Chapitre 3

2460 Words
Chapitre 3 Le commissariat était un peu excentré. Une vaste esplanade plantée de platanes, à usage de parking, le séparait de l’Erdre, rivière paisible qui gagnait la mer en se jetant dans la Loire juste avant l’estuaire. La bâtisse, toute en longueur et peinte en blanc, paraissait de construction ancienne et, comme tout commissariat qui se respecte, avait des fenêtres grillagées. Au-dessus d’une porte d’aluminium et verre, une pancarte « Hôtel de Police », avec en dessous « Entrée du Public », indiquait l’accueil. Il semblait régner là une activité de tous les instants. Des gens entraient, la mine soucieuse, des papiers à la main. Probablement des contrevenants convoqués pour éclaircir quelque affaire délicate. Mary poussa la porte et entra dans un hall que quelques plantes vertes tentaient d’enjoliver. Une jeune femme en uniforme se tenait derrière un comptoir auquel on accédait après avoir gravi cinq marches carrelées de gris. Mary présenta sa carte : — Capitaine Lester, j’ai rendez-vous avec le commissaire Graissac. — Bonjour capitaine, dit la jeune femme. Elle avait un teint pâle, de magnifiques yeux bleus et une impressionnante masse de cheveux blonds et frisés. Elle souriait franchement. — Si vous voulez bien me suivre… Elle donna quelques instructions à un agent qui se tenait dans une pièce en retrait de la réception et prit le couloir jusqu’à un escalier qui menait au premier étage. Là, elle toqua de l’index contre une porte et, quand elle entendit « entrez! », elle ouvrit la porte et jeta d’une voix suave que Mary ne lui connaissait pas encore : — Le capitaine Lester, Monsieur le commissaire. Puis elle attendit que Mary entrât et tira la porte derrière elle après l’avoir gratifiée d’un beau sourire. — Ah, capitaine Lester! fit le commissaire Graissac en se précipitant au-devant de Mary les mains tendues. Visiblement, elle était attendue! Elle sourit en lui tendant la main. — Laissez tomber le grade, Monsieur le Directeur, dit-elle en souriant, j’en ai perdu l’habitude. — Ça reviendra, dit Graissac avec bonhomie en l’accompagnant jusqu’à une chaise munie d’accoudoirs placée devant son bureau. Elle s’assit et Graissac la considéra un instant d’un air satisfait avant de retourner s’asseoir derrière son bureau. — C’est une affaire délicate qui vous amène dans nos murs, capitaine. Le commissaire Fabien a dû vous le dire. — Il me l’a dit en effet, acquiesça Mary. Son attention se portait sur le bureau du commissaire Graissac. Ici non plus, rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’elle y était venue. Graissac, à ce qu’il lui avait semblé, s’était un peu voûté. Ses derniers cheveux s’étaient envolés et le sommet de son crâne luisait sous la lampe. Néanmoins, son souci d’élégance était toujours là. Il arborait un impeccable complet trois pièces bleu pétrole, une chemise bleu clair et une cravate rouge sombre qui s’harmonisait parfaitement avec la rosette de la Légion d’honneur épinglée à son revers. — Jouez-vous toujours au golf? demanda Mary. Il sourit : — Oui. De plus en plus mal d’ailleurs, mais je persévère. Et vous? — Hélas non! — Dommage, dit le commissaire, Paul Sergent disait que vous étiez particulièrement douée. Paul Sergent était le « pro » du club de golf qui avait dispensé ses premières leçons à Mary Lester. — Je ne sais pas si je suis aussi douée que Paul veut bien le dire, fit Mary, mais pour figurer honorablement dans une partie, il faut un entraînement quotidien et je ne peux pas sacrifier tous mes loisirs à ce noble sport. Comment va le club? — Il va, fit le commissaire avec une moue. Notre doyen est mort l’an passé et le colonel n’en est plus le directeur. — Et cette bonne Victoire Leblond? — Elle est partie sévir ailleurs, dans le Sud-Ouest je crois, où son mari a été nommé. Leur maison est en vente. Pour le reste, Claude Cagesse est toujours capitaine des jeux et les « old members » consomment toujours autant de bière et de whisky. — Bien, dit Mary, saluez-les de ma part à l’occasion. — Je n’y manquerai pas, affirma gravement Graissac. — Et si nous revenions à notre affaire? proposa