous ça? Vous êtes de la police? J’ai déjà témoigné… Mary la rassura : — Non, je suis journaliste à Paris-Flash… Elle avait sorti sa carte de presse et elle vit aussitôt une lueur s’allumer dans les yeux de son interlocutrice : Paris-Flash, ce n’était pas n’importe quoi! Peut-être parlerait-on de sa boutique dans la célèbre revue? C’était la carte qu’il fallait jouer. Mary regarda les rayons avec intérêt : — Vous avez de bien jolies choses! — Merci, dit la dame en ronronnant presque. — Et le nom de votre boutique est particulièrement original. C’est vous qui l’avez choisi? — Oui, je suis là depuis onze ans et… Vous venez de Paris? Mary ne voulut pas la détromper. — Oui, le magazine envisage de faire une série de reportages sur les plus belles boutiques des principales villes de France. Elle sourit : — Sur leurs commerces les plus originaux, si vous voyez ce que je veux dire. C’est votre enseigne qui m’a attirée. — Ah, dit la commerçante, c’est particulier à Nantes. Bien entendu, ça n’aurait pas la même consonance dans une autre ville. — Pourquoi? demanda Mary. — Parce que les canaris c’est le surnom des joueurs de l’équipe de foot. Encore le foot! pensa Mary. Elle sortait d’en prendre. Déjà à Rennes… — Ne me dites pas, fit-elle, que vous habillez les footballeurs! — Non, dit la dame en souriant de plus belle, mais leurs femmes sont de très bonnes clientes. C’était l’explication, bien sûr. — Pour en revenir aux chutes, dit Mary, on m’a dit qu’il s’en produisait fréquemment dans le grand escalier. — Souvent? Il ne faut pas exagérer, dit madame Dubois. Bien sûr, quand il pleut dehors les gens ont des semelles mouillées, alors… Les marches deviennent glissantes, mais c’est partout pareil, non? — Probablement, dit Mary. C’était à quelle heure? — En fin de journée, vers dix-sept heures trente. — Il y a beaucoup de passage à ce moment-là? demanda Mary. — Ah oui. Dix-sept heures, dix-huit heures, c’est l’heure de pointe. Les enfants sortent de l’école… Ils courent dans l’escalier, bousculent parfois les gens… Vous savez combien les enfants sont turbulents. Et elle ajouta d’un air résigné : — Et comme les parents leur donnent toujours raison… — Vous pensez que la dame qui est tombée aurait pu être bousculée? Madame Dubois réfléchit un instant et dit : — C’est possible. Ou bien elle aura glissé, je vous l’ai dit, lorsqu’il pleut, ces marches peuvent devenir glissantes. Il suffit d’avoir des chaussures à semelle de crêpe et… Elle regarda Mary par-dessus ses lunettes et dit, vaguement inquiète : — Ce ne sera pas la peine de raconter ça dans votre article, n’est-ce pas? — Rassurez-vous, dit Mary, nous n’avons pas le projet de faire un sujet sur la sécurité mais sur les boutiques, la qualité, le choix des articles présentés, l’esthétique du passage… Elle regarda au dehors : — Cela a tout de même une autre allure que les galeries commerciales des grandes surfaces. — C’est évident, dit madame Dubois en se rengorgeant, aussi fière que si elle avait construit l’édifice de ses blanches mains. — Pour en revenir à cette dame, dit Mary, elle s’est fait mal? — Sûrement! Elle était dans les pommes, allongée là, et les gens la contournaient, l’enjambaient, même. Je lui ai glissé un coussin sous la tête et je l’ai couverte d’un plaid. — Quelqu’un vous a aidée? — Oui, une vieille dame qui passait par là lui a tenu la tête. Heureusement car la cliente que je raccompagnais paraissait changée en statue de sel. J’ai cru qu’elle aussi allait se trouver mal. Les agents de sécurité sont arrivés ensuite et ont canalisé les passants en attendant l’arrivée de l’ambulance. — C’est vous qui avez prévenu les secours? — Oui, j’ai appelé les pompiers. Ils sont arrivés très rapidement et ont embarqué cette dame sur une civière. Elle n’avait pas repris connaissance, elle était pâle comme une morte… Et pour cause, pensa Mary. — C’était très impressionnant, dit-elle en frissonnant. Puis elle se reprit et demanda : — C’est bizarre, vous semblez vous intéresser plus à cet incident qu’à ma boutique. — Pas du tout, dit Mary, mais je fais aussi parfois des enquêtes d’investigation pour un autre magazine et les faits divers mystérieux me passionnent. Pas vous? demanda-t-elle en regardant madame Dubois dans les yeux. — Oh moi, dit la commerçante, j’ai bien assez à m’occuper de mes affaires sans aller me mêler de celles des autres! — Tout de même, vous avez su que cette pauvre femme était morte? — Je l’ai lu dans le journal, oui. Madame Dubois était maintenant sur la défensive. — En fait elle a été assassinée, dit Mary, quelqu’un lui a enfoncé une aiguille dans le cœur. Madame Dubois grimaça douloureusement. — Voilà pourquoi elle est tombée! dit-elle. — Comment ça? dit Mary. — Eh bien, d’après ce que vous me dites, cette femme aurait été assassinée. Il y a bien quelqu’un qui a appuyé sur cette aiguille! — Continuez, dit Mary. — Supposons, dit la femme, que je veuille tuer quelqu’un… Elle se signa et dit en fermant les yeux : — Que Dieu m’en garde! Elle regarda de nouveau Mary : — Je monte l’escalier, en croisant ma victime je fais semblant de trébucher, je me raccroche à elle et je lui enfonce l’aiguille dans le cœur. — Et alors? — La victime s’écroule, et moi je poursuis mon chemin en remontant l’escalier comme si de rien n’était. — On aurait pu aussi, dit Mary, la suivre, lui enfoncer l’aiguille dans le dos et poursuivre son chemin, ni vu ni connu. Mais dites-moi, madame Dubois, comment avez-vous su que cette dame avait été épinglée, si je puis dire, par-devant?
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