6. COUVIN, été 1942

2010 Words
COUVIN, été 1942 Emilie rêvassait nonchalamment sur la balançoire quand la voiture franchit le portail d’entrée de leur petite propriété. Elle ne prêta aucune attention au véhicule duquel sortirait l’officier allemand qui remplacerait le colonel Strauss, parti vers de nouvelles aventures militaires. L’état-major ennemi n’aimait pas laisser ses pions trop longtemps aux mêmes endroits. La promiscuité crée des liens et altère les jugements. L’armée allemande ne devait prendre aucun risque. Voilà pourquoi Emilie s’était habituée au ballet des officiers qui logeaient dans la demeure familiale depuis deux ans. Plus tard, au moment du repas, on lui présenta le colonel Hoester. À part une petite révérence forcée de temps à autre, quand elle le rencontrerait par hasard dans les couloirs communs, elle n’entrerait jamais en contact avec cet officier, plus hautain encore que son prédécesseur. Ses parents, patriotes invétérés, avaient dû ravaler leur fierté quand on leur avait imposé ces nouveaux locataires. Emilie, plus par éducation que par conviction, portait elle aussi un regard méprisant sur ces barbares qui lui gâchaient les plus belles années de sa vie. À 16 ans, elle aurait dû courir les bals au bras de jeunes courtisans, elle aurait pu continuer à fréquenter l’école, elle aurait su profiter de sa jeunesse. Au lieu de cela, assise sur la balançoire du jardin, elle passait des heures à s’imaginer un monde meilleur. Souvent, elle tournait sur elle-même, enroulant les cordes au maximum. Puis, levant les jambes pour que rien ne touchât le sol, elle penchait la tête en arrière et se laissait tourbillonner. Les feuilles du chêne qui supportait la balançoire dansaient alors dans ses yeux et lui faisaient oublier, l’espace d’un moment, la folie meurtrière des hommes. Quand le temps était maussade, elle restait cloîtrée dans sa chambre. Elle y relisait ses auteurs préférés, mémorisait ses poèmes favoris de Baudelaire et d’Apollinaire en attendant d’en découvrir d’autres. Parfois, elle en écrivait aussi. Les jours succédaient aux jours, laissant aux horloges de la maison le soin de rythmer les heures d’un gong grave de circonstance. Le dimanche, chacun prenait le chemin de l’église Saint-Germain. Les hommes épargnés par les combats n’atteignaient que rarement la demeure de Dieu. Ils étaient happés par le comptoir du Tribunal, le café d’en bas, où les uns commentaient l’avancée ennemie pendant que d’autres faisaient tourner le marché noir. Les plus lâches vomissaient leur haine des Boches à pleins poumons, avant de s’en aller cirer les pompes des envahisseurs, soucieux de leur survie personnelle. Le tenancier aimait à répéter à qui voulait l’entendre : « La bière, il y en a qui la boivent et d’autres qui y finissent leurs jours ! » Emilie avait pris l’habitude de contourner ce lieu païen afin d’éviter les quolibets dont étaient régulièrement l’objet les jeunes filles plutôt jolies. Avec ses deux nattes blondes tressées, dans lesquelles elle avait piqué deux ou trois fleurs printanières, ses yeux d’un bleu profond et ses pommettes légèrement saillantes, elle attirait souvent les regards de la gent masculine. Arrivée sur le parvis de l’église, elle se glissa à l’intérieur de l’édifice religieux et attendit patiemment le début de la célébration. Quelques officiers allemands étaient assis aux premières loges. Lorsqu’elle s’approcha de l’autel pour recevoir le Corps du Christ, elle reconnut aisément le colonel Hoester, dans son costume cintré. Celui-ci l’aborda quand elle s’apprêtait à quitter l’église à la fin de l’office. — Bonjour mademoiselle Dumoulin ! — Mmm… murmura Emilie, sans regarder son interlocuteur. Elle n’avait nulle intention d’entamer une conversation avec cet homme, fût-il colonel ou général. — Vous êtes venue seule à l’église ? Vos parents ont-ils déjà perdu la foi ? Emilie se mura dans un silence qui en disait long sur l’estime qu’elle portait au colonel. Celui-ci ne se démonta pas. Il était habitué à rencontrer une certaine hostilité de la part de la population locale et la trouvait somme toute légitime. Il avait pris le parti de s’en amuser et avait trouvé en Emilie une partenaire de jeu idéale. — Vous semblez en tout cas avoir perdu la voix ! ajouta-t-il, visiblement content de son jeu de mots en français. — … — Ce n’est pas très prudent de leur part de laisser une aussi jolie jeune fille se rendre seule à l’église. Par les temps qui courent, une mauvaise rencontre est vite arrivée. — Vous en êtes la preuve, répliqua froidement Emilie. Le colonel