Mary. Le commissaire se rembrunit. L’évocation du Golf du Bois Joli l’avait un instant distrait de ses soucis immédiats mais on y revenait à la vitesse grand V. — Notre affaire, dit-il songeur, est une affaire bien embêtante. Il regarda Mary gravement et revint à son dossier qu’il ouvrit. — J’ai bien peur que cela s’apparente à cette histoire de tueur fou qui flinguait à tout va dans le comté de New York. Vous vous souvenez? Ce n’est pas si vieux. — Si je m’en souviens! dit Mary. Mais, si mes renseignements sont bons, ce tireur fou avait une motivation : le fric. N’avait-t-il pas demandé une rançon à la ville de New York? — Si, il l’avait fait. Mais après avoir descendu une bonne douzaine d’innocents. — C’est cette demande de rançon qui a entraîné sa perte, je crois, dit Mary. — Tout à fait. — Ici, pas de revendication de ce genre? Graissac secoua la tête négativement, comme s’il le regrettait. — Pas la moindre! — Jusqu’à présent, il s’agirait donc de crimes gratuits? — On peut le craindre. Et ces crimes sans motifs ne sont pas les plus faciles à résoudre. — Je le sais bien, dit Mary, mais ça m’étonnerait tout de même qu’on ait assassiné trois personnes sans le moindre motif. Où en est l’enquête? Graissac soupira et poussa une chemise cartonnée devant Mary : — Tout est là-dedans. Décidément, il avait la même façon de procéder que son ami Fabien. — Merci, dit-elle en prenant la chemise. Qui est en charge de l’affaire? — Leroux, un capitaine qui commence à avoir de la bouteille, et le lieutenant Damien. Graissac se pencha en avant pour lui dire, sur le ton de la confidence : — Je dois vous prévenir que Leroux est un excellent flic mais qu’il a la tête près du bonnet. — Vous voulez dire qu’il a un caractère ombrageux? — C’est le moins qu’on puisse dire. Il a toujours le sentiment que le monde entier lui en veut et s’il savait que je mets une autre équipe sur « son » enquête, il n’apprécierait pas, mais alors pas du tout! — Je vois, dit Mary. Peut-être est-il aussi un peu misogyne? — Je le crains, dit Graissac avec un air de s’excuser. — D’où cette démarche de me faire opérer en parallèle. — Je préfère, dit Graissac. Deux fers au feu, c’est mieux qu’un. — Bon, dit Mary. Eh bien! Merci de m’avoir prévenue, Monsieur. Graissac se leva : — Enfin, officiellement, il n’aura affaire qu’à Fortin. Mary se leva à son tour : — Ce ne sera pas facile à gérer… — Non, dit Graissac, mais comment voulez-vous que j’explique à un écorché vif comme Leroux qu’une espèce de privé, une femme de surcroît, vient enquêter par-dessus son épaule? — Merci pour vos qualificatifs, dit-elle en riant. — Je ne voulais pas être blessant, dit Graissac contrit, je… Enfin… Comment vous considérer? — Comme une femme, certainement, dit Mary, et, pour la durée de la mission, comme un flic. — Pour la durée de la mission? — En effet… Le temps de la mission, je suis le capitaine Lester! — Et après? demanda Graissac. — Après? On verra. Comme dans les petites annonces, le temps de la mission « et plus si affinités ». Graissac grimaça : — Je crains fort qu’en ce qui concerne les affinités, vous n’en ayez guère avec Leroux. En attendant, excusez-moi d’avoir parlé de la sorte. Évidemment, je n’ai rien contre les femmes dans la police. Il la regarda : — Vous le savez bien! Elle le rassura : — Mais oui, monsieur le commissaire. Vous n’avez fait qu’emprunter à Leroux les paroles qu’il aurait lui-même prononcées en cette circonstance. — C’est ça, fit Graissac soulagé. Vous savez ce que c’est… — Je sais, dit Mary. Qui se garda d’ajouter que, lorsqu’on faisait équipe avec Fortin, on était habitué aux formules directes, pour ne pas dire pittoresques. Elle se tut un moment, réfléchissant, puis demanda : — Et ce lieutenant Damien? — C’est un jeune officier. Il n’est là que depuis un an. Graissac pinça les lèvres : — Il a été très bien noté à l’école de police et, depuis qu’il est chez nous, il ne s’est pas fait remarquer, ni en bien, ni en mal. Il semble bien s’arranger avec Leroux, ce qui n’a pas toujours été le cas de ses équipiers précédents. Quand le lieutenant Fortin doit-il