5. NEW YORK, printemps 1965

863 Words
NEW YORK, printemps 1965 Dantiedov vint s’asseoir sur le banc de son petit jardin secret. Le chêne trentenaire commençait à reverdir. Aucune feuille ne traînait sur le sol, pas le moindre petit g***d non plus. Le jardinier avait parfaitement effectué le nettoyage de printemps. Au prix où il était rémunéré, il pouvait bien astiquer chaque clochette du parterre de muguets alignés le long du mur. Peu de gens étaient au courant de l’existence de ce havre de paix. Dantiedov l’avait fait aménager dans le Bronx, à l’endroit même où son père s’était donné la mort. C’est là qu’il donnait rendez-vous à ses collaborateurs pour des entretiens plus confidentiels. Toutes ses activités professionnelles n’étaient pas forcément légales et il avait toujours pris de grandes précautions pour éviter que ses transactions illicites puissent avoir des connexions avec les officielles : comptes à l’étranger, personnes de contact hors du cercle traditionnel, lieux de réunions tenus secrets. — Bonjour, monsieur Dantiedov. — Vous vouliez me voir, Mirabeau ? Si c’est pour affaires, je ne travaille plus avec l’Argentine. — De toute manière, j’ai quitté le pays. — Vous ne comprenez pas : je me suis définitivement rangé. Je n’ai plus rien à vous proposer, ni à vous ni à votre associé. — Mon « associé », comme vous dites, s’est pris une voiture en pleine face dans le sud de la France. — Vous m’en voyez navré, lui répondit Dantiedov avec une empathie forcée. — Ne le soyez pas, je le détestais. — Comment s’appelait-il déjà ? — Thanatos. — Thanatos ! soupira-t-il. La mort n’a pas supporté qu’on se substitue à elle. On ne joue pas impunément avec la Grande Faucheuse. Elle peut se montrer très rancunière et réclamer plus que son dû. — Je ne vous le fais pas dire ! 423 victimes exactement, dont ma femme et mon gosse. Un barrage a cédé et a inondé toute la vallée. Dantiedov se leva en silence et, les mains croisées dans le dos, arpenta le chemin qui entourait son petit jardin. Cette catastrophe lui en rappela d’autres : le naufrage du Titanic auquel il avait survécu, mais aussi le tremblement de terre de Messine dans lequel son géniteur avait péri, payant au prix fort le viol qu’il avait commis. Il se remémora encore l’incendie du zeppelin Hindenburg, vingt-trois ans auparavant. C’est après l’explosion du dirigeable qu’il avait pris conscience de la malédiction des 35 ans. Quoique la rupture de ce barrage n’eût aucun lien avec son histoire, il était quelque peu perturbé. Que d’innocents sacrifiés sur l’autel de l’infamie ! Pour quelle faute, commise par un seul homme, fallait-il que des centaines de gens meurent ? Songeur, il vint se rasseoir auprès de Mirabeau. Celui-ci le ramena à la réalité. — J’aurais dû périr avec ma femme et mon fils ; la vie en a décidé autrement. Pendant plus de cinq ans, j’ai erré dans les ruines de Fréjus, à la recherche d’une seule raison de vivre. Je ne suis plus rien pour personne et je n’ai jamais trouvé le courage de me suicider. Alors, faites de moi ce que vous voudrez, mais aidez-moi à quitter cet enfer, le supplia Mirabeau. — J’ai… J’ai peut-être une mission à vous confier, avoua Dantiedov après un moment de réflexion. — Je suis votre homme, réagit immédiatement Mirabeau. — Avant toute chose, laissez-moi vous raconter l’histoire de ma famille. Je vous demanderai juste de m’écouter jusqu’au bout, sans m’interrompre, même si cela vous paraîtra incroyable ou farfelu. Mirabeau acquiesça d’un signe de tête. Pour la première fois depuis très longtemps, il retrouvait l’envie de se plonger dans un projet qui lui ferait oublier ses malheurs. Dantiedov eut une légère hésitation, puis se lança dans la narration de sa vie. « En 1929, lors du krach boursier, mon père, Andreï Dantiedov, s’est jeté par la fenêtre de notre immeuble, ici même, à l’endroit où nous parlons. Ce n’est qu’après sa mort que j’ai appris les circonstances de ma naissance. Je suis né à la suite du viol de ma mère, Rosa Canova, le 6 juin 1906 à Syracuse, en Sicile. Seul et en colère, j’ai cherché à me venger. J’ai retrouvé la trace de la famille du violeur. Malheureusement, Dieu était passé par là avant moi : Massimo Gavazza est mort dans le tremblement de terre de Messine deux ans après l’agression et sa fille, Isabella, a péri avec son mari dans l’incendie du zeppelin Hindenburg en 1937. Leur fille, Carla Scarpone, qui avait 2 ans au moment des faits, a été élevée par sa grand-mère, Anna Simoni, la femme du violeur. » Dantiedov se tut un instant. Mirabeau ne broncha pas. Il se doutait bien que le plus intéressant était à venir. « Et puis, reprit-il, j’ai fait un constat étonnant : ma mère a été violée à l’âge de 35 ans et c’est au même âge que Massimo Gavazza et sa fille sont décédés de mort violente. Aujourd’hui, Carla a 30 ans. » Il se tourna ensuite vers Mirabeau, le fixa droit dans les yeux et poursuivit : « J’ai donc l’intime conviction que Carla Scarpone, elle aussi, mourra au cours de sa trente-cinquième année. » Mirabeau resta impassible. Cette histoire le touchait d’autant plus que lui aussi avait perdu des êtres chers dans une catastrophe. Il devait pourtant rester de marbre et ne pas se laisser guider par ses émotions. — Qu’attendez-vous de moi ? — Je veux que vous suiviez cette femme, que vous notiez tous ses faits et gestes et que vous m’en fassiez un compte rendu tous les mois. — Parfait, c’est dans mes cordes. Quand devrai-je commencer ? — Dès demain, je vous ferai transmettre, à votre hôtel, une enveloppe contenant les renseignements dont je dispose. Aux dernières nouvelles, Carla serait enceinte de jumeaux et habiterait avec son mari du côté de Charleroi, en Belgique. 6
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