était visiblement déçu d’avoir gagné si rapidement la partie. — Vous n’aurez pas tenu longtemps votre langue. C’est bien ça le problème avec les femmes aujourd’hui : elles parlent trop ! Vous m’excuserez, je vais devoir vous laisser, j’ai des choses plus importantes à régler. Je manquerais cependant à tous mes devoirs si je ne vous proposais pas de vous raccompagner chez vous. — Je peux très bien rentrer seule chez moi. — Ne discutez pas, mademoiselle. Otto, mon chauffeur, va vous ramener chez vos parents. — Ne vous sentez pas obligé. — Disons que c’est une façon de remercier vos parents pour leur hospitalité. Il s’éloigna d’un pas décidé et rejoignit les autres officiers. Emilie fut soulagée de le voir partir. Elle en frissonna de dégoût. Elle se promit de tout faire pour éviter, à l’avenir, de croiser sa route. Elle sursauta lorsque le chauffeur l’interpella. — Si vous voulez bien me suivre, mademoiselle. — Ai-je le choix ? — Vous, oui ! soupira-t-il. Je ne vous ferai pas monter de force dans la voiture, rassurez-vous. — Et que se passerait-il si je décidais de rentrer à pied ? — On voit bien que vous ne le connaissez pas ! Le colonel le prendrait comme un acte d’insubordination et serait bien capable de me loger directement une balle dans la tête, par frustration. Emilie se radoucit quelque peu. Elle ne voulait pas que le pauvre chauffeur payât de sa vie l’orgueil puéril d’une jeune bourgeoise et accepta de se faire reconduire jusqu’à la demeure familiale. Le trajet ne prit pas plus de cinq minutes, cinq minutes durant lesquelles pas un mot ne fut échangé. Ce silence n’avait toutefois pas la même gravité. C’était une trêve tacite, chacun respectant la frontière invisible qui le séparait de l’autre. Arrivé à destination, Otto gara la voiture devant le perron, descendit du véhicule, le contourna et vint ouvrir la portière arrière pour en faire sortir sa passagère. Emilie ne sut dire s’il agissait par pure galanterie ou s’il obéissait simplement aux ordres de son colonel par crainte de représailles. — Merci, mademoiselle. — Merci de quoi ? — Merci de m’avoir laissé vous reconduire sans faire de vague. — Votre colonel est un être répugnant et je ne voudrais pas vous attirer des ennuis. J’ose espérer que vous n’êtes pas de la même espèce. — Nous ne sommes peut-être pas dans le même camp, mais nous avons au moins un point commun, lui répondit-il d’un air sibyllin. Emilie sentit que le chauffeur ne pouvait pas critiquer ouvertement son supérieur. La prudence s’imposait. Toute parole maladroite pouvait être entendue et rapportée à qui de droit en échange d’un service ou d’une protection officieuse. Elle coupa court à la conversation qu’elle ne souhaitait pas voir durer et prit congé de l’Allemand. — Puis-je connaître votre prénom ? lui cria-t-il quand elle eut le dos tourné. — Demandez-le à mon père, si vous tenez tant à le savoir, lui lança-t-elle sans se retourner. Emilie monta directement dans sa chambre, satisfaite d’avoir défié le chauffeur du colonel. Jamais il n’oserait demander à son père des informations sur sa fille. Et s’il était assez fou pour tenter le coup, il regretterait aussitôt sa témérité. Le père d’Emilie, Eugène Dumoulin, détestait viscéralement les Boches. Et on pouvait le comprendre : lors de la Première Guerre mondiale, son propre père avait pris une balle dans le genou gauche, ce qui l’avait rendu infirme à vie. La médaille reçue n’avait jamais remplacé le membre meurtri et la rancœur d’une vie gâchée. Après sa mort, Eugène avait voué une haine féroce aux Allemands, responsables, selon lui, de lui avoir volé son père et son enfance. Au début de l’offensive allemande en 1940, les troupes ennemies lui avaient infligé la même blessure qu’avait reçue son père quelque vingt-cinq ans plus tôt. Sa patte folle lui rappelait quotidiennement son destin brisé par la fureur teutonne. Voyant que ses prières et dévotions ne changeaient strictement rien à sa claudication, il s’était détourné définitivement de la religion. Sa femme, Madeleine, avait suivi son mari dans ses convictions et avait déserté, elle aussi, les lieux de culte. Elle continuait pourtant à prier en silence dans sa chambre, lorsque son mari vaquait à ses occupations, et avait obtenu de son homme que sa fille puisse être éduquée dans la tradition catholique. Le dimanche suivant, la jeune fille se rendit donc seule à l’église, en prenant soin d’éviter les Allemands qui squattaient la maison familiale. Elle avait appris, la veille, que le colonel comptait se rendre au Tribunal à l’heure de l’office, histoire de