arriver? — Aujourd’hui, probablement, dit Mary. Il lui restait un dossier à boucler, sinon nous serions venus dans la même voiture. — Il vaut peut-être mieux qu’on ne vous voie pas ensemble dans la maison, dit Graissac. Mary sourit : toujours ce souci de discrétion. — Qu’est-ce qui vous amuse? demanda Graissac. — Je me demandais si vous n’aviez pas été agent secret dans une autre vie. Graissac eu un rire sans joie : — Vous me prenez pour James Bond? Mary sourit à son tour, imaginant le quasi-sexagénaire sans cheveux dans les exercices érotiques qui avaient tant fait pour la gloire de 007. — Quand même pas, mais vous semblez être en permanence préoccupé par le désir de passer inaperçu. — Au cours de ma longue carrière, j’ai constaté, mademoiselle Lester, qu’il était inutile de donner l’éveil au malfaiteur qu’on traque. Une voiture de police est bien plus efficace lorsqu’elle arrive sur les lieux d’un délit sans faire hurler sa sirène. Et un enquêteur qui opère incognito en vaut deux. Mary était tout à fait d’accord avec Graissac sur ce point. — Donc, je ferai équipe avec moi-même, dit-elle. — Disons que vous serez l’électron libre… Je vais adjoindre Fortin à Leroux et Damien en le présentant comme un renfort, la direction de l’enquête restant officiellement l’apanage de Leroux; Fortin fera la liaison. Mary eut une moue : — En laissant Leroux dans l’ignorance? — Tant que ce sera possible, oui, dit Graissac. Fortin vous informera de tous les éléments nouveaux qu’ils pourraient découvrir. Pour votre part, vous rechercherez du côté des victimes si des indices n’auraient pas échappé à Leroux et, par le biais de Fortin, vous orienterez l’enquête. Ainsi toutes les susceptibilités devraient être ménagées. Il ouvrit la porte et ajouta : — J’espère qu’ainsi cette méchante affaire sera vite résolue. • — Vite résolue… Vite résolue… C’est vite dit! maugréait Mary Lester devant le dossier que Graissac lui avait remis. Elle était dans sa chambre d’hôtel et, en attendant Fortin, elle avait ouvert le dossier sur la table basse censée recevoir les bagages. — Il n’y a rien là-dedans! grommela-t-elle. En effet, le dossier ne contenait que les photocopies des pièces que lui avait confiées Fabien à Quimper. Son portable sonna, c’était Fortin. — Ah, te voilà? Ce n’est pas trop tôt! maugréa-t-elle. Il demanda : — Qu’est-ce qui t’arrive, Mary, tu es de mauvais poil? — Il m’arrive… il m’arrive… Viens, je t’expliquerai. — C’est-à-dire que… hasarda-t-il. — C’est-à-dire quoi? fit-elle impatiente, tu es là ou tu n’es pas là? — Oh là là! fit le grand lieutenant, on dirait que ce n’est pas mon jour! Elle se radoucit, consciente d’avoir été trop loin. — Qu’est-ce qui t’arrive, Jipi? — Presque rien, dit-il, le patron m’annonce que je suis détaché ici, donc je me fais engueuler par ma femme… — Pourquoi? c’est pour ton boulot, non? — C’est pour mon boulot, comme tu dis, cependant dès qu’elle sait que tu es dans le paysage… tu sais comment elle est! Elle savait, oui. Madeleine Fortin manifestait une jalousie maladive à l’encontre de Mary Lester. Lorsque Mary était encore dans la police et faisait équipe avec Jean-Pierre Fortin, ils passaient évidemment beaucoup de temps ensemble. Cependant, il n’y avait jamais eu entre eux qu’une franche camaraderie exempte de toute ambiguïté. Mais allez donc expliquer ça à l’épouse du plus beau mec du commissariat! — Tu n’avais pas besoin de lui dire que j’étais dans le circuit! fit-elle. Il protesta : — Si tu crois que je lui en ai parlé! Elle fit mine de s’indigner : — Tu as menti à Madeleine? — Non, je n’ai pas menti, je n’ai rien dit. Elle le taquina : — Ça s’appelle mentir par omission! — Oh, ça va! fit Fortin tendu. Tu ne sais pas ce qu’elle m’a fait? — Non. — Elle a exigé que je loge chez sa sœur pendant tout mon séjour à Nantes! — Elle a une sœur à Nantes? — Ouais, Monique, qui est mariée à Lucien Palais, contrôleur à la SNCF et syndicaliste militant. — Super! dit-elle, ça te fera des frais en moins. — Je ne suis pas sûr, dit-il, le syndicaliste va me faire payer ma piaule, espère un peu! — Mais alors, quel est l’avantage? — L’avantage c’est qu’ainsi Madeleine