narguer un peu les hommes restés loin des combats. Quand on occupe un pays, on a bien le droit d’occuper aussi Le Tribunal, le rendez-vous incontournable de la résistance passive du coin. Emilie, comme à son habitude, contourna ce lieu de débauche masculine pour s’en aller demander au Seigneur une vie meilleure. La fin de cette guerre absurde était son souhait le plus cher. Sans cela, il était vain de songer à des projets, comme de monter à Bruxelles présenter ses poèmes à un éditeur de la capitale. Elle n’écouta guère le sermon du curé qui serinait les mêmes discours depuis le début des hostilités, trop occupée à lister les promesses qu’elle tiendrait lorsque Dieu aurait fait revenir la paix au pays. En sortant de l’édifice, une pluie fine l’accueillit. Emilie pesta. Elle n’avait pas envie que sa jolie robe à fleurs soit mouillée et colle à la peau. C’est une sensation qu’elle avait toujours trouvée désagréable et qui, de plus, mettait un peu trop en valeur ses formes féminines. Au sortir de l’église, ce n’était pas très catholique ! À l’abri sous le porche, elle attendit donc que l’averse passe. — Puis-je vous raccompagner chez vous ? Otto venait de faire une apparition inattendue. La jeune fille, passé le premier moment de surprise, accueillit cette demande avec réserve, même si elle était absolument ravie de la proposition. On ne pactise pas avec l’ennemi dans la joie et l’allégresse. — Ordre du colonel, je suppose ? répondit-elle d’un air le plus neutre possible. — Montez, mademoiselle Nicole. La jeune fille s’exécuta, même si ce prénom de Nicole ne lui correspondait pas du tout. Dans la voiture, elle le lui fit remarquer. — Vous auriez pu me trouver un prénom plus original. — Celui que l’on me donne n’est pas fort recherché non plus, répliqua Otto. Mon vrai prénom est Guillaume. Le colonel le trouvait beaucoup trop français à son goût. C’est lui qui m’a rebaptisé Otto, comme j’étais son chauffeur attitré. Il est toujours à l’affût d’un bon mot pour rabaisser davantage ses subordonnés. — C’est sans doute cela l’humour nazi. — Maintenant que je vous ai révélé mon vrai prénom, vous pouvez me dire le vôtre. — Je m’appelle Emilie. Elle avait parlé d’une voix douce, presque confidentielle. Elle se rendait bien compte que quelque chose se nouait entre eux, irrésistiblement. Elle se doutait bien qu’elle était en train de glisser sur une pente extrêmement dangereuse, mais elle laissa le destin s’accomplir et son cœur fit taire sa raison. — Enchanté Emilie, moi c’est Guillaume, reprit-il d’un ton plus formel, comme pour reprendre à zéro une rencontre qui n’avait pas commencé sous les meilleurs auspices. — Comment se fait-il qu’on vous ait appelé Guillaume ? — Ma mère est Française ; c’est aussi pour cela que je maîtrise parfaitement votre langue. Elle est folle de poésie française. Je porte le même prénom qu’un de ses poètes favoris. — Apollinaire ! clama la jeune fille. — J’aurais tout aussi bien pu me prénommer Arthur, Charles ou Victor. — J’adore la poésie. Et vous ? La voiture venait de rentrer dans l’allée et s’arrêta devant le perron de la demeure familiale. Guillaume sortit du véhicule et alla ouvrir la portière arrière pour faire sortir sa passagère. Il lui chuchota discrètement à l’oreille : « Je vous le dirai dimanche prochain ! » C’est ainsi que, tous les dimanches, ils s’offrirent ce petit moment de bonheur, loin de la barbarie humaine. Ils attendaient le retour de la messe comme une récompense et passaient la semaine à s’envoyer des regards discrets, complices, sans jamais s’adresser la parole. C’eût été beaucoup trop dangereux, et puis cela attisait le désir de se revoir. L’absence de mots redoublait leur envie de se parler pendant les cinq minutes que durait le trajet entre l’église et le domicile commun. Plusieurs fois, ils n’eurent pas l’occasion de se retrouver. Soit le chauffeur était réquisitionné par son supérieur pour une mission quelconque, soit le colonel en personne assistait à l’office du dimanche et se faisait raccompagner en même temps qu’Emilie. Ces fois-là, régnait, dans la voiture, un silence pesant et frustrant pour les deux jeunes gens. Le trajet, qui d’ordinaire était si court, leur paraissait alors d’une éternité sans nom. Après la frustration de trop, Emilie et Guillaume décidèrent qu’il fallait passer à la vitesse supérieure. Désormais, ils se verraient plusieurs fois par semaine, dans la petite mansarde au-dessus de la chambre de la jeune fille, après 23 heures, quand la maisonnée s’endormirait. 7
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