sera assurée que je n’amène pas de fille dans mon lit. Pff! Comme si c’était mon genre! Mary sourit. — Bon, à part ça, tout va très bien? — Non, dit Fortin, en plus ils habitent à dache et il y a un connard qui vient d’emplâtrer ma caisse! — Grave? — Assez pour je ne puisse plus rouler! Me voilà sans bagnole pour une semaine! — Où habite ta belle sœur? — À Trentemoult! — Ça ne m’en dit pas plus. — C’est de l’autre côté de la Loire. Je ne te dis pas le bordel pour y arriver! Il y a une de ces circulations! — Tu es chez ta belle-sœur en ce moment? demanda Mary. — Oui, ma bagnole vient de partir sur une dépanneuse et je suis là comme un con! — Tu vas dîner avec eux? — Bien obligé! — Quel enthousiasme! persifla-t-elle. — Oh, tu peux rigoler, dit-il rancunier, je sens le chou-fleur bouilli d’ici et le beauf va me pomper avec ses points retraite, ses avancées sociales et ses mouvements de grève. — Beau programme! dit Mary. — Tu peux rigoler, dit Fortin, tout ça c’est de ta faute! Elle s’exclama : — De ma faute? — Et comment! C’est bien toi qui as réclamé au patron que je sois détaché sur Nantes, non? J’étais bien peinard à Quimper, je n’ai rien demandé, moi! — Tu aurais préféré que je demande Lecoq? Lecoq était un lieutenant nouvellement affecté au commissariat de Quimper. Contrairement aux autres enquêteurs, il affectait une élégance voyante, portant chaque jour un costume différent, avec une pochette assortie à sa cravate. La première fois qu’on l’avait vu apparaître au commissariat en cet arroi, le silence s’était fait chez les « en tenue » de service au poste et le chef de quart avait demandé naïvement : — Tu es de noce? Lecoq avait haussé dédaigneusement les épaules en escaladant d’un pas plein de grâce l’escalier qui menait à son bureau. Quant à Fortin, habitué de longue date aux jeans délavés et au blouson de cuir râpé porté sur un tee-shirt, il avait rigolé : — À voir un keuf sapé comme un julot, les geignards vont se demander si l’usine n’a pas viré clandé! Blague à part, tu t’es gouré d’adresse, petit gars, tu aurais dû demander la Mondaine. Pour toute réponse, Lecoq avait haussé ses maigres épaules renforcées par des épaulettes judicieusement disposées. Par la suite on avait appris que le jeune flic devait cette aisance vestimentaire à un frère de son père, gérant d’un magasin à l’enseigne de La Belle Jardinière, qui le pourvoyait avec largesse d’un de ses invendus, chaque année, en guise d’étrennes. Et le port de ces costumes était la condition incontournable pour que Lecoq soit couché en bonne position sur le testament du vieux célibataire. Le tonton était intransigeant sur cette disposition et il veillait lui-même sur la vêture de son neveu avec une attention sourcilleuse. Bien que le pauvre lieutenant fût parfois affublé d’inénarrables « laissés pour compte », il faisait contre mauvaise fortune bon cœur en pensant à ses grandes espérances, opposant aux railleries un mépris hautain qui lui avait valu les surnoms peu flatteurs de « petit coq » ou de « barbeau ». — Ce que tu es con! répondit Fortin désarmé. Mary insista : — C’est pas une réponse, ça! — C’est ma réponse, affirma Fortin avec force. Et si tu la veux en clair, Mary Lester, car tu me sembles singulièrement bouchée aujourd’hui, oui, je suis heureux, content et comblé de faire équipe avec la plus grande policière de la Venelle du Pain-Cuit. Là, tu es satisfaite? Elle éclata de rire. — Jipi… dit-elle. — Ouais? — Merci d’exister! — Quoi? Elle l’imaginait, le front plissé devant son téléphone portable. — Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer! — Ouais, ben j’existe! — J’aime te l’entendre dire! J’aime entendre le son de ta voix… — Je suis content que tu sois contente, dit Fortin sarcastique, mais j’aurais été encore plus content si je n’avais pas dû prendre pension chez Monique. Elle le gourmanda : — Ce que tu es casanier! On ne choisit pas toujours, mon vieux! — Bon, qu’est-ce qu’on fait? Moi, je dois me présenter chez Graissac demain à neuf heures. — Parfait, viens à mon hôtel ensuite. Je t’y attendrai.
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